{"id":6898,"date":"2026-03-14T19:49:49","date_gmt":"2026-03-14T18:49:49","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=6898"},"modified":"2026-03-14T19:51:26","modified_gmt":"2026-03-14T18:51:26","slug":"chronique-christophe-stolowicki-les-mille-et-une-nuits-de-galland-garnier-flammarion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2026\/03\/14\/chronique-christophe-stolowicki-les-mille-et-une-nuits-de-galland-garnier-flammarion\/","title":{"rendered":"[Chronique] Christophe Stolowicki, Les Mille et une nuits de Galland (Garnier Flammarion)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019entr\u00e9e <em>Les Mille et une nuits <\/em>sont des histoires fort lestes que Galland gaze, \u00e9dulcore, dont il att\u00e9nue la crudit\u00e9 mieux que Sade, quand il en prend le parti, ne met une sourdine \u00e0 la sienne. Sade noie son vin dans des volumes d\u2019eau, alors que Galland n\u2019ajoute que le strict n\u00e9cessaire \u00e0 ajouter comme \u00e0 tout vin hell\u00e8ne. Ce sont des contes pour dames que les hommes peuvent lire eux aussi. Ils ne s\u2019en feront pas faute, certains passionn\u00e9s, \u00e9pris jusqu\u2019au fond de lettres, tels Stendhal ou Proust, comme si les coups de lime, voire de rabot, d\u00e9gageaient, d\u00e9gla\u00e7aient leur quintessence. Traduits par Mardrus, qui pourtant r\u00e9tablit l\u2019original jusque dans ses redondances textuelles, ils ne produisent pas cet effet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La fl\u00e8che n\u2019atteint-elle pas mieux sa cible de la passer de plusieurs coud\u00e9es\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les Mille et une nuits <\/em>de Galland sont un comble de litt\u00e9rature fran\u00e7aise, non \u00e0 une acm\u00e9 mais \u00e0 son \u00e9tiage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peut-\u00eatre faut-il ce code, cette d\u00e9cence en son essence, pour que deux civilisations aussi \u00e9loign\u00e9es se rejoignent. Comment peut-on \u00eatre persan\u00a0? Nous ne le comprenons que dans cet entre-deux langues. Comment puis-je \u00eatre moi\u00a0? Je n\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 le comprendre que par le truchement du polonais rappris sur le tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le principe m\u00eame de l\u2019encha\u00eenement de ces contes, dont on ignore l\u2019auteur, conna\u00eetra dans les temps r\u00e9cents une fortune \u00e9ditoriale prodigieuse\u00a0: le suspens du polar qui jamais n\u2019\u00e9galera celui des <em>Mille et une nuits, <\/em>d\u2019une menace de mort imminente. Le feuilleton se d\u00e9compose non en traits de sang mais de menace \u2013 ce qu\u2019un sadien contemporain garde des s\u00e9vices figur\u00e9s par Sade.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De r\u00e9veil en r\u00e9veil j\u2019ai adopt\u00e9 cet ench\u00e2ssement et m\u2019y fie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un suspens qu\u2019\u00e0 la fin de la premi\u00e8re nuit la sultane fait juste tra\u00eener le peu qu\u2019il faut, comme s\u2019attarde un r\u00eave de toute son haleine\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 ma vie je donne les points de suspension qu\u2019ont si bien r\u00e9ussi dans des romans Colette, C\u00e9line, Sollers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et aussit\u00f4t, d\u00e8s que le sultan accroch\u00e9 par la curiosit\u00e9 retarde d\u2019une premi\u00e8re journ\u00e9e la mise \u00e0 mort, s\u2019enclenche une mise en abyme, le premier conte calqu\u00e9 d\u00e9calqu\u00e9 de la situation de la sultane. Quand la menace rel\u00e2chera, Shahriar ayant r\u00e9solu sans le dire d\u2019accorder un mois ou deux \u00e0 Sh\u00e9h\u00e9razade, les contes ouvriront plus large leur filet symbolique qui happera d\u2019insolites tr\u00e9sors dans ses mailles, le roman se poursuivant de r\u00e9cit en r\u00e9cit comme une vie remonte de r\u00eave en r\u00eave.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici l\u2019on \u00e9pouse souvent sa cousine, les mariages volontiers consanguins sinon incestueux comme ceux de pharaons\u00a0; nous sommes en des temps fonctionnellement ant\u00e9rieurs \u00e0 la trag\u00e9die d\u2019\u0152dipe et \u00e0 la naissance de l\u2019Occident.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9cits dans le r\u00e9cit, de r\u00e9cif en r\u00e9cif nous d\u00e9couvrons la mer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Faire p\u00e9rir l\u2019innocent et sauver le coupable, ou d\u00e9jouer les accusations mensong\u00e8res, d\u2019imbroglio en embrouillamini \u00e9garer le lecteur dans un inextricable fouillis dont il sera tir\u00e9 de justesse pour aussit\u00f4t plonger dans un nouveau r\u00e9seau d\u2019intrigues entrelac\u00e9es \u2013 le d\u00e9but des <em>Mille et une nuits <\/em>tire salve sur valve sur rave partie pour que pas un instant l\u2019attention ne rel\u00e2che, fil apr\u00e8s fil pour tisser une cotte de maille qui pr\u00e9serve la vie de la narratrice. Les r\u00e9cits d\u2019envergure, les r\u00eaves profonds ne pourront venir que quand le sultan Shahriar sera ferr\u00e9. Se constitue un mod\u00e8le du romanesque qui nourrira nos plus grands romanciers, Stendhal, Proust. La litt\u00e9rature fran\u00e7aise de prose prend dans l\u2019Orient son accent le plus fran\u00e7ais. Les mille et un romans de Balzac dont le principe de mise en r\u00e9seau a inspir\u00e9 Proust, et avant lui Zola, se d\u00e9canteront, et de leurs eaux m\u00eal\u00e9es s\u2019\u00e9l\u00e8veront, telle la suite de voyages de <em>Sindbad le marin, <\/em>ou <em>Histoire d\u2019Aladin, ou la lampe merveilleuse, <\/em>les jets d\u2019eau c\u00e9l\u00e8bres s\u2019entrecroisant des <em>c\u00f4t\u00e9s de Swann et de Guermantes <\/em>o\u00f9 jud\u00e9it\u00e9 et aristocratie se rejoignent si l\u2019on passe par derri\u00e8re. La litt\u00e9rature fran\u00e7aise, tel un roman des mille et une nuits, demandera pr\u00e8s de deux si\u00e8cles pour \u00e9carter, nouer ses jets d\u2019eau jusqu\u2019en leur gerbe finale \u00e0 l\u2019h\u00f4tel du prince de Guermantes et jusqu\u2019en son temps retrouv\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les Mille et une nuits<\/em> testent \u00e0 pr\u00e9sent (au premier tiers) une nouvelle mani\u00e8re, inverse, oppos\u00e9e, celle de pousser la patience du lecteur \u00e0 bout (<em>Histoire que raconte le tailleur, <\/em>celle d\u2019un barbier insatiable bavard, babillard ind\u00e9crochable), Sh\u00e9h\u00e9razade a suffisamment ferr\u00e9 le sultan pour se le permettre.\u00a0Traduit en fran\u00e7ais contemporain, c\u2019est une fa\u00e7on d\u2019explorer les limites du roman en inversant le suspens et le principe de la narration. Il suffit de s\u2019en impr\u00e9gner pour ne plus supporter l\u2019esquisse d\u2019un polar.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019entr\u00e9e Les Mille et une nuits sont des histoires fort lestes que Galland gaze, \u00e9dulcore, dont il att\u00e9nue la crudit\u00e9 mieux que Sade, quand il en prend le parti, ne met une sourdine \u00e0 la sienne. Sade noie son vin dans des volumes d\u2019eau, alors que Galland n\u2019ajoute que le strict n\u00e9cessaire \u00e0 ajouter comme \u00e0 tout vin hell\u00e8ne. Ce sont des contes pour dames que les hommes peuvent lire eux aussi. Ils ne s\u2019en feront pas faute, certains passionn\u00e9s, \u00e9pris jusqu\u2019au fond de lettres, tels Stendhal ou Proust, comme si les coups de lime, voire de rabot, d\u00e9gageaient, d\u00e9gla\u00e7aient leur quintessence. Traduits par Mardrus, qui pourtant r\u00e9tablit l\u2019original jusque dans ses redondances textuelles, ils ne produisent pas cet effet. La fl\u00e8che n\u2019atteint-elle pas mieux sa cible de la passer de plusieurs coud\u00e9es\u00a0? Les Mille et une nuits de Galland sont un comble de litt\u00e9rature fran\u00e7aise, non \u00e0 une acm\u00e9 mais \u00e0 son \u00e9tiage. Peut-\u00eatre faut-il ce code, cette d\u00e9cence en son essence, pour que deux civilisations aussi \u00e9loign\u00e9es se rejoignent. Comment peut-on \u00eatre persan\u00a0? Nous ne le comprenons que dans cet entre-deux langues. Comment puis-je \u00eatre moi\u00a0? Je n\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 le comprendre que par le truchement du polonais rappris sur le tard. Le principe m\u00eame de l\u2019encha\u00eenement de ces contes, dont on ignore l\u2019auteur, conna\u00eetra dans les temps r\u00e9cents une fortune \u00e9ditoriale prodigieuse\u00a0: le suspens du polar qui jamais n\u2019\u00e9galera celui des Mille et une nuits, d\u2019une menace de mort imminente. Le feuilleton se d\u00e9compose non en traits de sang mais de menace \u2013 ce qu\u2019un sadien contemporain garde des s\u00e9vices figur\u00e9s par Sade. De r\u00e9veil en r\u00e9veil j\u2019ai adopt\u00e9 cet ench\u00e2ssement et m\u2019y fie. Un suspens qu\u2019\u00e0 la fin de la premi\u00e8re nuit la sultane fait juste tra\u00eener le peu qu\u2019il faut, comme s\u2019attarde un r\u00eave de toute son haleine\u2026 \u00c0 ma vie je donne les points de suspension qu\u2019ont si bien r\u00e9ussi dans des romans Colette, C\u00e9line, Sollers. Et aussit\u00f4t, d\u00e8s que le sultan accroch\u00e9 par la curiosit\u00e9 retarde d\u2019une premi\u00e8re journ\u00e9e la mise \u00e0 mort, s\u2019enclenche une mise en abyme, le premier conte calqu\u00e9 d\u00e9calqu\u00e9 de la situation de la sultane. Quand la menace rel\u00e2chera, Shahriar ayant r\u00e9solu sans le dire d\u2019accorder un mois ou deux \u00e0 Sh\u00e9h\u00e9razade, les contes ouvriront plus large leur filet symbolique qui happera d\u2019insolites tr\u00e9sors dans ses mailles, le roman se poursuivant de r\u00e9cit en r\u00e9cit comme une vie remonte de r\u00eave en r\u00eave. Ici l\u2019on \u00e9pouse souvent sa cousine, les mariages volontiers consanguins sinon incestueux comme ceux de pharaons\u00a0; nous sommes en des temps fonctionnellement ant\u00e9rieurs \u00e0 la trag\u00e9die d\u2019\u0152dipe et \u00e0 la naissance de l\u2019Occident. R\u00e9cits dans le r\u00e9cit, de r\u00e9cif en r\u00e9cif nous d\u00e9couvrons la mer. Faire p\u00e9rir l\u2019innocent et sauver le coupable, ou d\u00e9jouer les accusations mensong\u00e8res, d\u2019imbroglio en embrouillamini \u00e9garer le lecteur dans un inextricable fouillis dont il sera tir\u00e9 de justesse pour aussit\u00f4t plonger dans un nouveau r\u00e9seau d\u2019intrigues entrelac\u00e9es \u2013 le d\u00e9but des Mille et une nuits tire salve sur valve sur rave partie pour que pas un instant l\u2019attention ne rel\u00e2che, fil apr\u00e8s fil pour tisser une cotte de maille qui pr\u00e9serve la vie de la narratrice. Les r\u00e9cits d\u2019envergure, les r\u00eaves profonds ne pourront venir que quand le sultan Shahriar sera ferr\u00e9. Se constitue un mod\u00e8le du romanesque qui nourrira nos plus grands romanciers, Stendhal, Proust. La litt\u00e9rature fran\u00e7aise de prose prend dans l\u2019Orient son accent le plus fran\u00e7ais. Les mille et un romans de Balzac dont le principe de mise en r\u00e9seau a inspir\u00e9 Proust, et avant lui Zola, se d\u00e9canteront, et de leurs eaux m\u00eal\u00e9es s\u2019\u00e9l\u00e8veront, telle la suite de voyages de Sindbad le marin, ou Histoire d\u2019Aladin, ou la lampe merveilleuse, les jets d\u2019eau c\u00e9l\u00e8bres s\u2019entrecroisant des c\u00f4t\u00e9s de Swann et de Guermantes o\u00f9 jud\u00e9it\u00e9 et aristocratie se rejoignent si l\u2019on passe par derri\u00e8re. La litt\u00e9rature fran\u00e7aise, tel un roman des mille et une nuits, demandera pr\u00e8s de deux si\u00e8cles pour \u00e9carter, nouer ses jets d\u2019eau jusqu\u2019en leur gerbe finale \u00e0 l\u2019h\u00f4tel du prince de Guermantes et jusqu\u2019en son temps retrouv\u00e9. Les Mille et une nuits testent \u00e0 pr\u00e9sent (au premier tiers) une nouvelle mani\u00e8re, inverse, oppos\u00e9e, celle de pousser la patience du lecteur \u00e0 bout (Histoire que raconte le tailleur, celle d\u2019un barbier insatiable bavard, babillard ind\u00e9crochable), Sh\u00e9h\u00e9razade a suffisamment ferr\u00e9 le sultan pour se le permettre.\u00a0Traduit en fran\u00e7ais contemporain, c\u2019est une fa\u00e7on d\u2019explorer les limites du roman en inversant le suspens et le principe de la narration. 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