{"id":6231,"date":"2025-06-26T20:27:20","date_gmt":"2025-06-26T18:27:20","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=6231"},"modified":"2025-06-26T20:33:58","modified_gmt":"2025-06-26T18:33:58","slug":"chronique-francois-crosnier-fleur-du-profil-dune-femme-a-propos-de-friederike-mayrocker-le-creve-coeur-des-choses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2025\/06\/26\/chronique-francois-crosnier-fleur-du-profil-dune-femme-a-propos-de-friederike-mayrocker-le-creve-coeur-des-choses\/","title":{"rendered":"[Chronique] Fran\u00e7ois Crosnier, Fleur du profil d\u2019une femme (\u00e0 propos de Friederike Mayr\u00f6cker, Le cr\u00e8ve-c\u0153ur des choses)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Friederike Mayr\u00f6cker, <strong><em>Le cr\u00e8ve-c\u0153ur des choses<\/em><\/strong><strong>,<\/strong> traduit de l\u2019allemand par Anne Kubler, Atelier de l\u2019agneau, collection \u00ab Transfert \u00bb, f\u00e9vrier 2025, 123 pages, 22 \u20ac, ISBN : 978-2-37428-086-8.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Atelier de l\u2019agneau a d\u00e9j\u00e0 valeureusement publi\u00e9 depuis 2003 six livres de Friedericke Mayr\u00f6cker (1924-2021), po\u00e9tesse autrichienne r\u00e9cipiendaire du prix Georg B\u00fcchner 2001 et pressentie pour le prix Nobel en 2004. <strong><em>Le cr\u00e8ve-c\u0153ur des choses<\/em><\/strong> (<strong><em>Das Herzzerrei\u03b2ende der Dinge<\/em><\/strong>), paru chez Suhrkamp Verlag en 1985, rel\u00e8ve de l\u2019autobiographie, mais ainsi que l\u2019\u00e9crit l\u2019autrice, <em>notre vie humaine a un fort aspect fictif<\/em> (\u2026) <em>aucune autobiographie n\u2019est authentique.<\/em> Celle-ci participe, en seize chapitres, d\u2019une subversion du genre en m\u00eame temps que d\u2019une m\u00e9ditation sur l\u2019identit\u00e9 et l\u2019\u00e9criture de soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-6233\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Mayrocker.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"309\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Mayrocker.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Mayrocker-214x300.jpg 214w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Mayrocker-107x150.jpg 107w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>Subversion du genre, d\u2019abord par une attitude antinomique de celle qu\u2019on pourrait qualifier de <em>captatio benevolentiae\u00a0:<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Plus fondamentalement je m\u2019\u00e9carte du go\u00fbt du public, plus je rebute la majorit\u00e9 de mes lecteurs, plus je deviens responsable du fait qu\u2019ils sortent de leurs gonds (\u2026) qu\u2019ils admettent finalement quelque chose qui ne leur pla\u00eet et ne leur convient absolument pas. Cela devrait donc, de mani\u00e8re cons\u00e9quente, arriver si loin que le public saisit et comprend contre sa volont\u00e9 (\u2026)\u00a0: ce qui rebute attire et inversement.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite, logiquement, par le refus de l\u2019anecdote et de la \u00ab\u00a0story\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>surtout pas d\u2019anecdotes, j\u2019ai peur des anecdotes<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>(\u2026) SI D<\/em><em>\u00c9<\/em><em>J<\/em><em>\u00c0<\/em><em> TU ES CONTRE LA STORY, COMME TU LE SOULIGNES TOUJOURS, ALORS TU DOIS N<\/em><em>\u00c9<\/em><em>CESSAIREMENT TE PRONONCER POUR LA NON-STORY, ET <\/em><em>\u00c9<\/em><em>TAYER LE TOUT PAR LA TH<\/em><em>\u00c9<\/em><em>ORIE\u00a0: SINON ABSOLUMENT RIEN NE VA \u2013<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, par l\u2019importance accord\u00e9e au monde onirique, rejoignant en cela une posture surr\u00e9aliste revendiqu\u00e9e par l\u2019omnipr\u00e9sente r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Dal\u00cd, dont les \u0153uvres les plus embl\u00e9matiques (montres molles, apparitions de L\u00e9nine sur un piano) traversent le texte, sans oublier cette affirmation\u00a0: <em>mon style doit beaucoup \u00e0 Dal<\/em><em>\u00cd<\/em><em>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour autant, des \u00e9l\u00e9ments emprunt\u00e9s \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de la vie de l\u2019autrice, parfois en ce qu\u2019elle a de plus concret, permettent \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9sincarnation. D\u00e9rout\u00e9 de prime abord, le lecteur apprend \u00e0 rep\u00e9rer les constellations d\u2019\u00e9v\u00e9nements parfois microscopiques qui ancrent le texte dans une histoire personnelle, une culture et une \u00e9poque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette trame \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nementielle\u00a0\u00bb renvoie \u00e0 des souvenirs d\u2019enfance \u2013 notamment \u00e0 la figure du p\u00e8re, enseignant \u2013, \u00e0 des lieux (Vienne, Ferrare\u2026), \u00e0 des \u0153uvres aim\u00e9es (Barthes, Duras pour l\u2019\u00e9criture, Satie et Keith Jarrett pour la musique). Elle est surtout massivement polaris\u00e9e par le souvenir de l\u2019amant \u00ab\u00a0M.S.\u00a0\u00bb La phrase <em>Je parle de M.S. <\/em>revient comme un leitmotiv. Apr\u00e8s une rupture \u00e0 laquelle celui-ci a proc\u00e9d\u00e9 <em>avec pr\u00e9caution et douceur (\u2026) sur des ann\u00e9es<\/em>, le livre participe manifestement du deuil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je n\u2019ai pas de nom pour la relation que nous avons entretenue l\u2019un avec l\u2019autre, avec des regards et des \u00e9clairs ouverts, il avait ouvert les portes des \u00e9cluses en moi<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est aussi l\u2019histoire d\u2019une emprise\u00a0mentale\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>dans presque tous les domaines de la vie je tombe sur sa pr\u00e9sence, je parle de M.S., c\u2019est si \u00e9poustouflant parce qu\u2019il est pr\u00e9sent partout, il semble entretiss\u00e9 dans tous les domaines de la vie<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>\u00a0<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6236\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Mayrocker-1.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Mayrocker-1.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Mayrocker-1-300x178.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Mayrocker-1-150x89.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Mayrocker-1-366x217.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais surtout, le livre se pr\u00e9sente comme le <em>stream of consciousness<\/em> d\u2019une femme \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la vieillesse, qui se <em>pr\u00e9pare \u00e0 une longue vie, qui se souhaite une longue vie <\/em>dans sa \u00ab\u00a0maisonnette de scribe\u00a0\u00bb compar\u00e9e par elle \u00e0 la Merzbau de Schwitters, et qui se <em>dresse avec force contre la mort, comme Leiris, comme Canetti.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La suite d\u2019\u00e9tats de conscience \u2013 non exempte de r\u00e9p\u00e9titions parfois litt\u00e9rales qui induisent une certaine perplexit\u00e9 \u2013 est marqu\u00e9e par une grande d\u00e9valorisation de soi, un doute massif sur son insertion dans le monde et la recherche d\u2019une bonne attitude vis-\u00e0-vis de ce dernier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>j\u2019ai l\u2019impression, je ne suis pr\u00e9sente et en vie qu\u2019\u00e0 travers le contempl\u00e9, cette optique insens\u00e9e\u00a0!<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Se d\u00e9gage ainsi un portrait de femme port\u00e9e \u00e0 une continuelle introspection et en butte permanente au sentiment int\u00e9rieur de bluff, d\u2019usurpation. Pire encore, la conscience de ne plus rien saisir par la pens\u00e9e, de ne cesser de tout oublier, d\u2019\u00eatre comme d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e de soi et d\u2019avoir besoin des autres (M.S., ses amies d\u2019enfance\u2026) pour acc\u00e9der \u00e0 la connaissance d\u2019elle-m\u00eame, conduit \u00e0 la n\u00e9gation de son \u0153uvre propre\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Comme si les choses (\u2026) voulaient me faire comprendre que tout ce que j\u2019avais jamais \u00e9crit n\u2019\u00e9tait RIEN, litt\u00e9ralement RIEN, quelque chose d\u2019absolument vide, insignifiant, inexistant.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, c\u2019est l\u2019\u00e9criture m\u00eame qui va permettre la sortie de la pure n\u00e9gativit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je dois tout accomplir et faire avancer au moyen de ma pauvre existence naturelle (\u2026) ainsi je ne suis pas non plus capable de faire autre chose que de m\u2019adonner \u00e0 mon travail d\u2019\u00e9criture<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je ne dispose pas non plus de <\/em>mati\u00e8re \u00e0 discuter<em>, mon \u0153uvre litt\u00e9raire na\u00eet de l\u2019absence de parole<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un nouveau projet d\u2019\u00e9criture se fonde sur l\u2019acceptation du \u00ab\u00a0comme cela vient\u00a0\u00bb et des phrases assimil\u00e9es \u00e0 des spasmes\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les phrases claires ne doivent pas \u00eatre r\u00e9fl\u00e9chies, elles doivent sortir d\u2019elles-m\u00eames n\u2019est-ce pas, de facto du chapeau. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le refus de toute concession est de nouveau fortement affirm\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je ne veux pas arrondir et limer tous les angles, afin que mon travail d\u2019\u00e9criture soit plus accessible, non je ne cherche pas \u00e0 m\u2019attirer quelque chose comme les faveurs du public \u2013 n\u2019ai-je de toute fa\u00e7on pas d\u00e9j\u00e0 fait assez de concessions dans mes premiers \u00e9crits \u2013 <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La tonalit\u00e9 violente et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de la majeure partie du livre se trouve ainsi contrebalanc\u00e9e par une m\u00e9tamorphose finale post-crise, volontariste, qui fait l\u2019autrice se sentir <em>en partance<\/em> et <em>un nouvel \u00eatre<\/em>, pr\u00eate \u00e0 accueillir le bonheur\u00a0: <em>la seule chose qui importe, c\u2019est d\u2019\u00eatre heureux et de cr\u00e9er la vie en abondance<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Signalons pour finir de rares et d\u2019autant plus pr\u00e9cieuses pointes d\u2019humour et d\u2019auto-d\u00e9rision comme ces <em>Amorrites, <\/em>qui d\u00e9signent dans la Bible certains habitants des hauts-plateaux de Canaan et \u00a0auxquels l\u2019autrice se r\u00e9f\u00e8re pour indiquer son go\u00fbt pour les <em>hameaux de montagne, malgr\u00e9 le climat qui\u00a0 n\u2019est pas mon pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 et les conditions de logement d\u00e9solantes, il y a un je-ne-sais-quoi l\u00e0-bas qui m\u2019attire particuli\u00e8rement (\u2026) Dieu soit lou\u00e9 le monde ainsi ne s\u2019appauvrira pas, et les po\u00e8tes sont plus que jamais les piliers de notre soci\u00e9t\u00e9, avec leurs nombreuses plumes et tuyaux de plumes, m\u00eame si cette image est un peu obsol\u00e8te.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Friederike Mayr\u00f6cker, Le cr\u00e8ve-c\u0153ur des choses, traduit de l\u2019allemand par Anne Kubler, Atelier de l\u2019agneau, collection \u00ab Transfert \u00bb, f\u00e9vrier 2025, 123 pages, 22 \u20ac, ISBN : 978-2-37428-086-8. &nbsp; L\u2019Atelier de l\u2019agneau a d\u00e9j\u00e0 valeureusement publi\u00e9 depuis 2003 six livres de Friedericke Mayr\u00f6cker (1924-2021), po\u00e9tesse autrichienne r\u00e9cipiendaire du prix Georg B\u00fcchner 2001 et pressentie pour le prix Nobel en 2004. Le cr\u00e8ve-c\u0153ur des choses (Das Herzzerrei\u03b2ende der Dinge), paru chez Suhrkamp Verlag en 1985, rel\u00e8ve de l\u2019autobiographie, mais ainsi que l\u2019\u00e9crit l\u2019autrice, notre vie humaine a un fort aspect fictif (\u2026) aucune autobiographie n\u2019est authentique. Celle-ci participe, en seize chapitres, d\u2019une subversion du genre en m\u00eame temps que d\u2019une m\u00e9ditation sur l\u2019identit\u00e9 et l\u2019\u00e9criture de soi. Subversion du genre, d\u2019abord par une attitude antinomique de celle qu\u2019on pourrait qualifier de captatio benevolentiae\u00a0: Plus fondamentalement je m\u2019\u00e9carte du go\u00fbt du public, plus je rebute la majorit\u00e9 de mes lecteurs, plus je deviens responsable du fait qu\u2019ils sortent de leurs gonds (\u2026) qu\u2019ils admettent finalement quelque chose qui ne leur pla\u00eet et ne leur convient absolument pas. Cela devrait donc, de mani\u00e8re cons\u00e9quente, arriver si loin que le public saisit et comprend contre sa volont\u00e9 (\u2026)\u00a0: ce qui rebute attire et inversement. Ensuite, logiquement, par le refus de l\u2019anecdote et de la \u00ab\u00a0story\u00a0\u00bb\u00a0: surtout pas d\u2019anecdotes, j\u2019ai peur des anecdotes (\u2026) SI D\u00c9J\u00c0 TU ES CONTRE LA STORY, COMME TU LE SOULIGNES TOUJOURS, ALORS TU DOIS N\u00c9CESSAIREMENT TE PRONONCER POUR LA NON-STORY, ET \u00c9TAYER LE TOUT PAR LA TH\u00c9ORIE\u00a0: SINON ABSOLUMENT RIEN NE VA \u2013 Enfin, par l\u2019importance accord\u00e9e au monde onirique, rejoignant en cela une posture surr\u00e9aliste revendiqu\u00e9e par l\u2019omnipr\u00e9sente r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Dal\u00cd, dont les \u0153uvres les plus embl\u00e9matiques (montres molles, apparitions de L\u00e9nine sur un piano) traversent le texte, sans oublier cette affirmation\u00a0: mon style doit beaucoup \u00e0 Dal\u00cd. Pour autant, des \u00e9l\u00e9ments emprunt\u00e9s \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de la vie de l\u2019autrice, parfois en ce qu\u2019elle a de plus concret, permettent \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9sincarnation. D\u00e9rout\u00e9 de prime abord, le lecteur apprend \u00e0 rep\u00e9rer les constellations d\u2019\u00e9v\u00e9nements parfois microscopiques qui ancrent le texte dans une histoire personnelle, une culture et une \u00e9poque. Cette trame \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nementielle\u00a0\u00bb renvoie \u00e0 des souvenirs d\u2019enfance \u2013 notamment \u00e0 la figure du p\u00e8re, enseignant \u2013, \u00e0 des lieux (Vienne, Ferrare\u2026), \u00e0 des \u0153uvres aim\u00e9es (Barthes, Duras pour l\u2019\u00e9criture, Satie et Keith Jarrett pour la musique). Elle est surtout massivement polaris\u00e9e par le souvenir de l\u2019amant \u00ab\u00a0M.S.\u00a0\u00bb La phrase Je parle de M.S. revient comme un leitmotiv. Apr\u00e8s une rupture \u00e0 laquelle celui-ci a proc\u00e9d\u00e9 avec pr\u00e9caution et douceur (\u2026) sur des ann\u00e9es, le livre participe manifestement du deuil. Je n\u2019ai pas de nom pour la relation que nous avons entretenue l\u2019un avec l\u2019autre, avec des regards et des \u00e9clairs ouverts, il avait ouvert les portes des \u00e9cluses en moi C\u2019est aussi l\u2019histoire d\u2019une emprise\u00a0mentale\u00a0: dans presque tous les domaines de la vie je tombe sur sa pr\u00e9sence, je parle de M.S., c\u2019est si \u00e9poustouflant parce qu\u2019il est pr\u00e9sent partout, il semble entretiss\u00e9 dans tous les domaines de la vie \u00a0 Mais surtout, le livre se pr\u00e9sente comme le stream of consciousness d\u2019une femme \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la vieillesse, qui se pr\u00e9pare \u00e0 une longue vie, qui se souhaite une longue vie dans sa \u00ab\u00a0maisonnette de scribe\u00a0\u00bb compar\u00e9e par elle \u00e0 la Merzbau de Schwitters, et qui se dresse avec force contre la mort, comme Leiris, comme Canetti. La suite d\u2019\u00e9tats de conscience \u2013 non exempte de r\u00e9p\u00e9titions parfois litt\u00e9rales qui induisent une certaine perplexit\u00e9 \u2013 est marqu\u00e9e par une grande d\u00e9valorisation de soi, un doute massif sur son insertion dans le monde et la recherche d\u2019une bonne attitude vis-\u00e0-vis de ce dernier. j\u2019ai l\u2019impression, je ne suis pr\u00e9sente et en vie qu\u2019\u00e0 travers le contempl\u00e9, cette optique insens\u00e9e\u00a0! Se d\u00e9gage ainsi un portrait de femme port\u00e9e \u00e0 une continuelle introspection et en butte permanente au sentiment int\u00e9rieur de bluff, d\u2019usurpation. Pire encore, la conscience de ne plus rien saisir par la pens\u00e9e, de ne cesser de tout oublier, d\u2019\u00eatre comme d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e de soi et d\u2019avoir besoin des autres (M.S., ses amies d\u2019enfance\u2026) pour acc\u00e9der \u00e0 la connaissance d\u2019elle-m\u00eame, conduit \u00e0 la n\u00e9gation de son \u0153uvre propre\u00a0: Comme si les choses (\u2026) voulaient me faire comprendre que tout ce que j\u2019avais jamais \u00e9crit n\u2019\u00e9tait RIEN, litt\u00e9ralement RIEN, quelque chose d\u2019absolument vide, insignifiant, inexistant. Pourtant, c\u2019est l\u2019\u00e9criture m\u00eame qui va permettre la sortie de la pure n\u00e9gativit\u00e9\u00a0: je dois tout accomplir et faire avancer au moyen de ma pauvre existence naturelle (\u2026) ainsi je ne suis pas non plus capable de faire autre chose que de m\u2019adonner \u00e0 mon travail d\u2019\u00e9criture je ne dispose pas non plus de mati\u00e8re \u00e0 discuter, mon \u0153uvre litt\u00e9raire na\u00eet de l\u2019absence de parole Un nouveau projet d\u2019\u00e9criture se fonde sur l\u2019acceptation du \u00ab\u00a0comme cela vient\u00a0\u00bb et des phrases assimil\u00e9es \u00e0 des spasmes\u00a0: Les phrases claires ne doivent pas \u00eatre r\u00e9fl\u00e9chies, elles doivent sortir d\u2019elles-m\u00eames n\u2019est-ce pas, de facto du chapeau. Le refus de toute concession est de nouveau fortement affirm\u00e9\u00a0: je ne veux pas arrondir et limer tous les angles, afin que mon travail d\u2019\u00e9criture soit plus accessible, non je ne cherche pas \u00e0 m\u2019attirer quelque chose comme les faveurs du public \u2013 n\u2019ai-je de toute fa\u00e7on pas d\u00e9j\u00e0 fait assez de concessions dans mes premiers \u00e9crits \u2013 La tonalit\u00e9 violente et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de la majeure partie du livre se trouve ainsi contrebalanc\u00e9e par une m\u00e9tamorphose finale post-crise, volontariste, qui fait l\u2019autrice se sentir en partance et un nouvel \u00eatre, pr\u00eate \u00e0 accueillir le bonheur\u00a0: la seule chose qui importe, c\u2019est d\u2019\u00eatre heureux et de cr\u00e9er la vie en abondance. Signalons pour finir de rares et d\u2019autant plus pr\u00e9cieuses pointes d\u2019humour et d\u2019auto-d\u00e9rision comme ces Amorrites, qui d\u00e9signent dans la Bible certains habitants des hauts-plateaux de Canaan et \u00a0auxquels l\u2019autrice se r\u00e9f\u00e8re pour indiquer son go\u00fbt pour les hameaux de montagne, malgr\u00e9 le climat qui\u00a0 n\u2019est pas mon pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 et les conditions de logement d\u00e9solantes, il y a un je-ne-sais-quoi l\u00e0-bas qui m\u2019attire particuli\u00e8rement (\u2026) Dieu soit lou\u00e9 le&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6232,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[1155,152,2739,2730,2741,2740,137,2695],"class_list":["post-6231","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-atelier-de-lagneau","tag-francois-crosnier","tag-friederike-mayrocker","tag-kurt-schwitters","tag-mayrocker-autobiographie","tag-mayrocker-humour","tag-roland-barthes","tag-salvador-dali"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6231","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6231"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6231\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6238,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6231\/revisions\/6238"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6232"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6231"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6231"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6231"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}