{"id":5966,"date":"2025-03-08T18:23:07","date_gmt":"2025-03-08T17:23:07","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=5966"},"modified":"2025-03-09T10:59:03","modified_gmt":"2025-03-09T09:59:03","slug":"texte-jean-pascal-dubost-lettre-a-pierre-vinclair-au-sujet-de-la-forme-du-reste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2025\/03\/08\/texte-jean-pascal-dubost-lettre-a-pierre-vinclair-au-sujet-de-la-forme-du-reste\/","title":{"rendered":"[Texte] Jean-Pascal Dubost, Lettre \u00e0 Pierre Vinclair au sujet de La Forme du reste"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong>Lettre \u00e0 Pierre Vinclair au sujet de <em>La Forme du reste<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Paimpont, le 4 mars 2025<\/p>\n<p>Cher Pierre,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est fen\u00eatre grand ouverte sur la for\u00eat \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la nuit c\u00e8de la place au jour pour la plus grande joie de la gent ail\u00e9e qui ne manque pas de le faire savoir que je commence la r\u00e9daction de cette deuxi\u00e8me lettre \u00e0 toi adress\u00e9e<sup>1<\/sup> et dont j\u2019aimerais qu\u2019elle exprime au mieux la grande d\u00e9lectation qui fut la mienne \u00e0 la lecture de ton livre. J\u2019ai un peu tard\u00e9 \u00e0 le lire, car d\u00e8s que je l\u2019ai re\u00e7u, je l\u2019ai feuillet\u00e9 et de suite j\u2019ai su que hautement j\u2019allais l\u2019appr\u00e9cier, or, j\u2019ai la manie de repousser la lecture de livres dont je sais qu\u2019ils ne seront pas qu\u2019un seul plaisir passager et qu\u2019ils auront un impact profond sur ma r\u00e9flexion du po\u00e8me et de l\u2019\u00e9criture, au point o\u00f9 je me suis demand\u00e9 si je parviendrai \u00e0 le lire un jour puisque plusieurs fois j\u2019en ai commenc\u00e9 la lecture et \u00e0 chaque fois l\u2019ai de suite stopp\u00e9e en m\u2019enjoignant d\u2019attendre encore pour entretenir (et impatienter) le d\u00e9sir tr\u00e8s difficilement r\u00e9pressible de lire. Alors je me suis donn\u00e9 l\u2019objectif de t\u2019adresser une deuxi\u00e8me lettre pour cesser ce jeu quelque peu tordu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu ne seras donc pas surpris d\u2019apprendre que ton livre, je me suis d\u00e9p\u00each\u00e9 de le lire lentement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lecteur assidu de ton travail ne manquera pas de remarquer combien la po\u00e9sie (po\u00e8mes, essais, traductions, \u00e9dition, revue) est le centre de ta vie et de ta pens\u00e9e\u00a0; d\u2019une pens\u00e9e continue, in\u00e9puisable, forant dans un quotidien familial et domestique sinon social tout ce qui sera propice \u00e0 alimenter ta r\u00e9flexion m\u00e9ta-po\u00e9tique et, <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft  wp-image-5967\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Forme_du_reste.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"308\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Forme_du_reste.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Forme_du_reste-107x150.jpg 107w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>cons\u00e9quemment, le po\u00e8me. Il n\u2019est donc point surprenant que <em>La Forme du reste<\/em> s\u2019appuie sur le genre journal pour d\u00e9plier cette incessante et journali\u00e8re agitation int\u00e9rieure que sont le po\u00e8me-et-sa-forme et le po\u00e8me<em>-in-progress<\/em> puisque l\u2019ensemble de ton \u0153uvre est un journal ouvert et infini. Le m\u00eame lecteur assidu aura m\u00eamement remarqu\u00e9 que dans tes ouvrages, tu exp\u00e9rimentes des formes vari\u00e9es du po\u00e8me. Tu ouvres <em>La Forme du reste<\/em> sur des s\u00e9ries de distiques aux longs vers multipli\u00e9s par 7 par page (sonnant sonnets mais que tu sembles h\u00e9siter \u00e0 d\u00e9signer comme tels, lui pr\u00e9f\u00e9rant souventes fois la d\u00e9signation \u00ab\u00a0quatorzain\u00a0\u00bb), dat\u00e9s en marge, ayant quelquefois plusieurs dates sur la m\u00eame page et dans le m\u00eame sonnet, le (pseudo)sonnet s\u2019\u00e9crivant donc sur plusieurs jours en suivant le fil de la vie\u00a0; ce faisant, tu plantes le d\u00e9cor quotidien comme base de ta r\u00e9flexion et puits de pens\u00e9es. Songeant au titre d\u2019un livre de Gil Jouanard emprunt\u00e9 \u00e0 un vers de Jean Follain, <em>Tout fait \u00e9v\u00e9nement<\/em><sup>2<\/sup>, et au fait que tu viens de d\u00e9couvrir ce livre dans un carton de livres Fata Morgana chez un bouquiniste, tu passes la vitesse et r\u00e9fl\u00e9chis \u00ab\u00a0en changeant\/\/de file pour doubler un camion de bouffe pour chats\/dans les bouchons poussifs entre Milan et V\u00e9rone\u00a0\u00bb, tu r\u00e9fl\u00e9chis \u00e0 ces \u00e9piphaniques \u00e9v\u00e9nements qui font fr\u00e9mir l\u2019id\u00e9e du po\u00e8me et le po\u00e8me ensuite (heureusement pour la po\u00e9sie contemporaine, il n\u2019est pas encore interdit de r\u00e9fl\u00e9chir en conduisant). Alors tu notes, en \u00e9cho \u00e0 Jouanard et \u00e0 Follain\u00a0: \u00ab\u00a0Comment faire si tout ce qui nous arrive, chaque jour, est important\u00a0? Ou, du moins, si au moment o\u00f9 il arrive, l\u2019\u00e9v\u00e9nement est encore trop vert, trop jeune pour que l\u2019on puisse reconna\u00eetre toute sa port\u00e9e\u00a0?\u00a0\u00bb Quel est \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9v\u00e9nement v\u00e9ritable\u00a0\u00bb dans un monde satur\u00e9 d\u2019\u00e9v\u00e9nements historiques\u00a0? N\u2019est-ce pas le po\u00e8me qui cr\u00e9e l\u2019\u00e9v\u00e9nement\u00a0? Le po\u00e8me, qui est \u00e9v\u00e9nement\u00a0? Tu vis sur imp\u00e9ratifs et (auto)injonction\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e9crire, non noter ce qui se passe m\u00eame lorsque rien\/ne se passe, vraiment, \u00e9crire\u00a0; quelque chose se passe\u00a0\u00bb\u00a0; \u00e9crire est et fait \u00e9v\u00e9nement. Ce qu\u2019on go\u00fbte d\u00e9licieusement en te lisant, c\u2019est que jamais curiosit\u00e9 de conna\u00eetre et savoir ne se lassent, et que toujours le souci tu as de transmettre cette infinie curiosit\u00e9. Tu aimes partager \u00ab\u00a0le plaisir pris,\/gloutonnement, \u00e0 se m\u00ealer de toutes les formes du monde\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lecteur assidu de tes livres sait aussi que tu tisses une grande toile intertextuelle et dialogique avec de nombreux auteurs et de nombreux textes, et que l\u2019innutrition est la base de ton \u00e9nergie d\u2019\u00e9criture. Ce faisant, tu cr\u00e9es une vaste biblioth\u00e8que intertextuelle. L\u2019alternance vers\/prose dans un \u00e9change r\u00e9flexif constant a probablement pour source le livre g\u00e9nial de William Carlos Williams, <em>Spring and all<\/em> (<em>Le Printemps et le reste<\/em>)<sup>3<\/sup> (que tu \u00e9voques, mais bri\u00e8vement). Si la forme est tr\u00e8s proche, la r\u00e9flexion s\u2019en distingue. Le po\u00e8te am\u00e9ricain pr\u00f4ne l\u2019imagination (\u00ab\u00a0c\u2019est l\u2019imagination qui porte le r\u00e9el\u00a0\u00bb)<sup>\u00a0<\/sup>; ce n\u2019est pas ton approche\u00a0: toi, c\u2019est le r\u00e9el, le r\u00e9el, toujours le r\u00e9el, m\u00eame s\u2019il est insaisissable, informe et incadrable\u00a0: le po\u00e8me se trouve quelque part entre les gargouillis du frigo et le ronron de l\u2019ampli de la cha\u00eene hi-fi. (Je ne sache pas que l\u2019imagination soit ton credo po\u00e9tique.) N\u00e9anmoins, je pense que tu as adopt\u00e9 sa ligne de conduite\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019invention de formes nouvelles pour incarner cette r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019art, cela m\u00eame qui est l\u2019art, doit occuper tous les esprits s\u00e9rieux concern\u00e9s\u00a0\u00bb. \u00a0Paradoxalement, ta prose m\u00e9ta-po\u00e9tique se situerait du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019inspiration (\u00ab\u00a0J\u2019ai eu l\u2019inspiration de la pr\u00e9sente prose\u00a0\u00bb), et tes vers, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019improvisation, puisque \u00ab\u00a0se d\u00e9ployant \u00e0 partir de ce que l\u2019on pourrait appeler une <em>commande formelle<\/em>\u00a0\u00bb (WC Williams a \u00e9galement \u00e9crit des improvisations \u2013 <em>Kor\u00e8 aux enfers<\/em>). Comme lui, tu recours \u00e0 la peinture pour \u00e9tayer ta pens\u00e9e du po\u00e8me conditionn\u00e9 \u00e0 la forme\u00a0: \u00ab\u00a0Le po\u00e8me s\u2019accomplit dans le cadrage\u00a0\u00bb. La question est\u00a0: la forme ne pr\u00e9c\u00e8de-t-elle pas son contenu\u00a0? C\u2019est un vieux d\u00e9bat, un vieux d\u00e9bat sans r\u00e9ponse, ce qui le fait passionnant. Pour poursuivre le parall\u00e8le\u00a0: la peinture ne s\u2019ex\u00e9cute pas sans une toile qui la cadre, idem pour le po\u00e8me, qui ne s\u2019ex\u00e9cute pas sans une forme pr\u00e9alablement choisie (\u00ab\u00a0le contenu a besoin de la forme pour se produire,\/se relancer\u00a0\u00bb). \u00a0Tu es de ceux qui consid\u00e8rent que le vers libre n\u2019est pas autre chose que de la prose coup\u00e9e, parce que \u00ab\u00a0La po\u00e9sie, pour sa part, s\u2019improvise en r\u00e9ponse \u00e0 la commande formelle.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme en lisant James Sacr\u00e9, chez qui est omnipr\u00e9sente la pens\u00e9e du po\u00e8me dans le po\u00e8me-m\u00eame, et avec lequel je te trouve des affinit\u00e9s (\u00e0 la diff\u00e9rence que son m\u00e9ta-po\u00e9tisme est plus flottant que le tien), on a le sentiment d\u2019une proximit\u00e9 r\u00e9flexive en cela o\u00f9 le lecteur est inclus dans le cheminement rythmique de la pens\u00e9e. M\u00e9taphoriquement, je dirais que tu marches \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du lecteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ta d\u00e9marche va \u00e0 l\u2019encontre de celle d\u2019un Jean Tortel, affirmant\u00a0dans <em>Progressions en vue de <\/em>: \u00ab\u00a0Accompagner le po\u00e8me d\u2019un commentaire\u00a0? Ce serait l\u2019enrober dans ce dernier et sans doute le faire absorber par lui\u00a0\u00bb (Maeght Editeur, 1991). Soit. WC Williams aima gloser ses improvisations. \u00ab\u00a0En revanche, on peut faire de la th\u00e9orie un <em>combustible<\/em>\u00a0\u00bb, toi tu dis. Le po\u00e8me est, en quelque sorte, l\u2019\u00e9piphanie que provoque un r\u00e9cit int\u00e9rieur, un r\u00e9cit-pens\u00e9e, un r\u00e9cit que tu captes et fixes sur le papier. Ce r\u00e9cit est le combustible qui allume le po\u00e8me. Il y a, que ce soit dans ta prose ou dans ton vers, une formidable \u00e9nergie calme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0, c\u2019est un livre qui tente de cerner le myst\u00e8re de la cr\u00e9ation po\u00e9tique, ce qui para\u00eet bien pompeux dit comme \u00e7a, mais qui part du principe que m\u00eame le myst\u00e8re n\u2019a pas de myst\u00e8res, qu\u2019il s\u2019origine bien quelque part, et c\u2019est ce qu\u2019inlassablement tu traques et notes. De mon point de vue, agissant de cette mani\u00e8re, tu augmentes le myst\u00e8re, car ton investigation reste in-finie et irr\u00e9solue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><sup>1<\/sup> Une (premi\u00e8re) \u00ab\u00a0Lettre \u00e0 Pierre Vinclair\u00a0\u00bb fut publi\u00e9e le 19 novembre 2021 sur <a href=\"https:\/\/poezibao.typepad.com\/poezibao\/2021\/11\/lettre-%C3%A0-pierre-vinclair-%C3%A0-propos-de-vie-du-po%C3%A8me-par-jean-pascal-dubost.html\">Poezibao<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><sup>2 <\/sup>Gil Jouanard, <em>Tout fait \u00e9v\u00e9nement<\/em>, Fata Morgana, 1998\u00a0; titre emprunt\u00e9 au po\u00e8me de Jean Follain suivant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Tout fait \u00e9v\u00e9nement<br \/>\npour qui sait fr\u00e9mir<br \/>\nla goutte qui tombe<br \/>\nportant les reflets<br \/>\nde granges et d\u2019\u00e9tables<br \/>\nle son d\u2019une \u00e9pingle<br \/>\ntombant sur un marbre<br \/>\nle lait qui bout<br \/>\n\u00e0 la fin des jours<br \/>\nles moments qui tra\u00eenent<br \/>\nen de p\u00e2les s\u00e9jours<br \/>\nquand s\u2019endort la femme.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">In <em>D\u2019apr\u00e8s tout<\/em>, Gallimard, 1967.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><sup>3<\/sup> William Carlos Williams, <em>Spring and all<\/em>, Richard McAlmon&rsquo;s Contact Publishing Co, 1923\u00a0; traduit par Val\u00e9rie Rouzeau, <em>Le Printemps et le reste<\/em>, \u00e9d. Unes, 2010, 2021.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pierre Vinclair, <strong><em>La Forme du reste<\/em><\/strong>, Lurlure, d\u00e9cembre 2024, 224 pages, 21 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-95997-64-1.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lettre \u00e0 Pierre Vinclair au sujet de La Forme du reste &nbsp; Paimpont, le 4 mars 2025 Cher Pierre, C\u2019est fen\u00eatre grand ouverte sur la for\u00eat \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la nuit c\u00e8de la place au jour pour la plus grande joie de la gent ail\u00e9e qui ne manque pas de le faire savoir que je commence la r\u00e9daction de cette deuxi\u00e8me lettre \u00e0 toi adress\u00e9e1 et dont j\u2019aimerais qu\u2019elle exprime au mieux la grande d\u00e9lectation qui fut la mienne \u00e0 la lecture de ton livre. J\u2019ai un peu tard\u00e9 \u00e0 le lire, car d\u00e8s que je l\u2019ai re\u00e7u, je l\u2019ai feuillet\u00e9 et de suite j\u2019ai su que hautement j\u2019allais l\u2019appr\u00e9cier, or, j\u2019ai la manie de repousser la lecture de livres dont je sais qu\u2019ils ne seront pas qu\u2019un seul plaisir passager et qu\u2019ils auront un impact profond sur ma r\u00e9flexion du po\u00e8me et de l\u2019\u00e9criture, au point o\u00f9 je me suis demand\u00e9 si je parviendrai \u00e0 le lire un jour puisque plusieurs fois j\u2019en ai commenc\u00e9 la lecture et \u00e0 chaque fois l\u2019ai de suite stopp\u00e9e en m\u2019enjoignant d\u2019attendre encore pour entretenir (et impatienter) le d\u00e9sir tr\u00e8s difficilement r\u00e9pressible de lire. Alors je me suis donn\u00e9 l\u2019objectif de t\u2019adresser une deuxi\u00e8me lettre pour cesser ce jeu quelque peu tordu. Tu ne seras donc pas surpris d\u2019apprendre que ton livre, je me suis d\u00e9p\u00each\u00e9 de le lire lentement. Le lecteur assidu de ton travail ne manquera pas de remarquer combien la po\u00e9sie (po\u00e8mes, essais, traductions, \u00e9dition, revue) est le centre de ta vie et de ta pens\u00e9e\u00a0; d\u2019une pens\u00e9e continue, in\u00e9puisable, forant dans un quotidien familial et domestique sinon social tout ce qui sera propice \u00e0 alimenter ta r\u00e9flexion m\u00e9ta-po\u00e9tique et, cons\u00e9quemment, le po\u00e8me. Il n\u2019est donc point surprenant que La Forme du reste s\u2019appuie sur le genre journal pour d\u00e9plier cette incessante et journali\u00e8re agitation int\u00e9rieure que sont le po\u00e8me-et-sa-forme et le po\u00e8me-in-progress puisque l\u2019ensemble de ton \u0153uvre est un journal ouvert et infini. Le m\u00eame lecteur assidu aura m\u00eamement remarqu\u00e9 que dans tes ouvrages, tu exp\u00e9rimentes des formes vari\u00e9es du po\u00e8me. Tu ouvres La Forme du reste sur des s\u00e9ries de distiques aux longs vers multipli\u00e9s par 7 par page (sonnant sonnets mais que tu sembles h\u00e9siter \u00e0 d\u00e9signer comme tels, lui pr\u00e9f\u00e9rant souventes fois la d\u00e9signation \u00ab\u00a0quatorzain\u00a0\u00bb), dat\u00e9s en marge, ayant quelquefois plusieurs dates sur la m\u00eame page et dans le m\u00eame sonnet, le (pseudo)sonnet s\u2019\u00e9crivant donc sur plusieurs jours en suivant le fil de la vie\u00a0; ce faisant, tu plantes le d\u00e9cor quotidien comme base de ta r\u00e9flexion et puits de pens\u00e9es. Songeant au titre d\u2019un livre de Gil Jouanard emprunt\u00e9 \u00e0 un vers de Jean Follain, Tout fait \u00e9v\u00e9nement2, et au fait que tu viens de d\u00e9couvrir ce livre dans un carton de livres Fata Morgana chez un bouquiniste, tu passes la vitesse et r\u00e9fl\u00e9chis \u00ab\u00a0en changeant\/\/de file pour doubler un camion de bouffe pour chats\/dans les bouchons poussifs entre Milan et V\u00e9rone\u00a0\u00bb, tu r\u00e9fl\u00e9chis \u00e0 ces \u00e9piphaniques \u00e9v\u00e9nements qui font fr\u00e9mir l\u2019id\u00e9e du po\u00e8me et le po\u00e8me ensuite (heureusement pour la po\u00e9sie contemporaine, il n\u2019est pas encore interdit de r\u00e9fl\u00e9chir en conduisant). Alors tu notes, en \u00e9cho \u00e0 Jouanard et \u00e0 Follain\u00a0: \u00ab\u00a0Comment faire si tout ce qui nous arrive, chaque jour, est important\u00a0? Ou, du moins, si au moment o\u00f9 il arrive, l\u2019\u00e9v\u00e9nement est encore trop vert, trop jeune pour que l\u2019on puisse reconna\u00eetre toute sa port\u00e9e\u00a0?\u00a0\u00bb Quel est \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9v\u00e9nement v\u00e9ritable\u00a0\u00bb dans un monde satur\u00e9 d\u2019\u00e9v\u00e9nements historiques\u00a0? N\u2019est-ce pas le po\u00e8me qui cr\u00e9e l\u2019\u00e9v\u00e9nement\u00a0? Le po\u00e8me, qui est \u00e9v\u00e9nement\u00a0? Tu vis sur imp\u00e9ratifs et (auto)injonction\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e9crire, non noter ce qui se passe m\u00eame lorsque rien\/ne se passe, vraiment, \u00e9crire\u00a0; quelque chose se passe\u00a0\u00bb\u00a0; \u00e9crire est et fait \u00e9v\u00e9nement. Ce qu\u2019on go\u00fbte d\u00e9licieusement en te lisant, c\u2019est que jamais curiosit\u00e9 de conna\u00eetre et savoir ne se lassent, et que toujours le souci tu as de transmettre cette infinie curiosit\u00e9. Tu aimes partager \u00ab\u00a0le plaisir pris,\/gloutonnement, \u00e0 se m\u00ealer de toutes les formes du monde\u00a0\u00bb. Le lecteur assidu de tes livres sait aussi que tu tisses une grande toile intertextuelle et dialogique avec de nombreux auteurs et de nombreux textes, et que l\u2019innutrition est la base de ton \u00e9nergie d\u2019\u00e9criture. Ce faisant, tu cr\u00e9es une vaste biblioth\u00e8que intertextuelle. L\u2019alternance vers\/prose dans un \u00e9change r\u00e9flexif constant a probablement pour source le livre g\u00e9nial de William Carlos Williams, Spring and all (Le Printemps et le reste)3 (que tu \u00e9voques, mais bri\u00e8vement). Si la forme est tr\u00e8s proche, la r\u00e9flexion s\u2019en distingue. Le po\u00e8te am\u00e9ricain pr\u00f4ne l\u2019imagination (\u00ab\u00a0c\u2019est l\u2019imagination qui porte le r\u00e9el\u00a0\u00bb)\u00a0; ce n\u2019est pas ton approche\u00a0: toi, c\u2019est le r\u00e9el, le r\u00e9el, toujours le r\u00e9el, m\u00eame s\u2019il est insaisissable, informe et incadrable\u00a0: le po\u00e8me se trouve quelque part entre les gargouillis du frigo et le ronron de l\u2019ampli de la cha\u00eene hi-fi. (Je ne sache pas que l\u2019imagination soit ton credo po\u00e9tique.) N\u00e9anmoins, je pense que tu as adopt\u00e9 sa ligne de conduite\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019invention de formes nouvelles pour incarner cette r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019art, cela m\u00eame qui est l\u2019art, doit occuper tous les esprits s\u00e9rieux concern\u00e9s\u00a0\u00bb. \u00a0Paradoxalement, ta prose m\u00e9ta-po\u00e9tique se situerait du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019inspiration (\u00ab\u00a0J\u2019ai eu l\u2019inspiration de la pr\u00e9sente prose\u00a0\u00bb), et tes vers, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019improvisation, puisque \u00ab\u00a0se d\u00e9ployant \u00e0 partir de ce que l\u2019on pourrait appeler une commande formelle\u00a0\u00bb (WC Williams a \u00e9galement \u00e9crit des improvisations \u2013 Kor\u00e8 aux enfers). Comme lui, tu recours \u00e0 la peinture pour \u00e9tayer ta pens\u00e9e du po\u00e8me conditionn\u00e9 \u00e0 la forme\u00a0: \u00ab\u00a0Le po\u00e8me s\u2019accomplit dans le cadrage\u00a0\u00bb. La question est\u00a0: la forme ne pr\u00e9c\u00e8de-t-elle pas son contenu\u00a0? C\u2019est un vieux d\u00e9bat, un vieux d\u00e9bat sans r\u00e9ponse, ce qui le fait passionnant. Pour poursuivre le parall\u00e8le\u00a0: la peinture ne s\u2019ex\u00e9cute pas sans une toile qui la cadre, idem pour le po\u00e8me, qui ne s\u2019ex\u00e9cute pas sans une forme pr\u00e9alablement choisie (\u00ab\u00a0le contenu a besoin de la forme pour se produire,\/se relancer\u00a0\u00bb). \u00a0Tu es de ceux qui consid\u00e8rent que le vers libre n\u2019est pas autre chose que de la prose coup\u00e9e, parce que \u00ab\u00a0La po\u00e9sie, pour sa part,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5968,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[37,2676,2677,985,2475,281,2675,2674],"class_list":["post-5966","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-editions-lurlure","tag-gil-jouanard","tag-james-sacre","tag-jean-pascal-dubost","tag-jean-tortel","tag-pierre-vinclair","tag-poezibao","tag-william-carlos-williams"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5966","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5966"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5966\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5969,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5966\/revisions\/5969"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5968"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5966"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5966"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5966"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}