{"id":6594,"date":"2025-12-06T17:22:27","date_gmt":"2025-12-06T16:22:27","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=6594"},"modified":"2025-12-06T17:23:18","modified_gmt":"2025-12-06T16:23:18","slug":"chronique-jean-pascal-dubost-lettre-a-jacques-moulin-sur-carnet-dyport","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2025\/12\/06\/chronique-jean-pascal-dubost-lettre-a-jacques-moulin-sur-carnet-dyport\/","title":{"rendered":"[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Lettre \u00e0 Jacques Moulin sur Carnet d\u2019Yport"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\">Paimpont, le 11 novembre 2025<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cher Jacques,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu es donc irr\u00e9ductiblement et profond\u00e9ment un <em>Northman\u00a0<\/em>; un natif de Haute-Normandie que la vie a d\u00e9plac\u00e9 en Franche-Comt\u00e9, mais dont l\u2019esprit est rest\u00e9 ancr\u00e9 dans <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-6597\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Moulin_Valleuse.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"313\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Moulin_Valleuse.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Moulin_Valleuse-211x300.jpg 211w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Moulin_Valleuse-105x150.jpg 105w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>le pays, celui de Caux, celui des Cal\u00e8tes (\u00ab\u00a0Je suis du pays <em>kald<\/em>. Du pays <em>Kal<\/em>. Caux comme Kald et Kal\u00a0\u00bb), dans un pays que tu c\u00e9l\u00e8bres \u00e0 travers ce livre par lequel tu effectues une <em>peregrinatio<\/em> mentale qui n\u2019est pas un retour, mais une reconduite (ta \u00ab\u00a0reconduite au pays natal\u00a0\u00bb), puisque tu y as acquis une maisonnette de p\u00eacheur qui n\u2019est pas vraiment secondaire, mais \u00ab maison temporaire. Ni \u00e9ph\u00e9m\u00e8re ni provisoire. D\u2019une temporalit\u00e9 plus secr\u00e8te\u00a0\u00bb). <em>Carnet d\u2019Yport<\/em> est suppos\u00e9 clore ta trilogie cauchoise entam\u00e9e avec <em>Valleuse<\/em>, suivie d\u2019<em>Escorter la mer<\/em><sup>1<\/sup>, mais en finit-on vraiment avec ses origines\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re section, dont le titre \u00ab\u00a0Echographie\u00a0\u00bb proc\u00e8de d\u2019un tr\u00e8s avis\u00e9 rappel rh\u00e9torique du lien filial avec le lieu, vaut comme un cordon ombilical : \u00ab\u00a0Un lien retrouv\u00e9 et renforc\u00e9 par l\u2019\u00e9criture dans l\u2019\u00e9loignement g\u00e9ographique et la rencontre inattendue avec la pierre de l\u2019enfance \u2013 le calcaire \u2013 dans la r\u00e9gion d\u2019adoption\u00a0\u00bb\u00a0; c\u2019est aussi une magnifique ouverture sur le grand large de l\u2019ancrage \u00e0 distance\u00a0gr\u00e2ce \u00e0 quoi le lecteur est d\u2019entr\u00e9e emport\u00e9 dans une dynamique de lecture. Le calcaire, la craie, les falaises, les valleuses, le vent, la mer, le large, sont des morceaux de lieux qui dessinent ta \u00ab\u00a0g\u00e9ographie de la langue\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9loignement g\u00e9ographique t\u2019am\u00e8ne \u00e0 raccourcir par l\u2019\u00e9criture le lien filial, en cela concr\u00e9tis\u00e9 par une po\u00e9sie fa\u00e7onn\u00e9e en sa \u00ab\u00a0mati\u00e8re forme\u00a0\u00bb par le lieu qui aura aussi sculpt\u00e9 \u00ab\u00a0la mati\u00e8re des mots\u00a0\u00bb et dynamis\u00e9 le rythme de la phrase (en vers ou en prose), son ressac (c\u2019est-\u00e0-dire le flux et le reflux des r\u00e9miniscences).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme tu le dis dans le num\u00e9ro de la revue <em>Nu(e)<\/em><sup>2<\/sup> qui t\u2019est consacr\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Le lexique est l\u00e0 pour travailler la mat\u00e9rialit\u00e9 des mots au plus pr\u00e8s de la mati\u00e8re des \u00e9l\u00e9ments.\u00a0\u00bb La mati\u00e8re verbale rapproche des \u00e9l\u00e9ments du lieu originel, la terre, l\u2019air, l\u2019eau (et le feu, moins \u00e9vident, cependant pr\u00e9sent pour d\u00e9clencher le mot, l\u2019\u00e9tincelle verbale par la m\u00e9taphore discr\u00e8te mais suivie du silex, \u00ab\u00a0un embarquement moins calcaire une flamme de silex qui ne refroidit plus\u00a0\u00bb, faisant m\u00eamement \u00e9cho \u00e0 la notion d\u2019origine \u2013 le<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-6598\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/couv_carnet_yport.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/couv_carnet_yport.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/couv_carnet_yport-194x300.jpg 194w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/couv_carnet_yport-97x150.jpg 97w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> d\u00e9tail n\u2019est pas \u00e0 n\u00e9gliger dans ce livre, car tu fouilles m\u00e9moire et lieu avec acuit\u00e9). Tu \u00e9num\u00e8res et litanises nombreusement comme pour accumuler en s\u00e9diments verbaux la mati\u00e8re m\u00e9morielle. Dans le creusement g\u00e9ologique que tu op\u00e8res par le verbe, au moyen d\u2019un grand nombre de rapprochements et d\u2019\u00e9chos sonores dont tu uses \u00e0 l\u2019envi (paronomases, homophonies, r\u00e9p\u00e9titions\u2026) (et comme tu aimes jouer avec les paronymes avec un humour malicieux, lien\/lieu par exemple), tu ouvres une perspective m\u00e9ta-po\u00e9tique sur la g\u00e9n\u00e9alogie g\u00e9ologique de ton \u00e9criture, \u00ab\u00a0Craie normandeuse qui module en ma glotte son chant de concr\u00e9tion\u00a0\u00bb. Un jeu sonore qui peut exprimer une profonde filiation quand par exemple tu mets en \u00e9cho le p\u00e8re, \u00ab\u00a0la pierre de l\u2019enfance\u00a0\u00bb et la m\u00e8re, une \u00ab\u00a0phrase de mer\/pour que s\u2019\u00e9crive un vers\u00a0\u00bb. Usant de normandismes et d\u2019expressions locales, tu laisses aller ton go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 pour le lexique en de nombreuses r\u00eaveries s\u00e9mantiques, morphologiques sinon philologiques comme on se laisse aller aux r\u00eaveries face \u00e0 la mer, cela dans une \u00ab\u00a0all\u00e9gresse g\u00e9ologique imm\u00e9moriale\u00a0\u00bb (ton \u00e9criture est d\u2019une all\u00e9gresse transmissible). Tel Michel Leiris, tu serres tes gloses, pour resserrer le lien. Creuser dans la gangue g\u00e9o-g\u00e9n\u00e9alogique ne va pas, chez toi, sans creuser dans la langue, dans ta langue, dictionnaires \u00e0 port\u00e9e de la main\u00a0; ta langue d\u2019\u00e9criture \u00e9tant une gangue enveloppant la diversit\u00e9 de langues qui t\u2019habite et te fa\u00e7onne (le patois normand, le parler cauchois, l\u2019ancien fran\u00e7ais, le lexique botanique, maritime, ornithologique, n\u00e9ologique). \u00ab\u00a0Je suis littoraliste \u00e0 la lettre et par tous mes sens\u00a0\u00bb, \u00e9cris-tu pour revendiquer ton attraction pour le littoral haut-normand dans une certaine fa\u00e7on litt\u00e9raliste (et pongienne). N\u00e9anmoins, ce qui caract\u00e9rise ton litt\u00e9ralisme et le distingue du litt\u00e9ralisme pongien, tient du paradoxe de ce qu\u2019il est lyrique, le sujet \u00e9crivant ne s\u2019efface pas derri\u00e8re l\u2019objet du po\u00e8me, il est emport\u00e9 par les mots qu\u2019il lib\u00e8re, et s\u2019en exalte, car, oui, j\u2019ose cet oxymore, il y a exaltation litt\u00e9raliste dans ce <em>Carnet d\u2019Yport<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autant tu aimes \u00ab\u00a0la langue roulante du galet\u00a0\u00bb, autant tu aimes le roulis des mots quand le ressac syntaxique les fait s\u2019entrechoquer, ainsi dans le po\u00e8me anaphorique intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Glossaire du Caux\u00a0\u00bb :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je Caux glose<br \/>\nJe Caux glaise<br \/>\nJe Caux glauque<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je Caux cause<br \/>\nJe Caux craie<br \/>\nJe Caux faille<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je Caux terre<br \/>\nJe Caux masure<br \/>\nJe Caux mouette<br \/>\nJe Caux valleuse<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je Caux rivage<br \/>\nJe Caux cap<br \/>\nJe Caux phare<br \/>\nJe Caux mer<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je Caux demeure<br \/>\nJe Caux clos<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je Caux signe\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Po\u00e9sie paradoxalement aussi claire et limpide qu\u2019elle est \u00e9paisse et savante (par sa documentation).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je finirai sur cette phrase qui t\u2019<em>encre<\/em> puissamment dans le lieu originel (ce n\u2019est pas la seule)\u00a0: \u00ab\u00a0Les falaises m\u2019aident \u00e0 trouver l\u2019ultime vert\u00e8bre qui me tient debout et le<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-6599\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Jacques-Moulin.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"271\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Jacques-Moulin.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Jacques-Moulin-122x150.jpg 122w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> po\u00e8me avec moi\u00a0\u00bb. La profonde sinc\u00e9rit\u00e9 de cette phrase montre combien le lieu est incarn\u00e9 dans ton corps et fait po\u00e8me (\u00ab\u00a0une parole nourrie du tr\u00e9fonds du pays\u00a0\u00bb). L\u2019aspect vertical de ce que j\u2019appelle tes po\u00e8mes-falaises, tr\u00e8s pr\u00e9sents, figure la fusion falaise-colonne vert\u00e9brale. Il y a en ce livre prosim\u00e9trique une vert\u00e9bralit\u00e9 du vers alternant avec le ressac de la prose qui nous fait faire comme des allers-retours entre r\u00e9el et mental. Mais au final, la mat\u00e9rialit\u00e9 des mots que tu \u00e9voques d\u00e9finit l\u2019\u00e9criture comme \u00e9tant aussi r\u00e9elle que la r\u00e9alit\u00e9 du lieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Y du toponyme au titre, ne ressemble-t-il pas au b\u00e2ton de sourcier\u00a0? Comme si une force attractive t\u2019avait men\u00e9 pour remonter la source.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un livre qui nous fait sentir comme le vent passe, du c\u00f4t\u00e9 de cette maisonnette en bord de c\u00f4te, qui fait aller \u00e7\u00e0 et l\u00e0 au gr\u00e9 des pages\u00a0; c\u2019est un livre m\u00fb par une formidable \u00e9nergie amoureuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jean-Pascal Dubost<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jacques Moulin, <strong><em>Carnet d\u2019Yport<\/em><\/strong>, L\u2019Atelier Contemporain, automne 2025, 176 pages, 20 \u20ac.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><sup>1<\/sup> <em>Valleuse<\/em>, Cadex, 199\u00a0; <em>Escorter la mer<\/em>, Empreintes, 2005<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><sup>2<\/sup> Revue <em>Nu(e)<\/em>, n\u00b0 89, en ligne sur le site <em>Poesibao<\/em>, juillet 2025.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paimpont, le 11 novembre 2025 Cher Jacques, Tu es donc irr\u00e9ductiblement et profond\u00e9ment un Northman\u00a0; un natif de Haute-Normandie que la vie a d\u00e9plac\u00e9 en Franche-Comt\u00e9, mais dont l\u2019esprit est rest\u00e9 ancr\u00e9 dans le pays, celui de Caux, celui des Cal\u00e8tes (\u00ab\u00a0Je suis du pays kald. Du pays Kal. Caux comme Kald et Kal\u00a0\u00bb), dans un pays que tu c\u00e9l\u00e8bres \u00e0 travers ce livre par lequel tu effectues une peregrinatio mentale qui n\u2019est pas un retour, mais une reconduite (ta \u00ab\u00a0reconduite au pays natal\u00a0\u00bb), puisque tu y as acquis une maisonnette de p\u00eacheur qui n\u2019est pas vraiment secondaire, mais \u00ab maison temporaire. Ni \u00e9ph\u00e9m\u00e8re ni provisoire. D\u2019une temporalit\u00e9 plus secr\u00e8te\u00a0\u00bb). Carnet d\u2019Yport est suppos\u00e9 clore ta trilogie cauchoise entam\u00e9e avec Valleuse, suivie d\u2019Escorter la mer1, mais en finit-on vraiment avec ses origines\u00a0? La premi\u00e8re section, dont le titre \u00ab\u00a0Echographie\u00a0\u00bb proc\u00e8de d\u2019un tr\u00e8s avis\u00e9 rappel rh\u00e9torique du lien filial avec le lieu, vaut comme un cordon ombilical : \u00ab\u00a0Un lien retrouv\u00e9 et renforc\u00e9 par l\u2019\u00e9criture dans l\u2019\u00e9loignement g\u00e9ographique et la rencontre inattendue avec la pierre de l\u2019enfance \u2013 le calcaire \u2013 dans la r\u00e9gion d\u2019adoption\u00a0\u00bb\u00a0; c\u2019est aussi une magnifique ouverture sur le grand large de l\u2019ancrage \u00e0 distance\u00a0gr\u00e2ce \u00e0 quoi le lecteur est d\u2019entr\u00e9e emport\u00e9 dans une dynamique de lecture. Le calcaire, la craie, les falaises, les valleuses, le vent, la mer, le large, sont des morceaux de lieux qui dessinent ta \u00ab\u00a0g\u00e9ographie de la langue\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9loignement g\u00e9ographique t\u2019am\u00e8ne \u00e0 raccourcir par l\u2019\u00e9criture le lien filial, en cela concr\u00e9tis\u00e9 par une po\u00e9sie fa\u00e7onn\u00e9e en sa \u00ab\u00a0mati\u00e8re forme\u00a0\u00bb par le lieu qui aura aussi sculpt\u00e9 \u00ab\u00a0la mati\u00e8re des mots\u00a0\u00bb et dynamis\u00e9 le rythme de la phrase (en vers ou en prose), son ressac (c\u2019est-\u00e0-dire le flux et le reflux des r\u00e9miniscences). Comme tu le dis dans le num\u00e9ro de la revue Nu(e)2 qui t\u2019est consacr\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Le lexique est l\u00e0 pour travailler la mat\u00e9rialit\u00e9 des mots au plus pr\u00e8s de la mati\u00e8re des \u00e9l\u00e9ments.\u00a0\u00bb La mati\u00e8re verbale rapproche des \u00e9l\u00e9ments du lieu originel, la terre, l\u2019air, l\u2019eau (et le feu, moins \u00e9vident, cependant pr\u00e9sent pour d\u00e9clencher le mot, l\u2019\u00e9tincelle verbale par la m\u00e9taphore discr\u00e8te mais suivie du silex, \u00ab\u00a0un embarquement moins calcaire une flamme de silex qui ne refroidit plus\u00a0\u00bb, faisant m\u00eamement \u00e9cho \u00e0 la notion d\u2019origine \u2013 le d\u00e9tail n\u2019est pas \u00e0 n\u00e9gliger dans ce livre, car tu fouilles m\u00e9moire et lieu avec acuit\u00e9). Tu \u00e9num\u00e8res et litanises nombreusement comme pour accumuler en s\u00e9diments verbaux la mati\u00e8re m\u00e9morielle. Dans le creusement g\u00e9ologique que tu op\u00e8res par le verbe, au moyen d\u2019un grand nombre de rapprochements et d\u2019\u00e9chos sonores dont tu uses \u00e0 l\u2019envi (paronomases, homophonies, r\u00e9p\u00e9titions\u2026) (et comme tu aimes jouer avec les paronymes avec un humour malicieux, lien\/lieu par exemple), tu ouvres une perspective m\u00e9ta-po\u00e9tique sur la g\u00e9n\u00e9alogie g\u00e9ologique de ton \u00e9criture, \u00ab\u00a0Craie normandeuse qui module en ma glotte son chant de concr\u00e9tion\u00a0\u00bb. Un jeu sonore qui peut exprimer une profonde filiation quand par exemple tu mets en \u00e9cho le p\u00e8re, \u00ab\u00a0la pierre de l\u2019enfance\u00a0\u00bb et la m\u00e8re, une \u00ab\u00a0phrase de mer\/pour que s\u2019\u00e9crive un vers\u00a0\u00bb. 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N\u00e9anmoins, ce qui caract\u00e9rise ton litt\u00e9ralisme et le distingue du litt\u00e9ralisme pongien, tient du paradoxe de ce qu\u2019il est lyrique, le sujet \u00e9crivant ne s\u2019efface pas derri\u00e8re l\u2019objet du po\u00e8me, il est emport\u00e9 par les mots qu\u2019il lib\u00e8re, et s\u2019en exalte, car, oui, j\u2019ose cet oxymore, il y a exaltation litt\u00e9raliste dans ce Carnet d\u2019Yport. Autant tu aimes \u00ab\u00a0la langue roulante du galet\u00a0\u00bb, autant tu aimes le roulis des mots quand le ressac syntaxique les fait s\u2019entrechoquer, ainsi dans le po\u00e8me anaphorique intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Glossaire du Caux\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Je Caux glose Je Caux glaise Je Caux glauque Je Caux cause Je Caux craie Je Caux faille Je Caux terre Je Caux masure Je Caux mouette Je Caux valleuse Je Caux rivage Je Caux cap Je Caux phare Je Caux mer Je Caux demeure Je Caux clos Je Caux signe\u00a0\u00bb Po\u00e9sie paradoxalement aussi claire et limpide qu\u2019elle est \u00e9paisse et savante (par sa documentation). Je finirai sur cette phrase qui t\u2019encre puissamment dans le lieu originel (ce n\u2019est pas la seule)\u00a0: \u00ab\u00a0Les falaises m\u2019aident \u00e0 trouver l\u2019ultime vert\u00e8bre qui me tient debout et le po\u00e8me avec moi\u00a0\u00bb. La profonde sinc\u00e9rit\u00e9 de cette phrase montre combien le lieu est incarn\u00e9 dans ton corps et fait po\u00e8me (\u00ab\u00a0une parole nourrie du tr\u00e9fonds du pays\u00a0\u00bb). L\u2019aspect vertical de ce que j\u2019appelle tes po\u00e8mes-falaises, tr\u00e8s pr\u00e9sents, figure la fusion falaise-colonne vert\u00e9brale. Il y a en ce livre prosim\u00e9trique une vert\u00e9bralit\u00e9 du vers alternant avec le ressac de la prose qui nous fait faire comme des allers-retours entre r\u00e9el et mental. Mais au final, la mat\u00e9rialit\u00e9 des mots que tu \u00e9voques d\u00e9finit l\u2019\u00e9criture comme \u00e9tant aussi r\u00e9elle que la r\u00e9alit\u00e9 du lieu. Le Y du toponyme au titre, ne ressemble-t-il pas au b\u00e2ton de sourcier\u00a0? Comme si une force attractive t\u2019avait men\u00e9 pour remonter la source. C\u2019est un livre qui nous fait sentir comme le vent passe, du c\u00f4t\u00e9 de cette maisonnette en bord de c\u00f4te, qui fait aller \u00e7\u00e0 et l\u00e0 au gr\u00e9 des pages\u00a0; c\u2019est un livre m\u00fb par une formidable \u00e9nergie amoureuse. Jean-Pascal Dubost &nbsp; Jacques Moulin, Carnet d\u2019Yport, L\u2019Atelier Contemporain, automne 2025, 176 pages, 20 \u20ac. 1 Valleuse, Cadex,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6595,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[2818,985,876,2819],"class_list":["post-6594","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-jacques-moulin","tag-jean-pascal-dubost","tag-latelier-contemporain","tag-moulin-littoraliste"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6594","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6594"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6594\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6600,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6594\/revisions\/6600"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6595"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6594"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6594"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6594"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}