{"id":695,"date":"2020-05-28T07:30:32","date_gmt":"2020-05-28T05:30:32","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=695"},"modified":"2021-05-09T07:31:26","modified_gmt":"2021-05-09T05:31:26","slug":"chronique-christophe-stolowicki-lenfer-des-bibliotheques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2020\/05\/28\/chronique-christophe-stolowicki-lenfer-des-bibliotheques\/","title":{"rendered":"[Chronique] Christophe Stolowicki, L\u2019enfer des biblioth\u00e8ques"},"content":{"rendered":"<p>Depuis longtemps Sade, adopt\u00e9 comme <em>le Vieux <\/em>par Maupassant, pendant de Rousseau dans la g\u00e9n\u00e9alogie d\u2019Andr\u00e9 Breton, apprivois\u00e9 en <em>bloc d\u2019abyme <\/em>po\u00e9tiquement correct par Annie Lebrun, a cess\u00e9 de remplir son office d\u2019\u00e9pouvantail \u00e0 moinillons. \u00ab\u00a0Attaquer le soleil\u00a0\u00bb\u00a0? Au mieux, retarder d\u2019un micron le big crunch dans notre banlieue stellaire.<\/p>\n<p>Il a ses d\u00e9vots qui ont achev\u00e9 de le tirer d\u2019enfer, Maurice Heine son premier \u00e9diteur moderne, Gilbert Lely surtout, auteur d\u2019une<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/BarthesSade.jpg\" rel=\"prettyphoto[695]\" rel=\"prettyphoto[16433]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-16439\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/BarthesSade.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/BarthesSade.jpg 200w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/BarthesSade-194x300.jpg 194w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/BarthesSade-97x150.jpg 97w\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"310\" \/><\/a> monumentale <em>Vie de Sade,<\/em> mais d\u2019un lyrisme parfois d\u00e9suet (\u00ab\u00a0le chant z\u00e9nithal de Sade\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0La Coste, \u00f4 naissance, \u00f4 ruines\u00a0! poussi\u00e8res qui m\u2019avez fait prince. Dans la vall\u00e9e du Calavon tous les amandiers sont en fleurs. Vous \u00eates l\u00e0, Sade. Je sens s\u2019infl\u00e9chir contre ma bouche les rais de votre invisible sourire\u00a0\u00bb, <em>Ma civilisation, <\/em>1961). Il a ses s\u00e9ides m\u00e9diocres tel Hugues Rebell (<em>Le fouet \u00e0 Londres, <\/em>1905), son cuistre nomenclateur (Krafft-Ebing), un pertinent lecteur c\u00e9l\u00e8bre, Roland Barthes relevant sa parent\u00e9 avec Proust, de composition <em>rhapsodique<\/em> plut\u00f4t que suivie, et sa <em>d\u00e9licatesse <\/em>toujours pens\u00e9e et transgressive\u00a0; un autre disert, discursif, ass\u00e9ch\u00e9 par la prise de distance oblig\u00e9e, Maurice Blanchot lisant <em>La nouvelle Justine <\/em>comme le <em>scandale<\/em> absolu alors que cette derni\u00e8re mouture, syst\u00e9matique, excessive, ne communique pas l\u2019\u00e9motion des simples <em>infortunes de la vertu<\/em> ni surtout de <em>Justine ou les malheurs de la vertu<\/em>, la version centrale, plusieurs fois r\u00e9\u00e9dit\u00e9e du vivant de l\u2019auteur\u00a0; le \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb d\u2019une cloche, celle de l\u2019\u00e9glise de \u00ab\u00a0Sainte-Marie-des-bois\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u2019h\u00e9ro\u00efne sera prise au pi\u00e8ge de sa pi\u00e9t\u00e9, r\u00e9sonne davantage en moi que les \u00ab\u00a0mugissements\u00a0\u00bb d\u2019une voix de victime d\u00e9form\u00e9e par un casque.<\/p>\n<p>(Qu\u2019Agn\u00e8s Rouzier, de lyrisme exact, au plus pr\u00e8s de\u00a0\u00ab\u00a0regarder le soleil ou la tache aveugle\u00a0\u00bb, qui a r\u00e9invent\u00e9 en genre le \u00ab\u00a0nul part\u00a0\u00bb, d\u2019\u00e9criture chauff\u00e9e \u00e0 blanc comme on tire \u00e0 blanc \u00e0 ballets rouges, ait pu se m\u00e9conna\u00eetre jusqu\u2019\u00e0 envier la <em>continuit\u00e9 <\/em>de Barthes et Blanchot.)<\/p>\n<p>Deux si\u00e8cles ont pass\u00e9. D\u00e9sormais jubilatoire, brandes en feu et flammes, Sade est per\u00e7u tout en re dont danse, bien ivre sur l\u2019escarpement de langue. Celle du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res qui culmine en lui rassure \u2013 d\u00e9li\u00e9e, alerte, gargantuesque en \u00e9rotisme. De donjon en bastille une \u0153uvre accomplie la t\u00eate contre les murs et le vit \u00e0 la main, lais vite \u00e0 l\u2019\u00e2me, l\u2019\u00e9vite-alarme pour l\u2019insatiable libertin, n\u2019effraie plus et son idiome occulte \u00a0ce qu\u2019en son temps elle eut de tragique, de sulfureux. \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas ma fa\u00e7on de penser qui fait mon malheur, \u00e9crit-il de prison \u00e0 sa femme, c\u2019est celle des autres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>Vivre \u00e0 hauteur de pens\u00e9e<\/em>, dit Nietzsche. Ou penser en descente de vivre\u00a0? En vrille ascensionnelle de d\u00e9sir transmu\u00e9 en art obsidional\u00a0?<\/p>\n<p>Comme tout grand po\u00e8te ou presque, Sade est in\u00e9gal. La charge \u00e9rotique et langagi\u00e8re des <em>cent vingt journ\u00e9es de Sodome, <\/em>de <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/SadeCrimes.jpg\" rel=\"prettyphoto[695]\" rel=\"prettyphoto[16433]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-16438\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/SadeCrimes.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/SadeCrimes.jpg 210w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/SadeCrimes-194x300.jpg 194w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/SadeCrimes-97x150.jpg 97w\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"325\" \/><\/a><em>Justine ou les malheurs de la vertu<\/em>, de l\u2019<em>Histoire de Juliette, sa s\u0153ur ou les<\/em> <em>prosp\u00e9rit\u00e9s du vice<\/em>, ne se retrouve nulle part ailleurs dans son \u0153uvre pourtant consid\u00e9rable. Rimbaud retour d\u2019Abyssinie s\u2019installe en homme de lettres, romancier, nouvelliste. Au d\u00e9but d\u2019<em>Aline et Valcour<\/em>, un roman par ailleurs insipide, et dans maintes nouvelles des <em>Crimes de l\u2019amour <\/em>ou esquisses des <em>Historiettes, contes et fabliaux<\/em>, l\u2019autofiction fleurit avec une fra\u00eecheur aussi naturelle que frelat\u00e9e de nos jours, et en plusieurs versions l\u2019on retrouve les aventures embellies d\u2019un gentilhomme de bonne famille aux prises avec les parvenus fanatiques de la noblesse de robe. Quelques nouvelles font exception, surtout <em>Augustine de Villeblanche <\/em>(figurant on ne sait pourquoi dans les <em>Historiettes<\/em>) o\u00f9 impertinent d\u2019un sexe en trompe-l\u2019\u0153il, pour une double s\u00e9duction paradoxale Sade pr\u00e9figure Wilde, et <em>Eug\u00e9nie de Franval<\/em> dont l\u2019h\u00e9ro\u00efne \u00e9ponyme, \u00e9duqu\u00e9e \u00e0 dessein, est l\u2019objet d\u2019un amour plus total qu\u2019incestueux o\u00f9 s\u2019exprime toute la d\u00e9licatesse relev\u00e9e par Barthes.<\/p>\n<p>Th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9, impossible si les victimes ne tiennent pas leur r\u00f4le de composition en g\u00e9missant au moment opportun. Dans <em>les prosp\u00e9rit\u00e9s du vice <\/em>Juliette monte un couvent dans son parc pour que son amant le ministre Saint-Fond et son ami aient le plaisir de le d\u00e9vaster, y loge une famille qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 pers\u00e9cut\u00e9e pour de lubriques retrouvailles.<\/p>\n<p>La couleur, la charge. Ce mauve, ce tr\u00e9buchement de Thelonious Monk. Ce susurrement \u00e0 pointes de feu de Miles Davis. Le fer rouge imprimant sur l\u2019\u00e9paule de Justine une fleur de lys est celui m\u00eame \u00e0 mille rebours et retours qui inscrit les lettres de feu de<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/EnferBibliotheque.jpg\" rel=\"prettyphoto[695]\" rel=\"prettyphoto[16433]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-16440\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/EnferBibliotheque.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/EnferBibliotheque.jpg 220w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/EnferBibliotheque-200x300.jpg 200w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/EnferBibliotheque-100x150.jpg 100w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"330\" \/><\/a> gr\u00e2ce perverse qu\u2019exhale l\u2019embastill\u00e9.<\/p>\n<p>Sade l\u2019homme pivot, dont les origines remontent aux croisades et \u00e0 Laure chant\u00e9e par P\u00e9trarque, membre de la Section des Piques aux c\u00f4t\u00e9s de Robespierre (\u00ab\u00a0Fran\u00e7ais, encore un effort si vous voulez \u00eatre r\u00e9publicains\u00a0\u00bb)\u00a0; son \u0153uvre <em>cardinale <\/em>secouant l\u2019aigrette tous azimuts, poussant ses antennes par del\u00e0 Nietzsche, la psychanalyse et le surr\u00e9alisme.<\/p>\n<p>Tous \u00e0 poil, dit-il, qui ne comprendrait rien au Japon.<\/p>\n<p>Dans l\u2019enfer des biblioth\u00e8ques, un autre lui a succ\u00e9d\u00e9. La nouvelle \u00e8re glaciaire qui l\u2019\u00e9pargne et n\u00e9glige les dits \u00ab\u00a0scandales litt\u00e9raires\u00a0\u00bb, telle <em>Histoire <\/em>\u00e0 l\u2019<em>O <\/em>de rose, telle <em>lettre ouverte au colin froid, <\/em>fus\u00e9es d\u2019artifice mouill\u00e9es, qui pr\u00e9serve C\u00e9line et autres collabos de plume, y a pr\u00e9cipit\u00e9 son descendant de moindre envergure, encore plus po\u00e8te que lui, Tony Duvert.<\/p>\n<p>Entretemps Alain Robbe-Grillet multiplie exhaustivement ses descriptions de minutie obsessionnelle avant d\u2019abandonner le Nouveau Roman \u00e0 son mauvais sort pour le cin\u00e9ma, o\u00f9 il exerce plus efficacement sa filiation sadienne. D\u00e8s <em>Portrait d\u2019homme couteau <\/em>(1969), Tony Duvert \u00a0fissure cet univers implacable sous la pouss\u00e9e d\u2019un d\u00e9sir de l\u2019enfant qui r\u00e9pare l\u2019enfant soi. Altern\u00e9s, indissociablement fusionnels imparfait et pr\u00e9sent toujours indicatifs, premi\u00e8re et troisi\u00e8me personne, troisi\u00e8me et tierce d\u2019un<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DuvertPortraitHomme.jpg\" rel=\"prettyphoto[695]\" rel=\"prettyphoto[16433]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-16437\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DuvertPortraitHomme.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DuvertPortraitHomme.jpg 220w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DuvertPortraitHomme-110x150.jpg 110w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"300\" \/><\/a> singulier singulier vitrifient au scalpel, d\u00e9lassent en po\u00e9sie la prose la plus s\u00e8che. Le descriptif sans mode d\u2019emploi d\u00e9ploie un mode d\u2019envoi. Cette libert\u00e9 a un prix\u00a0: le r\u00e9cit est le meurtre, tout en reprises et variations, d\u2019un gar\u00e7onnet de dix ans attir\u00e9 dans une vaste maison isol\u00e9e, parfois en ruines, qui r\u00e9dime la blessure de l\u2019enfant soi dont barrant le ventre est tapie l\u2019inamovible cicatrice d\u00e8s les premiers paragraphes \u2013 bient\u00f4t tourne en quelques laisses contemporaines sans autre ponctuation que de blancs. La violence sourd, n\u2019\u00e9clate pas, le descriptif clinique s\u2019embue\u00a0: \u00ab\u00a0Un courant d\u2019air passe sur son corps\u00a0; la peau frissonnante se granule puis s\u2019apaise\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0Je me suis pench\u00e9, mes mains fouillent sous les chiffons souill\u00e9s de crasse qui me cachent sa peau, son ventre, ses cuisses blanches. Je ne veux pas l\u2019apprivoiser, mais lui faire mal\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0Une image belle comme une vie \u00e0 refaire passe dans la rue.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Dans <em>Paysage de fantaisie <\/em>(1973), une loupe concentre ses rayons sur \u00ab\u00a0le dessous du gland l\u2019\u00e9chancrure en fer de lance que le <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DuvertPaysage.jpg\" rel=\"prettyphoto[695]\" rel=\"prettyphoto[16433]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-16436\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DuvertPaysage.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DuvertPaysage.jpg 200w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DuvertPaysage-113x150.jpg 113w\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"265\" \/><\/a>frein partage filet mince \u00e9tir\u00e9 par les vagues de peau qu\u2019il retient et qui roulent sous les deux volutes de ce c\u0153ur \u00e0 l\u2019envers\u00a0\u00bb. Indiqu\u00e9 comme <em>roman<\/em>, le livre est un pur po\u00e8me o\u00f9 la pornographie enfantine, fix\u00e9e \u00e0 un \u00e2ge que l\u2019auteur n\u2019a pas quitt\u00e9, parle avec la musicalit\u00e9 de comptines d\u2019Arrabal la langue que nous avons perdue \u00e0 tout jamais, \u00e9chou\u00e9e sur la gr\u00e8ve o\u00f9 s\u2019entrecroisent <em>guerre des boutons <\/em>et <em>retour \u00e0 Roissy\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0ils me tuent vraiment et je ne verrai jamais les poils de zizi que j\u2019aurais eu sauf au paradis si \u00e7a y pousse\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0il a des bras pleins de biceps il les arrondit un peu \u00e0 la costaud\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0il se tripote avec nous et sa m\u00e8re cr\u00e8me fouett\u00e9e monte entre ses cuisses\u00a0\u00bb. Sur fond d\u2019un pensionnat de prostitution gar\u00e7onni\u00e8re, deux voix principales alternent, de vieillard et de gar\u00e7onnet, \u00e9galement tortur\u00e9s, r\u00e9cits frapp\u00e9s \u00e0 la demi-vol\u00e9e de l\u2019entre-deux songes. D\u2019enfant qui \u00ab\u00a0usine contre [des murs] d\u2019urine\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0yeux de menthe gris\u00a0\u00bb. Par antiphrase enfants tortionnaires, vieillards victimes dont le vice versicolore vers \u00e7a rampa.<\/p>\n<p>Las, <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/chronique-bernard-desportes-interdit-de-sejour-hommage-a-tony-duvert\/\">Tony Duvert<\/a> (1945 \u2013 2008) ne s\u2019est pas content\u00e9 d\u2019\u00eatre ce prosateur po\u00e8te parmi les plus grands, il lui manquait d\u2019\u00eatre reconnu comme moraliste \u2013 d\u2019un moralisme \u00e0 rebours d\u00e9non\u00e7ant \u00ab\u00a0l\u2019ordre h\u00e9t\u00e9rosexuel [\u2026] un syst\u00e8me de m\u0153urs fond\u00e9 sur l\u2019exclusion de presque tout plaisir amoureux et sur l\u2019instauration d\u2019in\u00e9galit\u00e9s, de falsifications, de mutilations corporelles et mentales chez les hommes, les femmes, les enfants\u00a0\u00bb (<em>Journal<\/em> <em>d\u2019un innocent<\/em>, 1976). \u00c0 pr\u00e9tendre nous normaliser se d\u00e9non\u00e7ant comme pathologique, sombr\u00e9 dans le militantisme p\u00e9do-pornographique, il est mort compl\u00e8tement d\u00e9laiss\u00e9 depuis longtemps.\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0<em>\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis longtemps Sade, adopt\u00e9 comme le Vieux par Maupassant, pendant de Rousseau dans la g\u00e9n\u00e9alogie d\u2019Andr\u00e9 Breton, apprivois\u00e9 en bloc d\u2019abyme po\u00e9tiquement correct par Annie Lebrun, a cess\u00e9 de remplir son office d\u2019\u00e9pouvantail \u00e0 moinillons. \u00ab\u00a0Attaquer le soleil\u00a0\u00bb\u00a0? Au mieux, retarder d\u2019un micron le big crunch dans notre banlieue stellaire. Il a ses d\u00e9vots qui ont achev\u00e9 de le tirer d\u2019enfer, Maurice Heine son premier \u00e9diteur moderne, Gilbert Lely surtout, auteur d\u2019une monumentale Vie de Sade, mais d\u2019un lyrisme parfois d\u00e9suet (\u00ab\u00a0le chant z\u00e9nithal de Sade\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0La Coste, \u00f4 naissance, \u00f4 ruines\u00a0! poussi\u00e8res qui m\u2019avez fait prince. Dans la vall\u00e9e du Calavon tous les amandiers sont en fleurs. Vous \u00eates l\u00e0, Sade. Je sens s\u2019infl\u00e9chir contre ma bouche les rais de votre invisible sourire\u00a0\u00bb, Ma civilisation, 1961). Il a ses s\u00e9ides m\u00e9diocres tel Hugues Rebell (Le fouet \u00e0 Londres, 1905), son cuistre nomenclateur (Krafft-Ebing), un pertinent lecteur c\u00e9l\u00e8bre, Roland Barthes relevant sa parent\u00e9 avec Proust, de composition rhapsodique plut\u00f4t que suivie, et sa d\u00e9licatesse toujours pens\u00e9e et transgressive\u00a0; un autre disert, discursif, ass\u00e9ch\u00e9 par la prise de distance oblig\u00e9e, Maurice Blanchot lisant La nouvelle Justine comme le scandale absolu alors que cette derni\u00e8re mouture, syst\u00e9matique, excessive, ne communique pas l\u2019\u00e9motion des simples infortunes de la vertu ni surtout de Justine ou les malheurs de la vertu, la version centrale, plusieurs fois r\u00e9\u00e9dit\u00e9e du vivant de l\u2019auteur\u00a0; le \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb d\u2019une cloche, celle de l\u2019\u00e9glise de \u00ab\u00a0Sainte-Marie-des-bois\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u2019h\u00e9ro\u00efne sera prise au pi\u00e8ge de sa pi\u00e9t\u00e9, r\u00e9sonne davantage en moi que les \u00ab\u00a0mugissements\u00a0\u00bb d\u2019une voix de victime d\u00e9form\u00e9e par un casque. (Qu\u2019Agn\u00e8s Rouzier, de lyrisme exact, au plus pr\u00e8s de\u00a0\u00ab\u00a0regarder le soleil ou la tache aveugle\u00a0\u00bb, qui a r\u00e9invent\u00e9 en genre le \u00ab\u00a0nul part\u00a0\u00bb, d\u2019\u00e9criture chauff\u00e9e \u00e0 blanc comme on tire \u00e0 blanc \u00e0 ballets rouges, ait pu se m\u00e9conna\u00eetre jusqu\u2019\u00e0 envier la continuit\u00e9 de Barthes et Blanchot.) Deux si\u00e8cles ont pass\u00e9. D\u00e9sormais jubilatoire, brandes en feu et flammes, Sade est per\u00e7u tout en re dont danse, bien ivre sur l\u2019escarpement de langue. Celle du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res qui culmine en lui rassure \u2013 d\u00e9li\u00e9e, alerte, gargantuesque en \u00e9rotisme. De donjon en bastille une \u0153uvre accomplie la t\u00eate contre les murs et le vit \u00e0 la main, lais vite \u00e0 l\u2019\u00e2me, l\u2019\u00e9vite-alarme pour l\u2019insatiable libertin, n\u2019effraie plus et son idiome occulte \u00a0ce qu\u2019en son temps elle eut de tragique, de sulfureux. \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas ma fa\u00e7on de penser qui fait mon malheur, \u00e9crit-il de prison \u00e0 sa femme, c\u2019est celle des autres.\u00a0\u00bb Vivre \u00e0 hauteur de pens\u00e9e, dit Nietzsche. Ou penser en descente de vivre\u00a0? En vrille ascensionnelle de d\u00e9sir transmu\u00e9 en art obsidional\u00a0? Comme tout grand po\u00e8te ou presque, Sade est in\u00e9gal. La charge \u00e9rotique et langagi\u00e8re des cent vingt journ\u00e9es de Sodome, de Justine ou les malheurs de la vertu, de l\u2019Histoire de Juliette, sa s\u0153ur ou les prosp\u00e9rit\u00e9s du vice, ne se retrouve nulle part ailleurs dans son \u0153uvre pourtant consid\u00e9rable. Rimbaud retour d\u2019Abyssinie s\u2019installe en homme de lettres, romancier, nouvelliste. Au d\u00e9but d\u2019Aline et Valcour, un roman par ailleurs insipide, et dans maintes nouvelles des Crimes de l\u2019amour ou esquisses des Historiettes, contes et fabliaux, l\u2019autofiction fleurit avec une fra\u00eecheur aussi naturelle que frelat\u00e9e de nos jours, et en plusieurs versions l\u2019on retrouve les aventures embellies d\u2019un gentilhomme de bonne famille aux prises avec les parvenus fanatiques de la noblesse de robe. Quelques nouvelles font exception, surtout Augustine de Villeblanche (figurant on ne sait pourquoi dans les Historiettes) o\u00f9 impertinent d\u2019un sexe en trompe-l\u2019\u0153il, pour une double s\u00e9duction paradoxale Sade pr\u00e9figure Wilde, et Eug\u00e9nie de Franval dont l\u2019h\u00e9ro\u00efne \u00e9ponyme, \u00e9duqu\u00e9e \u00e0 dessein, est l\u2019objet d\u2019un amour plus total qu\u2019incestueux o\u00f9 s\u2019exprime toute la d\u00e9licatesse relev\u00e9e par Barthes. Th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9, impossible si les victimes ne tiennent pas leur r\u00f4le de composition en g\u00e9missant au moment opportun. Dans les prosp\u00e9rit\u00e9s du vice Juliette monte un couvent dans son parc pour que son amant le ministre Saint-Fond et son ami aient le plaisir de le d\u00e9vaster, y loge une famille qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 pers\u00e9cut\u00e9e pour de lubriques retrouvailles. La couleur, la charge. Ce mauve, ce tr\u00e9buchement de Thelonious Monk. Ce susurrement \u00e0 pointes de feu de Miles Davis. Le fer rouge imprimant sur l\u2019\u00e9paule de Justine une fleur de lys est celui m\u00eame \u00e0 mille rebours et retours qui inscrit les lettres de feu de gr\u00e2ce perverse qu\u2019exhale l\u2019embastill\u00e9. Sade l\u2019homme pivot, dont les origines remontent aux croisades et \u00e0 Laure chant\u00e9e par P\u00e9trarque, membre de la Section des Piques aux c\u00f4t\u00e9s de Robespierre (\u00ab\u00a0Fran\u00e7ais, encore un effort si vous voulez \u00eatre r\u00e9publicains\u00a0\u00bb)\u00a0; son \u0153uvre cardinale secouant l\u2019aigrette tous azimuts, poussant ses antennes par del\u00e0 Nietzsche, la psychanalyse et le surr\u00e9alisme. Tous \u00e0 poil, dit-il, qui ne comprendrait rien au Japon. Dans l\u2019enfer des biblioth\u00e8ques, un autre lui a succ\u00e9d\u00e9. La nouvelle \u00e8re glaciaire qui l\u2019\u00e9pargne et n\u00e9glige les dits \u00ab\u00a0scandales litt\u00e9raires\u00a0\u00bb, telle Histoire \u00e0 l\u2019O de rose, telle lettre ouverte au colin froid, fus\u00e9es d\u2019artifice mouill\u00e9es, qui pr\u00e9serve C\u00e9line et autres collabos de plume, y a pr\u00e9cipit\u00e9 son descendant de moindre envergure, encore plus po\u00e8te que lui, Tony Duvert. Entretemps Alain Robbe-Grillet multiplie exhaustivement ses descriptions de minutie obsessionnelle avant d\u2019abandonner le Nouveau Roman \u00e0 son mauvais sort pour le cin\u00e9ma, o\u00f9 il exerce plus efficacement sa filiation sadienne. D\u00e8s Portrait d\u2019homme couteau (1969), Tony Duvert \u00a0fissure cet univers implacable sous la pouss\u00e9e d\u2019un d\u00e9sir de l\u2019enfant qui r\u00e9pare l\u2019enfant soi. Altern\u00e9s, indissociablement fusionnels imparfait et pr\u00e9sent toujours indicatifs, premi\u00e8re et troisi\u00e8me personne, troisi\u00e8me et tierce d\u2019un singulier singulier vitrifient au scalpel, d\u00e9lassent en po\u00e9sie la prose la plus s\u00e8che. Le descriptif sans mode d\u2019emploi d\u00e9ploie un mode d\u2019envoi. Cette libert\u00e9 a un prix\u00a0: le r\u00e9cit est le meurtre, tout en reprises et variations, d\u2019un gar\u00e7onnet de dix ans attir\u00e9 dans une vaste maison isol\u00e9e, parfois en ruines, qui r\u00e9dime la blessure de l\u2019enfant soi dont barrant le ventre est tapie l\u2019inamovible cicatrice d\u00e8s les premiers paragraphes \u2013 bient\u00f4t tourne en quelques laisses contemporaines sans autre ponctuation que de blancs. 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