{"id":6279,"date":"2025-07-16T16:20:40","date_gmt":"2025-07-16T14:20:40","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=6279"},"modified":"2025-07-16T19:36:53","modified_gmt":"2025-07-16T17:36:53","slug":"chronique-laurent-fourcaut-sacree-marchandise-hein-par-bruno-fern","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2025\/07\/16\/chronique-laurent-fourcaut-sacree-marchandise-hein-par-bruno-fern\/","title":{"rendered":"[Chronique] Laurent Fourcaut, Sacr\u00e9e marchandise, hein\u00a0?, par Bruno Fern"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Laurent Fourcaut<strong>,<em> Sacr\u00e9e marchandise, hein\u00a0?<\/em><\/strong>, \u00e9ditions Le Merle Moqueur, 2025, 156 pages, 12 \u20ac.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s avoir longtemps pratiqu\u00e9 le sonnet dans une demi-douzaine d\u2019ouvrages, Laurent Fourcaut, universitaire et po\u00e8te, opte cette fois-ci pour le dizain (comme le titre du livre l\u2019indique espi\u00e8glement), compos\u00e9 de d\u00e9casyllabes, forme dite strophe \u00ab\u00a0carr\u00e9e\u00a0\u00bb, qui court dans l\u2019histoire po\u00e9tique de Maurice Sc\u00e8ve jusqu\u2019\u00e0 William Cliff.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ce choix d\u00e9coulent au moins deux cons\u00e9quences\u00a0: la premi\u00e8re est que le po\u00e8me doit viser plus vite au but, donc accro\u00eetre sa densit\u00e9 ; la seconde est que le rythme perd de sa pr\u00e9sum\u00e9e splendeur en abandonnant \u00ab\u00a0l\u2019alexandrin \/ dont finit par lasser faraud le chibre\u00a0\/ souvent non sans grandiloquence il vibre \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce cadre constitu\u00e9 de contraintes non seulement rythmiques mais aussi sonores \u00e0 travers un encha\u00eenement pr\u00e9cis de rimes, <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-6282\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/laurent-fourcaut-sacree-marchandise.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"293\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/laurent-fourcaut-sacree-marchandise.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/laurent-fourcaut-sacree-marchandise-113x150.jpg 113w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>l\u2019auteur tente de faire entrer ce qui ne cesse pas d\u2019exc\u00e9der, ce r\u00e9el auquel nous sommes confront\u00e9s par notre existence m\u00eame. D\u2019o\u00f9 le fait que la forme choisie d\u00e9borde, justement, de diff\u00e9rentes mani\u00e8res. Par exemple, le dizain se retrouve augment\u00e9 d\u2019un onzi\u00e8me vers qui ne va pas jusqu\u2019\u00e0 douze syllabes et peut ne compter qu\u2019une lettre, parfois impronon\u00e7able\u00a0: \u00ab\u00a0et les c\u00e9phal\u00e9es du cher cur\u00e9 d\u2019A \/ rs\u00a0\u00bb Quant \u00e0 la rime, si elle est toujours assur\u00e9e, c\u2019est fr\u00e9quemment de fa\u00e7on peu orthodoxe, en recourant \u00e0 des coupes qui engendrent des effets de sens ou, au contraire, semblent \u00eatre l\u00e0 pour souligner l\u2019arbitraire d\u2019un moteur prosodique o\u00f9 la langue se serait pris les mots\u00a0: \u00ab\u00a0du moi mourant vous tirent c\u00f4t\u00e9 fou \/ le d\u00e9sir sans objet a un go\u00fbt fou \/ tre si ambivalent que le vertige\u00a0\u00bb. De m\u00eame, la m\u00e9trique entra\u00eene amputations (<em>l\u2019antic<\/em> \/ <em>vit\u2019fait<\/em>) et raccourcis ou permutations syntaxiques qui \u00e9loignent consid\u00e9rablement sujet et verbe ou nom et adjectif qualificatif, le vers fournissant le combustible majeur de la dynamique du texte. \u00c0 ce propos, rappelons que, loin du vers libre atone si r\u00e9pandu actuellement (cf. la d\u00e9finition du VIL par Jacques Roubaud<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>), cette dimension appartient \u00e0 l\u2019histoire litt\u00e9raire depuis belle lurette \u2013 ainsi Jude St\u00e9fan disait avoir compris ce qu\u2019\u00e9tait la po\u00e9sie en entendant isol\u00e9ment ce d\u00e9casyllabe de Ronsard\u00a0: \u00ab\u00a0Chutes \u00e0 terre elles fussent demain\u00a0\u00bb.<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> Par ailleurs, le travail sonore ne se limite pas aux rimes qui op\u00e8rent des rapprochements quelquefois surprenants mais passe \u00e9galement par tout un jeu d\u2019\u00e9chos, notamment par allit\u00e9rations et paronomases (<em>sa folle fiole<\/em> \/ <em>l\u2019autre con continue<\/em> \/ <em>d\u00e9sirable d\u00e9sastre \/ la m\u00e8re merle<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une telle \u00e9criture, dont l\u2019auteur affirme avec raison qu\u2019elle correspond \u00e0 un \u00ab\u00a0art po\u00e9tique mat\u00e9rialiste\u00a0\u00bb, ne sombre pas pour autant dans un formalisme qui tournerait \u00e0 vide. Tout d\u2019abord, \u00e0 l\u2019image de ce qui fait nos vies, elle entrelace subtilement des<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-937\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/LaurentFourcaut.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/LaurentFourcaut.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/LaurentFourcaut-113x150.jpg 113w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> \u00e9l\u00e9ments relevant aussi bien de la culture dite savante que de celle qualifi\u00e9e de populaire. C\u2019est pourquoi on ira de la mythologie grecque \u00e0 Tintin, en passant par Villon, La Fontaine, Apollinaire, Claude Nougaro et Christian Prigent, entre autres \u2013 cet \u00e9clectisme rejoignant le go\u00fbt de L. Fourcaut pour les brocantes o\u00f9 l\u2019on peut d\u00e9nicher de tout. L\u2019ouverture lexicale, pas si fr\u00e9quente dans ce qui s\u2019\u00e9crit aujourd\u2019hui en po\u00e9sie, t\u00e9moigne elle aussi de cette conscience d\u2019une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 fondamentale, \u00e9trang\u00e8re aux purifications diverses et vari\u00e9es de l\u2019\u00e9poque : de l\u2019argot au fran\u00e7ais \u00ab\u00a0branch\u00e9\u00a0\u00bb des winners, avec inclusion de termes issus de l\u2019histoire de la langue\u00a0: <em>ores, prime, cil, l\u00e9sine\u2026<\/em> Cette vari\u00e9t\u00e9 co\u00efncide avec la conception \u2013 et le ressenti \u2013 d\u2019un moi multiple, \u00e0 rebours d\u2019une pr\u00e9tendue identit\u00e9 close sur elle-m\u00eame, ce que l\u2019auteur \u00e9voque avec humour\u00a0: \u00ab\u00a0or les moi se suivent comme dit Proust \/ et ne se ressemblent pas un moi moust \/ ique s\u2019incruste quand vous venez ma\u00eetre \/ un peu de vous\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019armature formelle essaie de contenir cette profusion du monde que menacent d\u2019appauvrir, voire de d\u00e9truire, certaines activit\u00e9s humaines et ce d\u2019autant plus que ce livre fut \u00e9crit pendant la p\u00e9riode du premier Covid, L. Fourcaut voyant dans le confinement \u00ab\u00a0le sympt\u00f4me \/ aigu du latent devenir fant\u00f4me \/ des p\u00e9kins r\u00e9duits \u00e0 faire tourner \/ la machine \u00e0 sous\u00a0\u00bb, autrement dit le summum d\u2019une organisation du travail qui r\u00e9duit chacun \u00e0 son r\u00f4le de producteur-consommateur solitaire. Au-del\u00e0 de cette p\u00e9riode particuli\u00e8re, comme dans ses pr\u00e9c\u00e9dents ouvrages, l\u2019auteur fait part de sa virulente critique d\u2019un syst\u00e8me o\u00f9 l\u2019app\u00e2t du gain est \u00e9rig\u00e9 en mod\u00e8le, le titre du livre trouvant plusieurs \u00e9chos int\u00e9rieurs, entre ceux qui \u00ab\u00a0ont fait depuis longtemps r\u00f4tir le veau \/ d\u2019or pour convertir tout en marchandise\u00a0\u00bb et, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, ces oiseaux marins \u00ab\u00a0refl\u00e9t\u00e9s dans l\u2019eau ils sont des poissons \/ pris entre deux feux sacr\u00e9e gourmandise\u00a0!\u00a0\u00bb. Au fil des po\u00e8mes sont mentionn\u00e9es diverses catastrophes en cours\u00a0: climat qui part en vrille (apr\u00e8s des d\u00e9cennies d\u2019inaction, y aurait plus qu\u2019\u00e0 s\u2019adapter&#8230;), pollutions chimiques (merci M\u2019sieur Duplomb !) et \u00ab\u00a0m\u00e9diatiques\u00a0\u00bb, une bonne part de l\u2019humanit\u00e9 \u00e9tant sous perfusion quasi permanente via \u00e9crans, oreillettes et musique d\u2019ambiance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour tenter d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette d\u00e9b\u00e2cle g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, L. Fourcaut cherche refuge dans les lieux o\u00f9 la nature, bien qu\u2019affect\u00e9e par<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-6285\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Oiseaux-marais.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"284\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Oiseaux-marais.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Oiseaux-marais-119x150.jpg 119w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> l\u2019Homo occidentalis, offre encore \u00e0 ses yeux des motifs dignes d\u2019int\u00e9r\u00eat \u2013 en particulier les marais de Carentan dont les espaces tranchent avec ceux de la capitale obstru\u00e9e \u00e0 tous points de vue. De nombreux dizains, tels des miniatures, se d\u00e9veloppent \u00e0 partir de sc\u00e8nes observ\u00e9es avec attention\u00a0: b\u00eates sauvages et arbres qui n\u2019\u00e9vitent pas toujours d\u2019\u00eatre massacr\u00e9s \u00e0 la tron\u00e7onneuse. Cela dit, l\u2019auteur ne c\u00e8de pas \u00e0 une \u00e9copo\u00e9sie \u00e0 la mode dont la na\u00efvet\u00e9 th\u00e9orique va de pair avec la pauvret\u00e9 formelle. Au contraire, la s\u00e9paration ind\u00e9passable entre l\u2019humain et la nature est \u00e9voqu\u00e9e \u00e0 plusieurs niveaux\u00a0: d\u2019une part, tout ce qui est naturel n\u2019est pas, bien entendu, n\u00e9cessairement favorable au quidam qui n\u2019appr\u00e9cie gu\u00e8re ni les fientes des \u00e9tourneaux, \u00ab\u00a0esp\u00e8ce qu\u2019\u00e0 bon droit on dira chiante\u00a0\u00bb ni l\u2019invasion de son salon par des centaines de fourmis\u00a0; d\u2019autre part, L. Fourcaut est conscient de la scission fonci\u00e8re entre le \u00ab\u00a0monde muet\u00a0\u00bb cher \u00e0 Ponge et les \u00eatres parlants qui \u00ab\u00a0sont les seuls \u00e0 souffrir de carence \/ parce qu\u2019abstraite la parole fuit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une autre fa\u00e7on de susciter le d\u00e9sir de vivre r\u00e9side dans celui \u00e9prouv\u00e9 par \u00ab\u00a0qui voit trop que la splendeur bour \/ re la peau du sexe qu\u2019on dit deuxi\u00e8me\u00a0\u00bb ainsi que dans la fr\u00e9quentation \u00e9troite des \u0153uvres artistiques \u2013 outre la litt\u00e9rature, on notera la pr\u00e9sence r\u00e9currente de la peinture et surtout de la musique, de Bach \u00e0 Thelonious Monk.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, pour tromper \u00ab\u00a0son ac\u00e9die \/ qui s\u2019\u00e9panouit entre les quatre murs\u00a0\u00bb, il reste l\u2019\u00e9criture que l\u2019on suppose quotidienne ou presque, la suite de po\u00e8mes ayant l\u2019allure d\u2019un journal en vers, \u00e9criture \u00e0 la fois vitale et insuffisante, donc sans cesse \u00e0 reprendre dans \u00ab\u00a0un voyage si lent qu\u2019il semble immo \/ bile demeure malgr\u00e9 tout l\u2019usage \/ qui se raccroche en d\u00e9sespoir aux mots\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2010\/01\/ROUBAUD\/18717\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Obstination de la po\u00e9sie, par Jacques Roubaud (Le Monde diplomatique, janvier 2010)<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Sonnet \u00e0 Marie <\/em>(1555)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Laurent Fourcaut, Sacr\u00e9e marchandise, hein\u00a0?, \u00e9ditions Le Merle Moqueur, 2025, 156 pages, 12 \u20ac. \u00a0 Apr\u00e8s avoir longtemps pratiqu\u00e9 le sonnet dans une demi-douzaine d\u2019ouvrages, Laurent Fourcaut, universitaire et po\u00e8te, opte cette fois-ci pour le dizain (comme le titre du livre l\u2019indique espi\u00e8glement), compos\u00e9 de d\u00e9casyllabes, forme dite strophe \u00ab\u00a0carr\u00e9e\u00a0\u00bb, qui court dans l\u2019histoire po\u00e9tique de Maurice Sc\u00e8ve jusqu\u2019\u00e0 William Cliff. De ce choix d\u00e9coulent au moins deux cons\u00e9quences\u00a0: la premi\u00e8re est que le po\u00e8me doit viser plus vite au but, donc accro\u00eetre sa densit\u00e9 ; la seconde est que le rythme perd de sa pr\u00e9sum\u00e9e splendeur en abandonnant \u00ab\u00a0l\u2019alexandrin \/ dont finit par lasser faraud le chibre\u00a0\/ souvent non sans grandiloquence il vibre \u00bb. Dans ce cadre constitu\u00e9 de contraintes non seulement rythmiques mais aussi sonores \u00e0 travers un encha\u00eenement pr\u00e9cis de rimes, l\u2019auteur tente de faire entrer ce qui ne cesse pas d\u2019exc\u00e9der, ce r\u00e9el auquel nous sommes confront\u00e9s par notre existence m\u00eame. D\u2019o\u00f9 le fait que la forme choisie d\u00e9borde, justement, de diff\u00e9rentes mani\u00e8res. Par exemple, le dizain se retrouve augment\u00e9 d\u2019un onzi\u00e8me vers qui ne va pas jusqu\u2019\u00e0 douze syllabes et peut ne compter qu\u2019une lettre, parfois impronon\u00e7able\u00a0: \u00ab\u00a0et les c\u00e9phal\u00e9es du cher cur\u00e9 d\u2019A \/ rs\u00a0\u00bb Quant \u00e0 la rime, si elle est toujours assur\u00e9e, c\u2019est fr\u00e9quemment de fa\u00e7on peu orthodoxe, en recourant \u00e0 des coupes qui engendrent des effets de sens ou, au contraire, semblent \u00eatre l\u00e0 pour souligner l\u2019arbitraire d\u2019un moteur prosodique o\u00f9 la langue se serait pris les mots\u00a0: \u00ab\u00a0du moi mourant vous tirent c\u00f4t\u00e9 fou \/ le d\u00e9sir sans objet a un go\u00fbt fou \/ tre si ambivalent que le vertige\u00a0\u00bb. De m\u00eame, la m\u00e9trique entra\u00eene amputations (l\u2019antic \/ vit\u2019fait) et raccourcis ou permutations syntaxiques qui \u00e9loignent consid\u00e9rablement sujet et verbe ou nom et adjectif qualificatif, le vers fournissant le combustible majeur de la dynamique du texte. \u00c0 ce propos, rappelons que, loin du vers libre atone si r\u00e9pandu actuellement (cf. la d\u00e9finition du VIL par Jacques Roubaud[1]), cette dimension appartient \u00e0 l\u2019histoire litt\u00e9raire depuis belle lurette \u2013 ainsi Jude St\u00e9fan disait avoir compris ce qu\u2019\u00e9tait la po\u00e9sie en entendant isol\u00e9ment ce d\u00e9casyllabe de Ronsard\u00a0: \u00ab\u00a0Chutes \u00e0 terre elles fussent demain\u00a0\u00bb.[2] Par ailleurs, le travail sonore ne se limite pas aux rimes qui op\u00e8rent des rapprochements quelquefois surprenants mais passe \u00e9galement par tout un jeu d\u2019\u00e9chos, notamment par allit\u00e9rations et paronomases (sa folle fiole \/ l\u2019autre con continue \/ d\u00e9sirable d\u00e9sastre \/ la m\u00e8re merle). Une telle \u00e9criture, dont l\u2019auteur affirme avec raison qu\u2019elle correspond \u00e0 un \u00ab\u00a0art po\u00e9tique mat\u00e9rialiste\u00a0\u00bb, ne sombre pas pour autant dans un formalisme qui tournerait \u00e0 vide. Tout d\u2019abord, \u00e0 l\u2019image de ce qui fait nos vies, elle entrelace subtilement des \u00e9l\u00e9ments relevant aussi bien de la culture dite savante que de celle qualifi\u00e9e de populaire. C\u2019est pourquoi on ira de la mythologie grecque \u00e0 Tintin, en passant par Villon, La Fontaine, Apollinaire, Claude Nougaro et Christian Prigent, entre autres \u2013 cet \u00e9clectisme rejoignant le go\u00fbt de L. Fourcaut pour les brocantes o\u00f9 l\u2019on peut d\u00e9nicher de tout. L\u2019ouverture lexicale, pas si fr\u00e9quente dans ce qui s\u2019\u00e9crit aujourd\u2019hui en po\u00e9sie, t\u00e9moigne elle aussi de cette conscience d\u2019une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 fondamentale, \u00e9trang\u00e8re aux purifications diverses et vari\u00e9es de l\u2019\u00e9poque : de l\u2019argot au fran\u00e7ais \u00ab\u00a0branch\u00e9\u00a0\u00bb des winners, avec inclusion de termes issus de l\u2019histoire de la langue\u00a0: ores, prime, cil, l\u00e9sine\u2026 Cette vari\u00e9t\u00e9 co\u00efncide avec la conception \u2013 et le ressenti \u2013 d\u2019un moi multiple, \u00e0 rebours d\u2019une pr\u00e9tendue identit\u00e9 close sur elle-m\u00eame, ce que l\u2019auteur \u00e9voque avec humour\u00a0: \u00ab\u00a0or les moi se suivent comme dit Proust \/ et ne se ressemblent pas un moi moust \/ ique s\u2019incruste quand vous venez ma\u00eetre \/ un peu de vous\u00a0\u00bb L\u2019armature formelle essaie de contenir cette profusion du monde que menacent d\u2019appauvrir, voire de d\u00e9truire, certaines activit\u00e9s humaines et ce d\u2019autant plus que ce livre fut \u00e9crit pendant la p\u00e9riode du premier Covid, L. Fourcaut voyant dans le confinement \u00ab\u00a0le sympt\u00f4me \/ aigu du latent devenir fant\u00f4me \/ des p\u00e9kins r\u00e9duits \u00e0 faire tourner \/ la machine \u00e0 sous\u00a0\u00bb, autrement dit le summum d\u2019une organisation du travail qui r\u00e9duit chacun \u00e0 son r\u00f4le de producteur-consommateur solitaire. Au-del\u00e0 de cette p\u00e9riode particuli\u00e8re, comme dans ses pr\u00e9c\u00e9dents ouvrages, l\u2019auteur fait part de sa virulente critique d\u2019un syst\u00e8me o\u00f9 l\u2019app\u00e2t du gain est \u00e9rig\u00e9 en mod\u00e8le, le titre du livre trouvant plusieurs \u00e9chos int\u00e9rieurs, entre ceux qui \u00ab\u00a0ont fait depuis longtemps r\u00f4tir le veau \/ d\u2019or pour convertir tout en marchandise\u00a0\u00bb et, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, ces oiseaux marins \u00ab\u00a0refl\u00e9t\u00e9s dans l\u2019eau ils sont des poissons \/ pris entre deux feux sacr\u00e9e gourmandise\u00a0!\u00a0\u00bb. Au fil des po\u00e8mes sont mentionn\u00e9es diverses catastrophes en cours\u00a0: climat qui part en vrille (apr\u00e8s des d\u00e9cennies d\u2019inaction, y aurait plus qu\u2019\u00e0 s\u2019adapter&#8230;), pollutions chimiques (merci M\u2019sieur Duplomb !) et \u00ab\u00a0m\u00e9diatiques\u00a0\u00bb, une bonne part de l\u2019humanit\u00e9 \u00e9tant sous perfusion quasi permanente via \u00e9crans, oreillettes et musique d\u2019ambiance. Pour tenter d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette d\u00e9b\u00e2cle g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, L. Fourcaut cherche refuge dans les lieux o\u00f9 la nature, bien qu\u2019affect\u00e9e par l\u2019Homo occidentalis, offre encore \u00e0 ses yeux des motifs dignes d\u2019int\u00e9r\u00eat \u2013 en particulier les marais de Carentan dont les espaces tranchent avec ceux de la capitale obstru\u00e9e \u00e0 tous points de vue. De nombreux dizains, tels des miniatures, se d\u00e9veloppent \u00e0 partir de sc\u00e8nes observ\u00e9es avec attention\u00a0: b\u00eates sauvages et arbres qui n\u2019\u00e9vitent pas toujours d\u2019\u00eatre massacr\u00e9s \u00e0 la tron\u00e7onneuse. Cela dit, l\u2019auteur ne c\u00e8de pas \u00e0 une \u00e9copo\u00e9sie \u00e0 la mode dont la na\u00efvet\u00e9 th\u00e9orique va de pair avec la pauvret\u00e9 formelle. Au contraire, la s\u00e9paration ind\u00e9passable entre l\u2019humain et la nature est \u00e9voqu\u00e9e \u00e0 plusieurs niveaux\u00a0: d\u2019une part, tout ce qui est naturel n\u2019est pas, bien entendu, n\u00e9cessairement favorable au quidam qui n\u2019appr\u00e9cie gu\u00e8re ni les fientes des \u00e9tourneaux, \u00ab\u00a0esp\u00e8ce qu\u2019\u00e0 bon droit on dira chiante\u00a0\u00bb ni l\u2019invasion de son salon par des centaines de fourmis\u00a0; d\u2019autre part, L. Fourcaut est conscient de la scission fonci\u00e8re entre le \u00ab\u00a0monde muet\u00a0\u00bb cher \u00e0 Ponge et les \u00eatres parlants qui \u00ab\u00a0sont les seuls \u00e0 souffrir de carence \/ parce qu\u2019abstraite la parole&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6281,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[75,38,2752,2013,2157,2545,1918,77,480,2753],"class_list":["post-6279","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-bruno-fern","tag-christian-prigent","tag-dizain","tag-ecopoesie","tag-editions-le-merle-moqueur","tag-jacques-roubaud","tag-jude-stefan","tag-laurent-fourcaut","tag-marcel-proust","tag-william-cliff"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6279","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6279"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6279\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6288,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6279\/revisions\/6288"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6281"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6279"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6279"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6279"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}