{"id":6732,"date":"2026-01-22T12:03:32","date_gmt":"2026-01-22T11:03:32","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=6732"},"modified":"2026-01-22T19:27:15","modified_gmt":"2026-01-22T18:27:15","slug":"chronique-bruno-fern-des-tours-par-lambert-castellani-et-fabrice-thumerel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2026\/01\/22\/chronique-bruno-fern-des-tours-par-lambert-castellani-et-fabrice-thumerel\/","title":{"rendered":"[Chronique] Bruno FERN, Des tours, par Lambert Castellani et Fabrice Thumerel"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Bruno FERN,\u00a0<strong><em>Des tours<\/em><\/strong><em>, suivi de<\/em><em>\u00a0<\/em><strong><em>Lignes<\/em><\/strong>, \u00e9ditions Louise Bottu, coll. \u00ab\u00a0Contraintes\u00a0\u00bb, octobre 2025, 96 pages, 10 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-92723-70-0.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici deux exercices d\u2019\u00e9criture \u00e0 contrainte : deux ing\u00e9nieuses compositions par division (dont la premi\u00e8re s\u2019op\u00e8re \u00e0 partir de menus pr\u00e9l\u00e8vements). Entrons dans l\u2019atelier po\u00e9tique dont la <em>materia prima<\/em> n\u2019est autre que la po\u00e9sie m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e9criture \u00e0 contrainte n&rsquo;est pas une \u00e9criture \u00e0 trucs. L&rsquo;astucieux Bruno Fern, qui a plus d\u2019un tour dans sa besace po\u00e9tique, le prouve dans son dernier livre, en deux parties, dont la premi\u00e8re (<em>des tours)<\/em>\u00a0s&rsquo;ouvre sur une \u00ab\u00a0fabrique\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Chaque po\u00e8me est issu d\u2019un texte dont l\u2019origine est indiqu\u00e9e. Un extrait y a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9lev\u00e9 puis scind\u00e9 en deux parties : la premi\u00e8re est plac\u00e9e \u00e0 la fin du po\u00e8me et la seconde au d\u00e9but. Entre ces extr\u00e9mit\u00e9s figure un \u00e9cho plus ou moins lointain au texte original, comme les images dans les glaces d\u00e9formantes d\u2019une f\u00eate foraine.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Exemple\u00a0:<\/p>\n<p><em>je veux tes mains baiser<\/em>\u00a0ta fente et ton anneau<br \/>\navant que tous deux li\u00e9s en corsage &amp; en cor<br \/>\ndage \u2013 c\u2019est le jeu qui veut \u00e7a \u2013 tendre<br \/>\nendurer pour le meilleur et pour le<br \/>\ncoup en guise de geste d\u2019a<br \/>\nmour\u00a0<em>de rudesse envers moi<\/em><\/p>\n<p><em>(\u00c9tienne Jodelle,<\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab Les Amours \u00bb,<\/em><\/p>\n<p><em>Sonnet XLVII )<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-6734\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/Fern_tours.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"335\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/Fern_tours.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/Fern_tours-197x300.jpg 197w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/Fern_tours-99x150.jpg 99w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>Dans la seconde partie, intitul\u00e9e\u00a0<em>lignes,\u00a0<\/em>la fragmentation se radicalise : chaque texte proc\u00e8de au d\u00e9coupage syllabique d&rsquo;un vers c\u00e9l\u00e8bre. Le dispositif, burlesque et sp\u00e9culatif, fait entendre l\u2019usure du langage et rejoue la po\u00e9sie comme proc\u00e9d\u00e9 de d\u00e9composition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que \u00e7a provoque : boucles et d\u00e9multiplications\u00a0des\u00a0sens de lecture, r\u00e9f\u00e9rences \u00e9rudites jamais plaqu\u00e9es (on les sent centrales pour l&rsquo;auteur), m\u00e9lange des genres et des registres, jeu (dans toutes les acceptions) entre les mots. Bruno Fern, qu&rsquo;on sait peu port\u00e9 sur le vers-libre-r\u00e9flexe, y fait un usage tr\u00e8s ma\u00eetris\u00e9 du \u00ab\u00a0renvoi chariot\u00a0\u00bb. La prosodie savante se fait en douce, jamais clinquante. L\u2019\u00e9criture, ici, \u00ab\u00a0coupe franco le bloc maousse de la langue\u00a0\u00bb, comme annonc\u00e9 p. 15.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chaque po\u00e8me devient alors un dispositif de diffraction : \u00e0 la fois hommage, citation, greffe, anamorphose. De Rilke \u00e0 Quintane, de Villon \u00e0 Zanzotto, de Lamartine \u00e0 Prigent, Bruno Fern se fait son petit monde sur plusieurs si\u00e8cles d&rsquo;histoire litt\u00e9raire. La coh\u00e9rence formelle de l\u2019ensemble laisse dialoguer la tradition et ses avatars d\u00e9grad\u00e9s \u2013 publicit\u00e9, s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9, fantasmes pornographiques, r\u00e9seaux sociaux. Syntaxe heurt\u00e9e, syncopes, c\u00e9sures visuelles et phoniques : tout rejoue le geste du montage.\u00a0<em>Des tours<\/em>\u00a0et\u00a0<em>lignes\u00a0<\/em>sont les chantiers d&rsquo;un recyclage po\u00e9tique, de\u00a0r\u00e9\u00e9nonciations\u00a0sans r\u00e9v\u00e9rence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce cadre contraint pourrait n\u2019\u00eatre qu\u2019un exercice de technicien virtuose, un geste m\u00e9tapo\u00e9tique d\u00e9j\u00e0 vu. Les surgissements de l\u2019intime \u2013 souvenirs flashs, angoisses palpables, humanit\u00e9 branque \u2013 prennent au c\u0153ur. Ils font basculer le complexe jeu textuel vers l&rsquo;objet de po\u00e9sie. En tenant le pathos \u00e0 distance\u00a0raisonnable\u00a0(soit pas trop loin), l&rsquo;auteur se joue du grand \u00e9cart drolatique entre les petits \u00e9checs du quotidien et les grandes envol\u00e9es des\u00a0po\u00e8tes convoqu\u00e9s. Tout s&rsquo;y fissure en restant rigolard, massivement l\u00e9ger, tendrement cruel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le po\u00e8te-tourneur Bruno Fern, qui aux jeux de passe-passe pr\u00e9f\u00e8re les tours et d\u00e9tours de la langue \u2013 d\u2019une langue pass\u00e9e au tour, bien \u00e9videmment \u2013, compte parmi ceux qui savent user de contraintes qui ne tournent ni court ni en rond, mais deviennent de petites fabriques d&rsquo;objets d&rsquo;art o\u00f9 se dit ce qui ne l&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 sans ce qu&rsquo;elles imposent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bruno FERN,\u00a0Des tours, suivi de\u00a0Lignes, \u00e9ditions Louise Bottu, coll. \u00ab\u00a0Contraintes\u00a0\u00bb, octobre 2025, 96 pages, 10 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-92723-70-0. &nbsp; Voici deux exercices d\u2019\u00e9criture \u00e0 contrainte : deux ing\u00e9nieuses compositions par division (dont la premi\u00e8re s\u2019op\u00e8re \u00e0 partir de menus pr\u00e9l\u00e8vements). 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Exemple\u00a0: je veux tes mains baiser\u00a0ta fente et ton anneau avant que tous deux li\u00e9s en corsage &amp; en cor dage \u2013 c\u2019est le jeu qui veut \u00e7a \u2013 tendre endurer pour le meilleur et pour le coup en guise de geste d\u2019a mour\u00a0de rudesse envers moi (\u00c9tienne Jodelle, \u00ab Les Amours \u00bb, Sonnet XLVII ) Dans la seconde partie, intitul\u00e9e\u00a0lignes,\u00a0la fragmentation se radicalise : chaque texte proc\u00e8de au d\u00e9coupage syllabique d&rsquo;un vers c\u00e9l\u00e8bre. Le dispositif, burlesque et sp\u00e9culatif, fait entendre l\u2019usure du langage et rejoue la po\u00e9sie comme proc\u00e9d\u00e9 de d\u00e9composition. Ce que \u00e7a provoque : boucles et d\u00e9multiplications\u00a0des\u00a0sens de lecture, r\u00e9f\u00e9rences \u00e9rudites jamais plaqu\u00e9es (on les sent centrales pour l&rsquo;auteur), m\u00e9lange des genres et des registres, jeu (dans toutes les acceptions) entre les mots. Bruno Fern, qu&rsquo;on sait peu port\u00e9 sur le vers-libre-r\u00e9flexe, y fait un usage tr\u00e8s ma\u00eetris\u00e9 du \u00ab\u00a0renvoi chariot\u00a0\u00bb. La prosodie savante se fait en douce, jamais clinquante. L\u2019\u00e9criture, ici, \u00ab\u00a0coupe franco le bloc maousse de la langue\u00a0\u00bb, comme annonc\u00e9 p. 15. Chaque po\u00e8me devient alors un dispositif de diffraction : \u00e0 la fois hommage, citation, greffe, anamorphose. De Rilke \u00e0 Quintane, de Villon \u00e0 Zanzotto, de Lamartine \u00e0 Prigent, Bruno Fern se fait son petit monde sur plusieurs si\u00e8cles d&rsquo;histoire litt\u00e9raire. La coh\u00e9rence formelle de l\u2019ensemble laisse dialoguer la tradition et ses avatars d\u00e9grad\u00e9s \u2013 publicit\u00e9, s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9, fantasmes pornographiques, r\u00e9seaux sociaux. 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