{"id":6775,"date":"2026-02-08T19:29:21","date_gmt":"2026-02-08T18:29:21","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=6775"},"modified":"2026-02-08T19:31:54","modified_gmt":"2026-02-08T18:31:54","slug":"gregory-rateau-la-grande-lessive-du-verbe-chronique-dune-litterature-sous-perfusion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2026\/02\/08\/gregory-rateau-la-grande-lessive-du-verbe-chronique-dune-litterature-sous-perfusion\/","title":{"rendered":"[Chronique] Gr\u00e9gory Rateau, La Grande Lessive du Verbe : chronique d\u2019une litt\u00e9rature sous perfusion"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">La litt\u00e9rature qu\u2019on nous sert aujourd\u2019hui, ah ! ce bouillon ti\u00e8de, ce gloubi-boulga rapi\u00e9c\u00e9 \u00e0 la va-vite, vendu comme r\u00e9v\u00e9lation cosmique par une arm\u00e9e de plumitifs compass\u00e9s, il faudrait presque s\u2019excuser d\u2019en avoir encore l\u2019estomac retourn\u00e9. Toute l\u2019\u00c9glise du Livre, l\u00e0-haut, en surplomb, \u00e9ditocrates et scribouillards domestiqu\u00e9s, en procession derri\u00e8re leur banni\u00e8re \u2013 \u00ab roman de la rentr\u00e9e \u00bb \u2013 ce cat\u00e9chisme de bazar qui se renouvelle chaque saison comme les collections d\u2019un pr\u00eat-\u00e0-porter trop s\u00fbr de lui. On nous pr\u00e9sente \u00e7a comme l\u2019avant-garde, mais \u00e7a sent le renferm\u00e9, le combinard, la combine d\u2019arri\u00e8re-salle avec champagne ti\u00e8de et poign\u00e9es de main assur\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les grands journaux, ces caves aux n\u00e9ons blafards de la critique, vous feront la courte \u00e9chelle pour peu que vous apparteniez \u00e0 l\u2019\u00e9curie qui va bien. Les journalistes, si doux, si prudents, la plume arrim\u00e9e au portefeuille d\u2019un mastodonte de l\u2019\u00e9dition, servent la soupe en cadence. \u00ab Jeune prodige des lettres fran\u00e7aises \u00bb, \u00ab fulgurance \u00bb, \u00ab voix g\u00e9n\u00e9rationnelle \u00bb : toujours la m\u00eame partition. On dirait qu\u2019ils parlent tous dans un m\u00e9gaphone bouch\u00e9, repris de presse en presse, la m\u00eame ritournelle pour endormir le lecteur dans une berceuse sponsoris\u00e9e. Pour un peu, on y croirait. Mais \u00e7a sonne creux. \u00c7a grince. \u00c7a couine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et le public ? Men\u00e9 comme un troupeau au clapier, guid\u00e9 par les phares des vitrines, \u00e9bloui par les prix litt\u00e9raires distribu\u00e9s comme des boissons \u00e9nergisantes. On lui souffle quoi penser, quoi aimer, quoi applaudir. On l\u2019encha\u00eene au roman narcissique, \u00e0 la petite vie surexpos\u00e9e, au nombril mis en pleine lumi\u00e8re comme une hostie. Ils appellent \u00e7a \u00ab autofiction \u00bb parce qu\u2019ils n\u2019osent pas dire \u00ab journal intime sous amph\u00e9tamines \u00bb. Le JE se gonfle, se bombe, se r\u00eave en majuscule. Pr\u00eat \u00e0 \u00e9clater au premier geste sinc\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La grande presse, elle, se r\u00eave en oracle. Elle sait d\u00e9j\u00e0 quel livre fera le buzz avant m\u00eame que les lecteurs n\u2019en voient la couverture. Les coups \u00e9ditoriaux se fabriquent en cuisine, \u00e0 heure fixe : une interview servile ici, un bandeau par l\u00e0, une lecture \u00ab choc \u00bb calibr\u00e9e pour lancer la machine. Les journalistes se refilent les \u00e9l\u00e9ments de langage comme une mauvaise grippe. Tout le monde \u00e9crit pareil. Tout le monde pense pareil. Tout le monde applaudit pareil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant ce temps, o\u00f9 sont les stylistes, les vrais, ceux qui frappaient les phrases comme on frappe le fer ? Ceux qui faisaient chanter la langue sans ces simagr\u00e9es g\u00e9n\u00e9rationnelles qui sentent la story Instagram et le jargon de marketing ? Disparus pour la plupart derri\u00e8re le rideau de fum\u00e9e de trois cents pages d\u2019\u00ab exp\u00e9rience sensible \u00bb \u00e9tal\u00e9e comme une tache de caf\u00e9 ti\u00e8de sur une nappe trop blanche. Un style ? Non. Un flux. Une logorrh\u00e9e. Une \u00ab voix \u00bb, para\u00eet-il. Une voix de m\u00e9gaphone f\u00eal\u00e9 racontant des confidences que personne n\u2019avait demand\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est depuis ce refus que j\u2019\u00e9cris. Je revendique une esth\u00e9tique du style comme force. La phrase n\u2019y est pas un v\u00e9hicule neutre ni un simple support narratif, mais une pouss\u00e9e, une contrainte exerc\u00e9e sur le lecteur. Le langage n\u2019y sert pas \u00e0 illustrer le monde mais \u00e0 l\u2019attaquer, \u00e0 le d\u00e9placer, \u00e0 produire du choc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon \u00e9criture travaille une oralit\u00e9 construite, non mim\u00e9tique : non la reproduction plate de la parole courante, mais sa compression, ses ruptures, ses emballements. L\u2019oralit\u00e9 comme rythme, comme tension, comme souffle, jamais comme effet de r\u00e9el ou caution sociologique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019inscris enfin dans une litt\u00e9rature de la collision et du montage. Les phrases s\u2019y heurtent, s\u2019empilent, saturent l\u2019espace du texte. J\u2019y cherche l\u2019exc\u00e8s plut\u00f4t que la fluidit\u00e9, l\u2019impact plut\u00f4t que la lisibilit\u00e9, l\u2019exp\u00e9rience plut\u00f4t que le confort. Une \u00e9criture qui ne vise ni l\u2019adh\u00e9sion ni la reconnaissance, mais l\u2019\u00e9preuve.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourtant, si l\u2019on ose imaginer autrement, la litt\u00e9rature pourrait redevenir ce qu\u2019elle n\u2019aurait jamais d\u00fb cesser d\u2019\u00eatre : un terrain d\u2019exp\u00e9rience, un choc de langage et d\u2019id\u00e9es. Une v\u00e9ritable avant-garde ne se contente pas de raconter : elle fait sentir la langue, elle heurte, elle surprend, elle transforme. Les phrases peuvent se briser et se reconstruire, la syntaxe devenir terrain de jeu, le lexique s\u2019aventurer l\u00e0 o\u00f9 le lecteur ne l\u2019attend pas. Le r\u00e9cit peut se r\u00e9inventer, les formes exploser, les voix se superposer. Une litt\u00e9rature radicale ne cherche pas l\u2019approbation mais la v\u00e9rit\u00e9, m\u00eame brutale, m\u00eame d\u00e9rangeante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors r\u00eavons d\u2019une insurrection du style. Qu\u2019on renverse les vitrines, qu\u2019on coupe les micros, qu\u2019on remette la phrase \u00e0 nu, sans poudrettes de marketing. Qu\u2019on redonne \u00e0 la litt\u00e9rature son pouvoir : choquer, br\u00fbler, transformer. Mais pour cela, il faut de l\u2019audace. Et dans les salons o\u00f9 s\u2019\u00e9changent les \u00e9loges programm\u00e9s, ce n\u2019est plus tr\u00e8s \u00e0 la mode.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00a9 <em>Le Festin nu<\/em>, d&rsquo;apr\u00e8s William S. Burroughs<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La litt\u00e9rature qu\u2019on nous sert aujourd\u2019hui, ah ! ce bouillon ti\u00e8de, ce gloubi-boulga rapi\u00e9c\u00e9 \u00e0 la va-vite, vendu comme r\u00e9v\u00e9lation cosmique par une arm\u00e9e de plumitifs compass\u00e9s, il faudrait presque s\u2019excuser d\u2019en avoir encore l\u2019estomac retourn\u00e9. Toute l\u2019\u00c9glise du Livre, l\u00e0-haut, en surplomb, \u00e9ditocrates et scribouillards domestiqu\u00e9s, en procession derri\u00e8re leur banni\u00e8re \u2013 \u00ab roman de la rentr\u00e9e \u00bb \u2013 ce cat\u00e9chisme de bazar qui se renouvelle chaque saison comme les collections d\u2019un pr\u00eat-\u00e0-porter trop s\u00fbr de lui. On nous pr\u00e9sente \u00e7a comme l\u2019avant-garde, mais \u00e7a sent le renferm\u00e9, le combinard, la combine d\u2019arri\u00e8re-salle avec champagne ti\u00e8de et poign\u00e9es de main assur\u00e9es. Les grands journaux, ces caves aux n\u00e9ons blafards de la critique, vous feront la courte \u00e9chelle pour peu que vous apparteniez \u00e0 l\u2019\u00e9curie qui va bien. Les journalistes, si doux, si prudents, la plume arrim\u00e9e au portefeuille d\u2019un mastodonte de l\u2019\u00e9dition, servent la soupe en cadence. \u00ab Jeune prodige des lettres fran\u00e7aises \u00bb, \u00ab fulgurance \u00bb, \u00ab voix g\u00e9n\u00e9rationnelle \u00bb : toujours la m\u00eame partition. On dirait qu\u2019ils parlent tous dans un m\u00e9gaphone bouch\u00e9, repris de presse en presse, la m\u00eame ritournelle pour endormir le lecteur dans une berceuse sponsoris\u00e9e. Pour un peu, on y croirait. Mais \u00e7a sonne creux. \u00c7a grince. \u00c7a couine. Et le public ? Men\u00e9 comme un troupeau au clapier, guid\u00e9 par les phares des vitrines, \u00e9bloui par les prix litt\u00e9raires distribu\u00e9s comme des boissons \u00e9nergisantes. On lui souffle quoi penser, quoi aimer, quoi applaudir. On l\u2019encha\u00eene au roman narcissique, \u00e0 la petite vie surexpos\u00e9e, au nombril mis en pleine lumi\u00e8re comme une hostie. 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Ceux qui faisaient chanter la langue sans ces simagr\u00e9es g\u00e9n\u00e9rationnelles qui sentent la story Instagram et le jargon de marketing ? Disparus pour la plupart derri\u00e8re le rideau de fum\u00e9e de trois cents pages d\u2019\u00ab exp\u00e9rience sensible \u00bb \u00e9tal\u00e9e comme une tache de caf\u00e9 ti\u00e8de sur une nappe trop blanche. Un style ? Non. Un flux. Une logorrh\u00e9e. Une \u00ab voix \u00bb, para\u00eet-il. Une voix de m\u00e9gaphone f\u00eal\u00e9 racontant des confidences que personne n\u2019avait demand\u00e9es. C\u2019est depuis ce refus que j\u2019\u00e9cris. Je revendique une esth\u00e9tique du style comme force. La phrase n\u2019y est pas un v\u00e9hicule neutre ni un simple support narratif, mais une pouss\u00e9e, une contrainte exerc\u00e9e sur le lecteur. Le langage n\u2019y sert pas \u00e0 illustrer le monde mais \u00e0 l\u2019attaquer, \u00e0 le d\u00e9placer, \u00e0 produire du choc. Mon \u00e9criture travaille une oralit\u00e9 construite, non mim\u00e9tique : non la reproduction plate de la parole courante, mais sa compression, ses ruptures, ses emballements. L\u2019oralit\u00e9 comme rythme, comme tension, comme souffle, jamais comme effet de r\u00e9el ou caution sociologique. Je m\u2019inscris enfin dans une litt\u00e9rature de la collision et du montage. Les phrases s\u2019y heurtent, s\u2019empilent, saturent l\u2019espace du texte. J\u2019y cherche l\u2019exc\u00e8s plut\u00f4t que la fluidit\u00e9, l\u2019impact plut\u00f4t que la lisibilit\u00e9, l\u2019exp\u00e9rience plut\u00f4t que le confort. Une \u00e9criture qui ne vise ni l\u2019adh\u00e9sion ni la reconnaissance, mais l\u2019\u00e9preuve. Et pourtant, si l\u2019on ose imaginer autrement, la litt\u00e9rature pourrait redevenir ce qu\u2019elle n\u2019aurait jamais d\u00fb cesser d\u2019\u00eatre : un terrain d\u2019exp\u00e9rience, un choc de langage et d\u2019id\u00e9es. Une v\u00e9ritable avant-garde ne se contente pas de raconter : elle fait sentir la langue, elle heurte, elle surprend, elle transforme. Les phrases peuvent se briser et se reconstruire, la syntaxe devenir terrain de jeu, le lexique s\u2019aventurer l\u00e0 o\u00f9 le lecteur ne l\u2019attend pas. Le r\u00e9cit peut se r\u00e9inventer, les formes exploser, les voix se superposer. Une litt\u00e9rature radicale ne cherche pas l\u2019approbation mais la v\u00e9rit\u00e9, m\u00eame brutale, m\u00eame d\u00e9rangeante. Alors r\u00eavons d\u2019une insurrection du style. Qu\u2019on renverse les vitrines, qu\u2019on coupe les micros, qu\u2019on remette la phrase \u00e0 nu, sans poudrettes de marketing. Qu\u2019on redonne \u00e0 la litt\u00e9rature son pouvoir : choquer, br\u00fbler, transformer. Mais pour cela, il faut de l\u2019audace. Et dans les salons o\u00f9 s\u2019\u00e9changent les \u00e9loges programm\u00e9s, ce n\u2019est plus tr\u00e8s \u00e0 la mode. &nbsp; \u00a9 Le Festin nu, d&rsquo;apr\u00e8s William S. 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