{"id":646,"date":"2020-07-06T07:10:08","date_gmt":"2020-07-06T05:10:08","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=646"},"modified":"2021-05-09T07:11:10","modified_gmt":"2021-05-09T05:11:10","slug":"chronique-seloua-luste-boulbina-le-singe-de-kafka-par-jalil-bennani","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2020\/07\/06\/chronique-seloua-luste-boulbina-le-singe-de-kafka-par-jalil-bennani\/","title":{"rendered":"[Chronique] Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka, par Jalil Bennani"},"content":{"rendered":"<p>Seloua Luste Boulbina,<strong> <em>Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie<\/em><\/strong>, Les presses du r\u00e9el\/Al Dante essais, \u00e9t\u00e9 2020, 224 pages, 15 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-37896-136-7.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/SingeKafka.jpg\" rel=\"prettyphoto[646]\" rel=\"prettyphoto[16573]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-16582\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/SingeKafka.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/SingeKafka.jpg 220w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/SingeKafka-206x300.jpg 206w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/SingeKafka-103x150.jpg 103w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"320\" \/><\/a>Le singe dont il s\u2019agit est celui auquel Kafka donne la parole dans <em>Rapport pour une acad\u00e9mie<\/em>. Un singe raconte \u00e0 un auditoire de scientifiques sa transformation forc\u00e9e en homme. Cette nouvelle pouvant \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une parabole, Seloua Luste Boulbina nous propose une r\u00e9flexion riche et originale pour penser la d\u00e9colonisation. <em>Le Singe de Kafka<\/em> <em>et autres propos sur la colonie<\/em> nous r\u00e9v\u00e8le l\u2019humanit\u00e9 profonde de celui que l\u2019on nomme le sauvage et nous introduit \u00e0 la d\u00e9shumanisation du colonis\u00e9 puis \u00e0 sa r\u00e9humanisation sous un jour qui n\u2019est pas le sien. Cet ouvrage marque un tournant dans les d\u00e9bats sur la colonisation, le rapport du colonis\u00e9 au colonisateur et l\u2019esclavage. L\u2019auteure nous invite \u00e0 \u00ab\u00a0penser la colonie\u00a0\u00bb, th\u00e8me du s\u00e9minaire qu\u2019elle a dirig\u00e9 au Coll\u00e8ge International de philosophie (2005-2008). Th\u00e9oricienne de la d\u00e9colonisation, elle s\u2019appuie sur les registres politique, philosophique et artistique. La colonisation n\u2019est pas une situation, selon elle, mais un programme.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Faire sauter les serrures et ouvrir les portes<\/em>\u00a0\u00bb. C\u2019est ainsi que Seloua Luste Boulbina ouvre le prologue \u00e0 cette r\u00e9\u00e9dition compl\u00e9t\u00e9e de l\u2019ouvrage. Elle nous propose de d\u00e9passer la colonisation des savoirs et nous invite \u00e0 une relecture des notions du pluralisme, du public\/priv\u00e9, \u00a0de l\u2019universel et du particulier. Son propos vise une \u00ab\u00a0r\u00e9\u00e9criture de la modernit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. L\u2019eurocentrisme c\u2019est \u00ab\u00a0<em>les colonies vues de la France ce n\u2019est pas la France vue des colonies\u00a0\u00bb. <\/em>Face \u00e0 un faux \u00ab\u00a0discours de v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, elle pr\u00e9f\u00e8re la \u00ab\u00a0dissidence\u00a0\u00bb. Seloua Luste Boulbina reprend la parole du singe Rotpeter qui raconte sa vie et la mani\u00e8re dont il<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/FanonPeauNoire.jpg\" rel=\"prettyphoto[646]\" rel=\"prettyphoto[16573]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-16579\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/FanonPeauNoire.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/FanonPeauNoire.jpg 200w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/FanonPeauNoire-194x300.jpg 194w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/FanonPeauNoire-97x150.jpg 97w\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"310\" \/><\/a> s\u2019est humanis\u00e9, pour aborder un sujet social et anthropologique. La voix permet d\u2019exprimer la subjectivit\u00e9, les \u00e9motions, la passion. \u00ab\u00a0<em>C\u2019est des \u00ab colonis\u00e9s \u00bb eux-m\u00eames qu\u2019il faut partir ou plut\u00f4t d\u2019une d\u00e9construction de ladite cat\u00e9gorie \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la parole et de l\u2019exp\u00e9rience des subalternes. Et, du coup, s\u2019efforcer de travailler \u00e0 partir des formes de subjectivation \u00e0 l\u2019\u0153uvre au sein des pratiques et des usages<\/em>\u00a0\u00bb, souligne l\u2019auteure. Elle-m\u00eame d\u00e9cide de parler \u00e0 la premi\u00e8re personne<strong>.<\/strong> Elle ne veut pas se situer dans la verticalit\u00e9 du pouvoir et se sent, comme Edward Sa\u00efd ou Frantz Fanon, partie prenante de l\u2019int\u00e9rieur, se situant entre la colonisation et l\u2019immigration. Elle choisit une autre d\u00e9territorialisation, en partant de Kafka. Cet \u00e9crivain a donn\u00e9 la parole \u00e0 celui qui \u00e9tait r\u00e9duit au silence, d\u00e9ni\u00e9 en tant que sujet. Cette question est centrale et repr\u00e9sente le point commun de toute forme de colonie. Le colonis\u00e9 n\u2019est pas reconnu comme sujet parlant mais comme un administr\u00e9. L\u2019ind\u00e9pendance, c\u2019est la possibilit\u00e9 d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la position l\u00e9gale de sujet autonome, pouvoir \u00eatre avec les autres et se sentir libre.<\/p>\n<p>L\u2019autre \u00ab\u00a0c\u2019est moi\u00a0\u00bb, dit-elle. \u00ab\u00a0<em>L\u2019autre vu du dedans est fort diff\u00e9rent de celui qui est regard\u00e9 du dehors<\/em>.\u00a0\u00bb D\u00e8s lors, les langages mineurs traduits par le discours de la majorit\u00e9 aboutissent \u00e0 une \u00ab\u00a0impossibilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique\u00a0\u00bb\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Umheimlich.jpg\" rel=\"prettyphoto[646]\" rel=\"prettyphoto[16573]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-16580\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Umheimlich.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Umheimlich.jpg 210w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Umheimlich-185x300.jpg 185w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Umheimlich-93x150.jpg 93w\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"340\" \/><\/a>on ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assis. D\u2019o\u00f9 le fait de ne pas confondre post-imp\u00e9rial et postcolonial. Le premier \u00e9tant la situation dont le pass\u00e9 de domination est imp\u00e9rial, le second l\u2019\u00e9tat contemporain des r\u00e9gions qui ont v\u00e9cu sous cette domination. \u00ab\u00a0L\u2019autre c\u2019est moi\u00a0\u00bb est une posture relevant d\u2019un enjeu politique de l\u2019anthropologie philosophique. Elle nous \u00e9voque in\u00e9vitablement la notion de \u00ab\u00a0L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(<em>Das Unheilmliche<\/em>) d\u00e9velopp\u00e9e par Freud. L\u2019\u00e9tranger renvoie au familier et interpelle \u00e0 la fois la situation de l\u2019auteure et celle du colonisateur qui refoule l\u2019autre en lui qu\u2019il rejette. La rencontre avec l\u2019autre d\u2019une autre culture confronte chacun \u00e0 sa propre \u00e9tranget\u00e9. L\u2019autre est inconsciemment en nous. Dans la rencontre avec l\u2019\u00e9tranger, chacun se voit comme \u00e9tranger \u00e0 l\u2019autre. Et chacun est confront\u00e9 \u00e0 cet autre en lui. Le retour du refoul\u00e9 se rencontre fr\u00e9quemment dans la r\u00e9p\u00e9tition des attitudes coloniales. Et on voit bien que la colonialit\u00e9 persiste bien apr\u00e8s les ind\u00e9pendances.<\/p>\n<p>Seloua Luste Boulbina s\u2019invite dans le d\u00e9bat actuel en France sur les questions coloniales, postcoloniales et d\u00e9coloniales dont elle souligne les travers : \u00ab\u00a0<em>On ne peut pas b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/KafkaColonie.jpg\" rel=\"prettyphoto[646]\" rel=\"prettyphoto[16573]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-16584\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/KafkaColonie.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/KafkaColonie.jpg 200w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/KafkaColonie-100x150.jpg 100w\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a> h\u00e9g\u00e9monie sans y collaborer<\/em>\u00a0\u00bb. Elle propose de d\u00e9tacher le sujet de l\u2019ethno anthropologie dans les termes qui ont servi \u00e0 l\u2019assujettir. \u00ab\u00a0<em>Les savants des sud doivent \u00eatre ambidextres, les savants des nord ont le droit, quant \u00e0 eux, d\u2019\u00eatre droitiers\u2026 ou gauchers.\u00a0<\/em>\u00bb Il s\u2019agit pour l\u2019auteure d\u2019entendre les objectivit\u00e9s et les subjectivit\u00e9s, afin de \u00ab\u00a0<em>s<\/em><em>\u2019extraire d\u2019une domination de la pens\u00e9e pour penser la domination<\/em>.\u00a0\u00bb Pour penser le postcolonial Seloua Luste Boulbina diff\u00e9rencie les notions du temps et de l\u2019histoire de la d\u00e9colonisation. Elle se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 Saint Augustin pour distinguer les trois temps du pr\u00e9sent \u00ab\u00a0<em>le pr\u00e9sent du pass\u00e9 (qui d\u00e9finit l\u2019historicit\u00e9) le pr\u00e9sent du pr\u00e9sent et le pr\u00e9sent du futur qui correspondent \u00e0 trois postures distinctes de l\u2019esprit : la m\u00e9moire, l\u2019attention et l\u2019attente. C\u2019est une fa\u00e7on de dire qu\u2019il y a plusieurs pr\u00e9sents dans le pr\u00e9sent. C\u2019est cette pluralit\u00e9 que d\u00e9signe, au fond, le terme de postcolonial<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>S\u2019appuyant sur le cours de Michel Foucault au Coll\u00e8ge de France de l\u2019ann\u00e9e 1974-1975, elle \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Il y a<\/em>\u00a0<em>un racisme moderne, un racisme g\u00e9n\u00e9rique \u00e0 l\u2019encontre des \u00ab anormaux \u00bb qui se r\u00e9f\u00e8re, en Europe, \u00e0 l\u2019or\u00e9e du XXe si\u00e8cle, \u00e0 la psychiatrie\u00a0<\/em>\u00bb. Cela me fait penser qu\u2019au cours de la m\u00eame ann\u00e9e, face \u00e0 la mont\u00e9e du racisme, Jacques Lacan invitait \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019autre dans son alt\u00e9rit\u00e9, dans ses r\u00e9f\u00e9rences symboliques \u2013 un autre r\u00e9servoir de signifiants \u2013, dans \u00ab\u00a0son mode de jouissance\u00a0\u00bb, \u00e0 ne pas lui en imposer une autre, ce qui le tiendrait pour \u00ab\u00a0un sous-d\u00e9velopp\u00e9\u00a0\u00bb. Toutes les cultures et toutes les soci\u00e9t\u00e9s proposent \u00e0 leurs sujets, sous une forme plus ou moins imp\u00e9rative, des modalit\u00e9s de jouissance, c\u2019est m\u00eame sans doute l\u2019essence m\u00eame du pouvoir. Pour en revenir au r\u00f4le de la psychiatrie d\u00e9nonc\u00e9 par Michel Foucault, on sait que les diagnostics et les traitements psychiatriques ont repr\u00e9sent\u00e9 un enjeu essentiel pour tenter d\u2019imposer aux peuples colonis\u00e9s des nouvelles m\u0153urs, en Alg\u00e9rie en particulier. La psychiatrie a particip\u00e9 \u00e0 la \u00ab\u00a0m\u00e9dicalisation de l\u2019existence\u00a0\u00bb en ayant recours \u00e0 une nosographie en cours en Europe. Ainsi, les<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/PorotAlger.jpg\" rel=\"prettyphoto[646]\" rel=\"prettyphoto[16573]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-16581\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/PorotAlger.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/PorotAlger.jpg 225w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/PorotAlger-150x107.jpg 150w\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"160\" \/><\/a> th\u00e9ories de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence en cours en Occident \u00e0 cette \u00e9poque ont \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9es par l\u2019\u00e9cole d\u2019Alger aux patients nord-africains\u00a0: \u00ab\u00a0d\u00e9bilit\u00e9 mentale\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0impulsivit\u00e9 criminelle\u00a0\u00bb, \u00ab paresse frontale\u00a0\u00bb\u2026 Cette impulsivit\u00e9 tiendrait \u00e0 des facteurs constitutionnels et \u00e0 des facteurs morbides. Comme je l\u2019ai moi-m\u00eame montr\u00e9, Antoine Porot, chef de file de l\u2019\u00c9cole d\u2019Alger et ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre de l\u2019assistance psychiatrique alg\u00e9rienne, voulait distinguer le normal et le pathologique chez l\u2019indig\u00e8ne, mais la d\u00e9viance infiltre en permanence dans ses \u00e9crits ce qui serait la norme chez ces sujets ! Et l\u2019on se perd avec l\u2019auteur dans la description de l\u2019indig\u00e8ne normal d\u00e9finie \u00e0 partir du pathologique\u2026<\/p>\n<p><em>Le singe de Kafka <\/em>ne laisse pas en reste la question historique. Au-del\u00e0 de l\u2019individu auquel sont appliqu\u00e9es les notions de \u00ab<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Boulbina.jpg\" rel=\"prettyphoto[646]\" rel=\"prettyphoto[16573]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-16585\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Boulbina.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 180px) 100vw, 180px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Boulbina.jpg 225w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/07\/Boulbina-150x113.jpg 150w\" alt=\"\" width=\"180\" height=\"136\" \/><\/a>\u00a0retard mental\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0faiblesse de la vie affective et morale\u00a0\u00bb, cette forme de jugement est \u00e9tendue \u00e0 l\u2019histoire\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Une certaine conception de l\u2019histoire fond\u00e9e sur la p\u00e9riodisation conduisent ainsi \u00e0 assigner \u00e0 l\u2019Afrique un rang inf\u00e9rieur dans le concert des nations\u00a0<\/em>\u00bb, \u00e9crit l\u2019auteure. On sait que les notions d\u2019avance et de retard des soci\u00e9t\u00e9s ob\u00e9issent \u00e0 des normes culturelles, politiques, \u00e9conomiques et id\u00e9ologiques. Durant les \u00e9poques coloniales le retard pr\u00e9tendu des civilisations a montr\u00e9 son caract\u00e8re d\u00e9suet et p\u00e9rissable.<\/p>\n<p>Ces questions gardent aujourd\u2019hui toute leur actualit\u00e9. La guerre d\u2019Alg\u00e9rie constitue pour Seloua Luste Boulbina \u00ab\u00a0<em>un obstacle \u00e9pist\u00e9mologique de taille<\/em>\u00a0\u00bb en raison de la \u00ab\u00a0<em>dette symbolique<\/em>\u00a0\u00bb exig\u00e9e des Alg\u00e9riens devenus Fran\u00e7ais et vivant en France depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations<em>. <\/em>En Afrique, les philosophes, les \u00e9crivains, les d\u00e9mographes, les \u00e9conomistes et autres chercheurs travaillent \u00e0 repenser la place de l\u2019Afrique dans le monde \u00e0 venir et \u0153uvrer \u00e0 son \u00e9mancipation par des id\u00e9es neuves. <em>Le singe de Kafka et autres propos sur la colonie<\/em> est un ouvrage incontournable pour penser la colonie. Un livre \u00e0 entr\u00e9es multiples, philosophique, anthropologique, litt\u00e9raire, psychanalytique et artistique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie, Les presses du r\u00e9el\/Al Dante essais, \u00e9t\u00e9 2020, 224 pages, 15 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-37896-136-7. Le singe dont il s\u2019agit est celui auquel Kafka donne la parole dans Rapport pour une acad\u00e9mie. Un singe raconte \u00e0 un auditoire de scientifiques sa transformation forc\u00e9e en homme. Cette nouvelle pouvant \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une parabole, Seloua Luste Boulbina nous propose une r\u00e9flexion riche et originale pour penser la d\u00e9colonisation. Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie nous r\u00e9v\u00e8le l\u2019humanit\u00e9 profonde de celui que l\u2019on nomme le sauvage et nous introduit \u00e0 la d\u00e9shumanisation du colonis\u00e9 puis \u00e0 sa r\u00e9humanisation sous un jour qui n\u2019est pas le sien. Cet ouvrage marque un tournant dans les d\u00e9bats sur la colonisation, le rapport du colonis\u00e9 au colonisateur et l\u2019esclavage. L\u2019auteure nous invite \u00e0 \u00ab\u00a0penser la colonie\u00a0\u00bb, th\u00e8me du s\u00e9minaire qu\u2019elle a dirig\u00e9 au Coll\u00e8ge International de philosophie (2005-2008). Th\u00e9oricienne de la d\u00e9colonisation, elle s\u2019appuie sur les registres politique, philosophique et artistique. La colonisation n\u2019est pas une situation, selon elle, mais un programme. \u00ab\u00a0Faire sauter les serrures et ouvrir les portes\u00a0\u00bb. C\u2019est ainsi que Seloua Luste Boulbina ouvre le prologue \u00e0 cette r\u00e9\u00e9dition compl\u00e9t\u00e9e de l\u2019ouvrage. Elle nous propose de d\u00e9passer la colonisation des savoirs et nous invite \u00e0 une relecture des notions du pluralisme, du public\/priv\u00e9, \u00a0de l\u2019universel et du particulier. Son propos vise une \u00ab\u00a0r\u00e9\u00e9criture de la modernit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. L\u2019eurocentrisme c\u2019est \u00ab\u00a0les colonies vues de la France ce n\u2019est pas la France vue des colonies\u00a0\u00bb. Face \u00e0 un faux \u00ab\u00a0discours de v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, elle pr\u00e9f\u00e8re la \u00ab\u00a0dissidence\u00a0\u00bb. Seloua Luste Boulbina reprend la parole du singe Rotpeter qui raconte sa vie et la mani\u00e8re dont il s\u2019est humanis\u00e9, pour aborder un sujet social et anthropologique. La voix permet d\u2019exprimer la subjectivit\u00e9, les \u00e9motions, la passion. \u00ab\u00a0C\u2019est des \u00ab colonis\u00e9s \u00bb eux-m\u00eames qu\u2019il faut partir ou plut\u00f4t d\u2019une d\u00e9construction de ladite cat\u00e9gorie \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la parole et de l\u2019exp\u00e9rience des subalternes. Et, du coup, s\u2019efforcer de travailler \u00e0 partir des formes de subjectivation \u00e0 l\u2019\u0153uvre au sein des pratiques et des usages\u00a0\u00bb, souligne l\u2019auteure. Elle-m\u00eame d\u00e9cide de parler \u00e0 la premi\u00e8re personne. Elle ne veut pas se situer dans la verticalit\u00e9 du pouvoir et se sent, comme Edward Sa\u00efd ou Frantz Fanon, partie prenante de l\u2019int\u00e9rieur, se situant entre la colonisation et l\u2019immigration. Elle choisit une autre d\u00e9territorialisation, en partant de Kafka. Cet \u00e9crivain a donn\u00e9 la parole \u00e0 celui qui \u00e9tait r\u00e9duit au silence, d\u00e9ni\u00e9 en tant que sujet. Cette question est centrale et repr\u00e9sente le point commun de toute forme de colonie. Le colonis\u00e9 n\u2019est pas reconnu comme sujet parlant mais comme un administr\u00e9. L\u2019ind\u00e9pendance, c\u2019est la possibilit\u00e9 d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la position l\u00e9gale de sujet autonome, pouvoir \u00eatre avec les autres et se sentir libre. L\u2019autre \u00ab\u00a0c\u2019est moi\u00a0\u00bb, dit-elle. \u00ab\u00a0L\u2019autre vu du dedans est fort diff\u00e9rent de celui qui est regard\u00e9 du dehors.\u00a0\u00bb D\u00e8s lors, les langages mineurs traduits par le discours de la majorit\u00e9 aboutissent \u00e0 une \u00ab\u00a0impossibilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique\u00a0\u00bb\u00a0: on ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assis. D\u2019o\u00f9 le fait de ne pas confondre post-imp\u00e9rial et postcolonial. Le premier \u00e9tant la situation dont le pass\u00e9 de domination est imp\u00e9rial, le second l\u2019\u00e9tat contemporain des r\u00e9gions qui ont v\u00e9cu sous cette domination. \u00ab\u00a0L\u2019autre c\u2019est moi\u00a0\u00bb est une posture relevant d\u2019un enjeu politique de l\u2019anthropologie philosophique. Elle nous \u00e9voque in\u00e9vitablement la notion de \u00ab\u00a0L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0(Das Unheilmliche) d\u00e9velopp\u00e9e par Freud. L\u2019\u00e9tranger renvoie au familier et interpelle \u00e0 la fois la situation de l\u2019auteure et celle du colonisateur qui refoule l\u2019autre en lui qu\u2019il rejette. La rencontre avec l\u2019autre d\u2019une autre culture confronte chacun \u00e0 sa propre \u00e9tranget\u00e9. L\u2019autre est inconsciemment en nous. Dans la rencontre avec l\u2019\u00e9tranger, chacun se voit comme \u00e9tranger \u00e0 l\u2019autre. Et chacun est confront\u00e9 \u00e0 cet autre en lui. Le retour du refoul\u00e9 se rencontre fr\u00e9quemment dans la r\u00e9p\u00e9tition des attitudes coloniales. Et on voit bien que la colonialit\u00e9 persiste bien apr\u00e8s les ind\u00e9pendances. Seloua Luste Boulbina s\u2019invite dans le d\u00e9bat actuel en France sur les questions coloniales, postcoloniales et d\u00e9coloniales dont elle souligne les travers : \u00ab\u00a0On ne peut pas b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une h\u00e9g\u00e9monie sans y collaborer\u00a0\u00bb. Elle propose de d\u00e9tacher le sujet de l\u2019ethno anthropologie dans les termes qui ont servi \u00e0 l\u2019assujettir. \u00ab\u00a0Les savants des sud doivent \u00eatre ambidextres, les savants des nord ont le droit, quant \u00e0 eux, d\u2019\u00eatre droitiers\u2026 ou gauchers.\u00a0\u00bb Il s\u2019agit pour l\u2019auteure d\u2019entendre les objectivit\u00e9s et les subjectivit\u00e9s, afin de \u00ab\u00a0s\u2019extraire d\u2019une domination de la pens\u00e9e pour penser la domination.\u00a0\u00bb Pour penser le postcolonial Seloua Luste Boulbina diff\u00e9rencie les notions du temps et de l\u2019histoire de la d\u00e9colonisation. Elle se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 Saint Augustin pour distinguer les trois temps du pr\u00e9sent \u00ab\u00a0le pr\u00e9sent du pass\u00e9 (qui d\u00e9finit l\u2019historicit\u00e9) le pr\u00e9sent du pr\u00e9sent et le pr\u00e9sent du futur qui correspondent \u00e0 trois postures distinctes de l\u2019esprit : la m\u00e9moire, l\u2019attention et l\u2019attente. C\u2019est une fa\u00e7on de dire qu\u2019il y a plusieurs pr\u00e9sents dans le pr\u00e9sent. C\u2019est cette pluralit\u00e9 que d\u00e9signe, au fond, le terme de postcolonial\u00a0\u00bb. S\u2019appuyant sur le cours de Michel Foucault au Coll\u00e8ge de France de l\u2019ann\u00e9e 1974-1975, elle \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a\u00a0un racisme moderne, un racisme g\u00e9n\u00e9rique \u00e0 l\u2019encontre des \u00ab anormaux \u00bb qui se r\u00e9f\u00e8re, en Europe, \u00e0 l\u2019or\u00e9e du XXe si\u00e8cle, \u00e0 la psychiatrie\u00a0\u00bb. Cela me fait penser qu\u2019au cours de la m\u00eame ann\u00e9e, face \u00e0 la mont\u00e9e du racisme, Jacques Lacan invitait \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019autre dans son alt\u00e9rit\u00e9, dans ses r\u00e9f\u00e9rences symboliques \u2013 un autre r\u00e9servoir de signifiants \u2013, dans \u00ab\u00a0son mode de jouissance\u00a0\u00bb, \u00e0 ne pas lui en imposer une autre, ce qui le tiendrait pour \u00ab\u00a0un sous-d\u00e9velopp\u00e9\u00a0\u00bb. Toutes les cultures et toutes les soci\u00e9t\u00e9s proposent \u00e0 leurs sujets, sous une forme plus ou moins imp\u00e9rative, des modalit\u00e9s de jouissance, c\u2019est m\u00eame sans doute l\u2019essence m\u00eame du pouvoir. Pour en revenir au r\u00f4le de la psychiatrie d\u00e9nonc\u00e9 par Michel Foucault, on sait que les diagnostics et les traitements psychiatriques ont repr\u00e9sent\u00e9 un enjeu essentiel pour tenter d\u2019imposer aux peuples colonis\u00e9s&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":647,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[736,737,738,739,587,124,590,266,148,740,741],"class_list":["post-646","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-anticolonialisme","tag-autre-et-colonisation","tag-decolonisation","tag-franz-kafka","tag-freud","tag-jacques-lacan","tag-jalil-bennani","tag-michel-foucault","tag-presses-du-reel-al-dante","tag-seloua-luste-boulbina","tag-unheimlich"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/646","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=646"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/646\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":648,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/646\/revisions\/648"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/647"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=646"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=646"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=646"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}