{"id":682,"date":"2020-06-12T07:24:54","date_gmt":"2020-06-12T05:24:54","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=682"},"modified":"2021-05-09T07:25:45","modified_gmt":"2021-05-09T05:25:45","slug":"chronique-ahmed-slama-yamina-mechakra-entre-effacement-et-recuperation-du-trauma-colonial","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2020\/06\/12\/chronique-ahmed-slama-yamina-mechakra-entre-effacement-et-recuperation-du-trauma-colonial\/","title":{"rendered":"[Chronique] Ahmed Slama, Yamina Mechakra, entre effacement et r\u00e9cup\u00e9ration du trauma colonial"},"content":{"rendered":"<p class=\"Standard\">Il s\u2019agissait au d\u00e9part d\u2019\u00e9voquer <i>Le Trauma colonial <\/i>de Karima Lazali publi\u00e9 \u00e0 La D\u00e9couverte \u2013 en France \u2013 et Koukou \u00e9ditions <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/LazaliTrauma-colonial.jpg\" rel=\"prettyphoto[682]\" rel=\"prettyphoto[16474]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-16477\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/LazaliTrauma-colonial.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/LazaliTrauma-colonial.jpg 200w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/LazaliTrauma-colonial-188x300.jpg 188w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/LazaliTrauma-colonial-94x150.jpg 94w\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"320\" \/><\/a>du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Alg\u00e9rie, ouvrage dense, d\u2019une ampleur remarquable \u00e0 la crois\u00e9e de la psychanalyse, de l\u2019histoire et de la litt\u00e9rature, explorant les replis et les remous d\u2019une m\u00e9moire et qui va au-del\u00e0, par-del\u00e0 cette colonisation. Psychanalyste, Karima Lazali exerce en France et en Alg\u00e9rie, en fran\u00e7ais comme en arabe, nombre de ses patients fran\u00e7ais \u2013 issus le plus souvent de la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration postcoloniale \u2013 se trouvent \u00ab\u00a0pris dans une histoire qu\u2019ils n\u2019ont pas connue et qui, le plus souvent, leur a \u00e9t\u00e9 transmise dans un \u00e9pais silence\u00a0\u00bb, silence et <i>zone blanche<\/i> de la colonisation fran\u00e7aise en Alg\u00e9rie. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e, l\u2019Histoire de la colonisation et de l\u2019ind\u00e9pendance se trouve confisqu\u00e9e, fig\u00e9e par les diff\u00e9rents pouvoirs qui se sont succ\u00e9d\u00e9.\u00a0<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/MechakraGrotte.jpg\" rel=\"prettyphoto[682]\" rel=\"prettyphoto[16474]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-16478\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/MechakraGrotte.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/MechakraGrotte.jpg 200w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/MechakraGrotte-107x150.jpg 107w\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"280\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"Standard\">Et cette <i>zone blanche <\/i>de l\u2019histoire coloniale alg\u00e9rienne et fran\u00e7aise a son pendant litt\u00e9raire, une \u00e9crivaine plus exactement, Yamina Mechakra (1949-2013), oubli\u00e9e en France, voire ignor\u00e9e puisque ses romans n\u2019ont jamais fait l\u2019objet d\u2019une publication. <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/chronique-andrea-fatima-touam-encyclopedie-de-la-domination-masculine\/\">On pourrait se reposer la question de la domination masculine esquiss\u00e9e avec Andr\u00e9-Fatima Touam.<\/a>R\u00e9cup\u00e9r\u00e9e en Alg\u00e9rie par le pouvoir et ses tenants, notamment le ministre alg\u00e9rien de la culture, Azzedine Mihoubi (de 2015 \u00e0 2019). Ce dernier, en 2018, inaugurait du reste un prix litt\u00e9raire qui porte le nom de Yamina Mechakra, r\u00e9compensant des \u0153uvres litt\u00e9raires d\u2019\u00e9crivaines alg\u00e9riennes. Ainsi Yamina Mechakra se trouve \u00eatre une sorte m\u00e9tonymie de cette l\u2019histoire coloniale, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e ici, ignor\u00e9e l\u00e0\u00a0; et peut-\u00eatre justement par ce qu\u2019elle l\u2019a port\u00e9e, elle l\u2019a racont\u00e9e cette histoire coloniale au travers de ces deux romans, <i>Arris <\/i>(Marsa \u00e9ditions, 1992), mais surtout <i>La grotte \u00e9clat\u00e9e\u00a0<\/i>(Soci\u00e9t\u00e9 nationale d\u2019\u00e9dition et de diffusion (SNED), 1979 \u2013 devenue l\u2019Entreprise nationale alg\u00e9rienne du livre (ENAL) \u00e0 partir de 1983 \u2013, dont nous allons explorer les pages.<\/p>\n<p class=\"Standard\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p class=\"Standard\" align=\"center\"><b>All\u00e9gorie de la caverne<\/b><\/p>\n<p class=\"Standard\">Il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019un roman\u00a0? r\u00e9cit\u00a0? po\u00e8me\u00a0? Taxinomies et autres typologies importent peu, car ici c\u2019est d\u2019abord et avant tout un langage singulier qui se d\u00e9ploie, obscur ou ardu pour les <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/libr-relecture-ivar-chvavar-la-vache-dentropie-par-ahmed-slama\/\">peines-\u00e0-ou\u00efr<\/a>\u00a0: \u00ab\u00a0Langage p\u00e9tri dans les tapis, les livres ouverts portant l\u2019empreinte multicolore des femmes de mon pays qui, d\u00e8s l\u2019aube se mettent \u00e0 \u00e9crire le feu de leurs entrailles pour couvrir l\u2019enfant le soir quand le ciel lui volera le soleil.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"Standard\"><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Mechakra.jpg\" rel=\"prettyphoto[682]\" rel=\"prettyphoto[16474]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-16479\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Mechakra.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 190px) 100vw, 190px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Mechakra.jpg 190w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Mechakra-97x150.jpg 97w\" alt=\"\" width=\"190\" height=\"295\" \/><\/a>Langage qui compose, par sa mise en page et ses grappes de phrases \u00e9parses, l\u2019histoire de cette narratrice maquisarde \u00ab\u00a0sans fiche d\u2019\u00e9tat civil, sans nom, sans pr\u00e9nom\u00a0\u00bb\u00a0; la question de l\u2019\u00e9tat civil est primordiale, car la colonisation est \u00e9galement une d\u00e9possession de soi, de son nom et de son corps. Et c\u2019est justement de corps bless\u00e9s, mutil\u00e9s qu\u2019il sera question, la narratrice, maquisarde, on la chargera de soigner les bless\u00e9s qui affluent dans une caverne isol\u00e9e \u00e0 la fronti\u00e8re franco-tunisienne.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00ab\u00a0Je revis mes doigts cherchant la balle \u00e0 extraire, le couteau se perdre dans le cou, le ventre, la poitrine. Je me revis aussi \u00e9paulant, visant, tirant \u00e0 bout portant et supprimant d\u2019un trait une b\u00eate vivante. Les animaux n\u2019ont pas de tribunal pour porter plainte. \u00bb<\/p>\n<p class=\"Standard\">Ces corps entass\u00e9s dans des gouffres servant de fosses communes\u2026 comme \u00ab\u00a0ce jeune homme, parti \u00e0 l\u2019aube de sa jeunesse, \u00e9tait mort sans avoir de tombe\u00a0; cette terre qu\u2019il d\u00e9fendit lui refusa sa main.\u00a0\u00bb Et c\u2019est bien un motif particulier que trace cette caverne, all\u00e9gorie des corps mutil\u00e9s, des corps bris\u00e9s. Dans ce d\u00e9lire qui pr\u00e9c\u00e8de la mort ou dans l\u2019ennui et la solitude de la caverne, les histoires personnelles d\u00e9filent et composent une mosa\u00efque hypnotique, lentes murmurations qui font \u00e9cho au r\u00e9cit de la narratrice, \u00e0 la fois dans la caverne et une fois celle-ci quitt\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"Standard\" align=\"center\"><b>Mosa\u00efque subtile<\/b><\/p>\n<p class=\"Standard\">Dans ces r\u00e9cits et leur enchev\u00eatrement kal\u00e9idoscopique, c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un \u00e9tat de l\u2019Alg\u00e9rie coloniale qui se dessine. Les histoires de ces femmes pour qui les affres de la colonisation se doublent de la domination patriarcale.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00ab\u00a0Toute une vie s\u2019\u00e9tait \u00e9coul\u00e9e ainsi. Dans sa chair et dans sa r\u00e9volte int\u00e9rieure tout un roman \u00e9touff\u00e9, qui se confondait dans ses souvenirs avec le cri de la matrone le jour de sa naissance-Mal\u00e9diction\u00a0!<\/p>\n<p class=\"Standard\">Jadis en Arabie ils enterraient les filles vivantes.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Un p\u00e8re couvrait de terre sa petite.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Une derni\u00e8re fois elle parcourut son visage. Elle y vit des grains de sable et les secoua.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"Standard\">Vies monotones faites des t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res auxquelles elles sont perp\u00e9tuellement astreintes, doubl\u00e9es d\u2019humiliations.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00ab\u00a0Une seule fois, j\u2019ai connu le nouveau. C\u2019\u00e9tait ma nuit de noce ou la nuit de mon viol car on m\u2019a viol\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"Standard\">Et qui r\u00e9sonnent avec l\u2019histoire de la narratrice ayant fait son \u00e9ducation, dans un couvent dont la m\u00e8re l\u2019exclut \u00e0 cause d\u2019une lecture, <i>Les Paradis terrestres<\/i>, \u00e0 laquelle elle adjoindra celle de Hafiz, Rimbaud et Saadi.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Et c\u2019est ainsi des dizaines d\u2019histoires qui pars\u00e8ment le r\u00e9cit\u00a0? po\u00e8me\u00a0? roman\u00a0? et ce qui frappe c\u2019est l\u2019absence, dans et par la langue de Mechakra, l\u2019absence de tout <i>orientalisme<\/i>, il ne s\u2019agit pas de d\u00e9peindre les alg\u00e9riens en b\u00eates, pas d\u2019essentialisme ici, mais plut\u00f4t de faire dans et par l\u2019\u00e9criture la tension, la complexit\u00e9 des tensions.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00ab\u00a0Faux adolescents, sauvages, la bouche affam\u00e9e, les yeux \u00e9ternellement amoureux, ils repartaient de nouveau sur la trace d\u2019une proie. Les ann\u00e9es s\u2019\u00e9coulant ils cherchaient \u00e0 consumer leur ardeur et leur soif d\u2019amour inassouvi dans les bras d\u2019une femme jamais rencontr\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"Standard\" align=\"center\"><b>Une justesse qui porte loin<\/b><\/p>\n<p class=\"Standard\">Justesse dans l\u2019\u00e9criture et la langue, la mani\u00e8re dont Mechakra parvient \u00e0 jouer sur et se jouer des \u00e9tymologies, comme\u00a0 ici avec l\u2019adjectif <i>mesquine<\/i>. \u00ab\u00a0Il lui envoya un message d\u2019amour par une vieille mesquine du quartier \u00e0 laquelle les honn\u00eates gens ne refusaient pas le partage du repas.\u00a0\u00bb Utilis\u00e9 dans le sens que lui donne le fran\u00e7ais\u00a0: \u00ab\u00a0Qui s\u2019attache \u00e0 ce qui est petit, m\u00e9diocre\u00a0\u00bb, mais \u00e9galement au sens du mot arabe <span dir=\"RTL\" lang=\"AR-DZ\">\u0645\u0633\u0643\u064a\u0646\u0629<\/span> [msikina]\u00a0: \u00ab\u00a0pauvre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Et c\u2019est bien cette rigueur et cette justesse dans l\u2019\u00e9criture qui lui donne des r\u00e9sonances internationalistes,<\/p>\n<p class=\"Standard\">Par l\u2019\u00e9toile et le croissant<\/p>\n<p class=\"Standard\">Par la hache d\u00e9terr\u00e9e<\/p>\n<p class=\"Standard\">Par la squaw extermin\u00e9e<\/p>\n<p class=\"Standard\">Par la burnous et le poncho<\/p>\n<p class=\"Standard\">Par la rizi\u00e8re f\u00e9cond\u00e9e et le bl\u00e9 soulev\u00e9<\/p>\n<p class=\"Standard\">Par la fl\u00fbte et la corde vocale<\/p>\n<p class=\"Standard\">Par la pique et le b\u00e2ton<\/p>\n<p class=\"Standard\">Par la lance et b\u00e9quille<\/p>\n<p class=\"Standard\">Par le poing mena\u00e7ant<\/p>\n<p class=\"Standard\">Nous briserons vos canons,<\/p>\n<p class=\"Standard\">Nous cisaillerons vos avions,<\/p>\n<p class=\"Standard\">Nous m\u00e2cherons vos fronti\u00e8res<\/p>\n<p class=\"Standard\">abolition des fronti\u00e8res et de la propri\u00e9t\u00e9, car patriarcat, colonialisme, racisme il y a toujours, et pas loin, cette question de la propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00ab\u00a0Des individus se sont proclam\u00e9s propri\u00e9taires. Ils se sont assujetti d\u2019abord les femmes, puis les enfants, les chevaux, les vaincus. \u00c0 l\u2019origine il n\u2019y avait ni possesseur ni poss\u00e9d\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"Standard\">Nous ne nous attarderons pas sur le r\u00e9cit d\u2019une quelconque origine, mais c\u2019est l\u00e0 que Mechakra parvient \u00e0 toucher toujours par ces phrases a\u00e9riennes et sa composition en mosa\u00efque, les points cardinaux de la domination, la propri\u00e9t\u00e9 et le QANOUN\u00a0[la loi],<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00ab\u00a0Ils se sont \u00e9rig\u00e9s rois repr\u00e9sentants de la divinit\u00e9. Ils ont construit des \u00e9coles pour enseigner et perp\u00e9tuer leur QANOUN fig\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"Standard\">Et l\u2019on pourrait continuer ainsi longuement, longtemps, mais le mieux reste de lire Yamina Mechakra, et vous savez quoi\u00a0? c\u2019est \u00e0 port\u00e9e de clic, <a href=\"http:\/\/www.asadlis-amazigh.com\/fr\/wp-content\/uploads\/livres\/la%20grotte%20eclatee.pdf\">ici<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il s\u2019agissait au d\u00e9part d\u2019\u00e9voquer Le Trauma colonial de Karima Lazali publi\u00e9 \u00e0 La D\u00e9couverte \u2013 en France \u2013 et Koukou \u00e9ditions du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Alg\u00e9rie, ouvrage dense, d\u2019une ampleur remarquable \u00e0 la crois\u00e9e de la psychanalyse, de l\u2019histoire et de la litt\u00e9rature, explorant les replis et les remous d\u2019une m\u00e9moire et qui va au-del\u00e0, par-del\u00e0 cette colonisation. Psychanalyste, Karima Lazali exerce en France et en Alg\u00e9rie, en fran\u00e7ais comme en arabe, nombre de ses patients fran\u00e7ais \u2013 issus le plus souvent de la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration postcoloniale \u2013 se trouvent \u00ab\u00a0pris dans une histoire qu\u2019ils n\u2019ont pas connue et qui, le plus souvent, leur a \u00e9t\u00e9 transmise dans un \u00e9pais silence\u00a0\u00bb, silence et zone blanche de la colonisation fran\u00e7aise en Alg\u00e9rie. 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Ce dernier, en 2018, inaugurait du reste un prix litt\u00e9raire qui porte le nom de Yamina Mechakra, r\u00e9compensant des \u0153uvres litt\u00e9raires d\u2019\u00e9crivaines alg\u00e9riennes. Ainsi Yamina Mechakra se trouve \u00eatre une sorte m\u00e9tonymie de cette l\u2019histoire coloniale, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e ici, ignor\u00e9e l\u00e0\u00a0; et peut-\u00eatre justement par ce qu\u2019elle l\u2019a port\u00e9e, elle l\u2019a racont\u00e9e cette histoire coloniale au travers de ces deux romans, Arris (Marsa \u00e9ditions, 1992), mais surtout La grotte \u00e9clat\u00e9e\u00a0(Soci\u00e9t\u00e9 nationale d\u2019\u00e9dition et de diffusion (SNED), 1979 \u2013 devenue l\u2019Entreprise nationale alg\u00e9rienne du livre (ENAL) \u00e0 partir de 1983 \u2013, dont nous allons explorer les pages. \u00a0 All\u00e9gorie de la caverne Il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019un roman\u00a0? r\u00e9cit\u00a0? po\u00e8me\u00a0? Taxinomies et autres typologies importent peu, car ici c\u2019est d\u2019abord et avant tout un langage singulier qui se d\u00e9ploie, obscur ou ardu pour les peines-\u00e0-ou\u00efr\u00a0: \u00ab\u00a0Langage p\u00e9tri dans les tapis, les livres ouverts portant l\u2019empreinte multicolore des femmes de mon pays qui, d\u00e8s l\u2019aube se mettent \u00e0 \u00e9crire le feu de leurs entrailles pour couvrir l\u2019enfant le soir quand le ciel lui volera le soleil.\u00a0\u00bb Langage qui compose, par sa mise en page et ses grappes de phrases \u00e9parses, l\u2019histoire de cette narratrice maquisarde \u00ab\u00a0sans fiche d\u2019\u00e9tat civil, sans nom, sans pr\u00e9nom\u00a0\u00bb\u00a0; la question de l\u2019\u00e9tat civil est primordiale, car la colonisation est \u00e9galement une d\u00e9possession de soi, de son nom et de son corps. Et c\u2019est justement de corps bless\u00e9s, mutil\u00e9s qu\u2019il sera question, la narratrice, maquisarde, on la chargera de soigner les bless\u00e9s qui affluent dans une caverne isol\u00e9e \u00e0 la fronti\u00e8re franco-tunisienne. \u00ab\u00a0Je revis mes doigts cherchant la balle \u00e0 extraire, le couteau se perdre dans le cou, le ventre, la poitrine. Je me revis aussi \u00e9paulant, visant, tirant \u00e0 bout portant et supprimant d\u2019un trait une b\u00eate vivante. Les animaux n\u2019ont pas de tribunal pour porter plainte. \u00bb Ces corps entass\u00e9s dans des gouffres servant de fosses communes\u2026 comme \u00ab\u00a0ce jeune homme, parti \u00e0 l\u2019aube de sa jeunesse, \u00e9tait mort sans avoir de tombe\u00a0; cette terre qu\u2019il d\u00e9fendit lui refusa sa main.\u00a0\u00bb Et c\u2019est bien un motif particulier que trace cette caverne, all\u00e9gorie des corps mutil\u00e9s, des corps bris\u00e9s. Dans ce d\u00e9lire qui pr\u00e9c\u00e8de la mort ou dans l\u2019ennui et la solitude de la caverne, les histoires personnelles d\u00e9filent et composent une mosa\u00efque hypnotique, lentes murmurations qui font \u00e9cho au r\u00e9cit de la narratrice, \u00e0 la fois dans la caverne et une fois celle-ci quitt\u00e9e. Mosa\u00efque subtile Dans ces r\u00e9cits et leur enchev\u00eatrement kal\u00e9idoscopique, c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un \u00e9tat de l\u2019Alg\u00e9rie coloniale qui se dessine. Les histoires de ces femmes pour qui les affres de la colonisation se doublent de la domination patriarcale. \u00ab\u00a0Toute une vie s\u2019\u00e9tait \u00e9coul\u00e9e ainsi. Dans sa chair et dans sa r\u00e9volte int\u00e9rieure tout un roman \u00e9touff\u00e9, qui se confondait dans ses souvenirs avec le cri de la matrone le jour de sa naissance-Mal\u00e9diction\u00a0! Jadis en Arabie ils enterraient les filles vivantes. Un p\u00e8re couvrait de terre sa petite. Une derni\u00e8re fois elle parcourut son visage. Elle y vit des grains de sable et les secoua.\u00a0\u00bb Vies monotones faites des t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res auxquelles elles sont perp\u00e9tuellement astreintes, doubl\u00e9es d\u2019humiliations. \u00ab\u00a0Une seule fois, j\u2019ai connu le nouveau. C\u2019\u00e9tait ma nuit de noce ou la nuit de mon viol car on m\u2019a viol\u00e9e.\u00a0\u00bb Et qui r\u00e9sonnent avec l\u2019histoire de la narratrice ayant fait son \u00e9ducation, dans un couvent dont la m\u00e8re l\u2019exclut \u00e0 cause d\u2019une lecture, Les Paradis terrestres, \u00e0 laquelle elle adjoindra celle de Hafiz, Rimbaud et Saadi. Et c\u2019est ainsi des dizaines d\u2019histoires qui pars\u00e8ment le r\u00e9cit\u00a0? po\u00e8me\u00a0? roman\u00a0? et ce qui frappe c\u2019est l\u2019absence, dans et par la langue de Mechakra, l\u2019absence de tout orientalisme, il ne s\u2019agit pas de d\u00e9peindre les alg\u00e9riens en b\u00eates, pas d\u2019essentialisme ici, mais plut\u00f4t de faire dans et par l\u2019\u00e9criture la tension, la complexit\u00e9 des tensions. \u00ab\u00a0Faux adolescents, sauvages, la bouche affam\u00e9e, les yeux \u00e9ternellement amoureux, ils repartaient de nouveau sur la trace d\u2019une proie. Les ann\u00e9es s\u2019\u00e9coulant ils cherchaient \u00e0 consumer leur ardeur et leur soif d\u2019amour inassouvi dans les bras d\u2019une femme jamais rencontr\u00e9e.\u00a0\u00bb Une justesse qui porte loin Justesse dans l\u2019\u00e9criture et la langue, la mani\u00e8re dont Mechakra parvient \u00e0 jouer sur et se jouer des \u00e9tymologies, comme\u00a0 ici avec l\u2019adjectif mesquine. \u00ab\u00a0Il lui envoya un message d\u2019amour par une vieille mesquine du quartier \u00e0 laquelle les honn\u00eates gens ne refusaient pas le partage du repas.\u00a0\u00bb Utilis\u00e9 dans le sens que lui donne le fran\u00e7ais\u00a0: \u00ab\u00a0Qui s\u2019attache \u00e0 ce qui est petit, m\u00e9diocre\u00a0\u00bb, mais \u00e9galement au sens du mot arabe \u0645\u0633\u0643\u064a\u0646\u0629 [msikina]\u00a0: \u00ab\u00a0pauvre\u00a0\u00bb. Et c\u2019est bien cette rigueur et cette justesse dans l\u2019\u00e9criture qui lui donne des r\u00e9sonances internationalistes, Par l\u2019\u00e9toile et le croissant Par la hache d\u00e9terr\u00e9e Par la squaw extermin\u00e9e Par la burnous et le&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":683,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[52,773,774,775,462,776,777],"class_list":["post-682","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-ahmed-slama","tag-algerie-coloniale","tag-colonialisme-en-algerie","tag-karima-lazali","tag-slama-critique-sociale","tag-societe-patriarcale","tag-yamina-mechakra"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/682","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=682"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/682\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":684,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/682\/revisions\/684"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/683"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=682"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=682"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=682"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}