{"id":6996,"date":"2026-04-02T18:07:59","date_gmt":"2026-04-02T16:07:59","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=6996"},"modified":"2026-04-19T20:06:46","modified_gmt":"2026-04-19T18:06:46","slug":"dossier-lettre-de-pierre-escot-variations-autour-de-jacques-henri-michot-2-12","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2026\/04\/02\/dossier-lettre-de-pierre-escot-variations-autour-de-jacques-henri-michot-2-12\/","title":{"rendered":"[Dossier] Lettre de Pierre Escot, Variations autour de Jacques-Henri Michot [2\/13]"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>CHER JACQUES-HENRI,<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cela fait d\u00e9j\u00e0 un certain temps que nous avons ce rituel t\u00e9l\u00e9phonique, quatre-cinq fois l\u2019an pour nous donner des nouvelles, entendre la voix, important la voix. Ce contact me permet tr\u00e8s souvent de me redonner de l\u2019\u00e9nergie quand des heurts successifs peuvent ralentir ma capacit\u00e9 d\u2019\u00e9criture et de concentration. J\u2019ai mis en commentaire sur un r\u00e9seau social que j\u2019\u00e9tais une vigie mais en fait la vigie, c\u2019est toi. Ce point-t\u00e9moin des op\u00e9rations en cours, celui qui garantit la s\u00e9curit\u00e9 des travailleurs en surveillant attentivement leurs activit\u00e9s, identifiant les risques et comportements dangereux, prenant des mesures pour pr\u00e9venir les accidents. A moins que tu ne pr\u00e9f\u00e8res le matelot install\u00e9 \u00e0 la proue du navire assurant la surveillance visuelle et auditive. Je te laisse choisir \u00e0 moins que ce ne soit finalement les deux options\u00a0: l\u2019\u00e9laboration et l\u2019anticipation d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la fl\u00e8che du temps et de l\u2019espace de l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">A moins que tu ne sois un phare et son gardien, emp\u00eachant les esprits et les corps de sombrer dans des \u00e9cueils invisibles et illusoires. Tu me parles souvent de ta fatigue, est-ce celle de l\u2019homme\u00a0? (Nous savons ce qu\u2019il en est, chacun dans son destin, des d\u00e9rapages physiologiques) ou plut\u00f4t celle de l\u2019\u00e9crivain face \u00e0 la marche du monde dans l\u2019injustice du pouvoir et des territoires. Cette fatigue, oui. Il nous reste quelques fragments pour nous aider \u00e0 rester debout, des fragments d\u2019art que l\u2019esprit de g\u00e9om\u00e9trie appelle culture et que <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-6999\" src=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/ABC_barbarie.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"314\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/ABC_barbarie.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/ABC_barbarie-215x300.jpg 215w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/ABC_barbarie-107x150.jpg 107w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/>sert l\u2019id\u00e9ologie, toi qui as su dans<em>\u00a0ABC de la barbarie\u00a0<\/em>(Al Dante, 1998) en d\u00e9busquer la langue, celle de la coercition et de l\u2019emprise. Homme aussi des dates, de naissance et de mort, des derniers instants, des premiers jours, cette humanit\u00e9 peupl\u00e9e de plus de morts que de vivants, ces m\u00e9moires en retour ouvrant le cercle d\u2019une vie dans l\u2019intervalle de mots et de phrases pour un \u00e9tat de fait du jour, la date de l\u2019un faisant partie de la m\u00e9moire de tous.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Puiser, extraire, agencer, extirper, mettre en exergue, en gras, en italique, des traces, des filaments, des blocs, un paysage du t\u00e9moin, choisissant le motif et l\u2019image dans la graduation al\u00e9atoire du temps. J\u2019aime penser \u00e0 toi \u00e9crivant chaque jour le m\u00e9morandum de ta vie, ce journal des \u00e9tats du monde int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, ce point de jonction entre le dedans et le dehors appel\u00e9 litt\u00e9rature entre dilution et contraction du moi\u00a0; un moi-journal, des moi-\u00e9ph\u00e9m\u00e9rides, ces accroches temporelles, points devenus cercles, cercles devenus points dans la dilution-contraction de la m\u00e9moire. Tu es pass\u00e9 des mots de la barbarie, des mots du pouvoir d\u00e9sign\u00e9 dans ton ABC faisant date, \u00e0 la nomination active et ac\u00e9r\u00e9 des intervalles d\u2019existence. A maintenant 89 ans, il ne t\u2019importe plus que d\u2019\u00e9crire me dis-tu, d\u2019\u00e9crire sur toi, sur tes ami(e)s d\u2019esprit l\u00e0 o\u00f9 la mort ravive l\u2019essence comme jalon dans nos retours. L\u2019\u00e9crivain comme \u00e9veilleur de m\u00e9moire, comme scribe du commerce de l\u2019esprit, comme ces ch\u0153urs antiques pr\u00e9cipitant l\u2019oracle. Il reste encore des hommes pour croire en l\u2019art, se poster devant ou de c\u00f4t\u00e9 et regarder passer le temps, jour \u00e0 jour, nous redonnant un sens \u00e0 cette fuite \u00e0 rebours dans des pages et des mots. J\u2019aime penser \u00e0 toi continuant inlassablement \u00e0 lutter et \u00e0 nous accompagner au milieu de ta biblioth\u00e8que, de tes disques, tu es un passeur, comme on pouvait \u00eatre dans la mythologie passeur des \u00e2mes vers le paradis ou vers l\u2019enfer, \u00eatre une voix et une conscience (po\u00e9sie-prose \/ mat\u00e9rialisme dialectique) destin proche, raison de vie. J\u2019aime aussi penser \u00e0 toi comme un parent, une sorte de p\u00e8re ou d\u2019oncle, comme quelqu\u2019un que je peux citer en exemple dans ma g\u00e9n\u00e9alogie int\u00e9rieure, ma famille mentale dans laquelle je puise assise et r\u00e9confort. Il n\u2019y a pas deux mani\u00e8res d\u2019\u00e9crire, il n\u2019y en a qu\u2019une, quand la n\u00e9cessit\u00e9 fait bondir le c\u0153ur et rend les mains moites. Pourquoi \u00e9crivez-vous\u00a0? \u00ab Bon qu\u2019\u00e0 \u00e7a\u00a0\u00bb r\u00e9pondait Beckett, alors j\u2019y pense tous les jours comme tu y penses tous les jours, comme j\u2019aime \u00e0 y penser, comme je pense \u00e0 toi.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je me souviens d\u2019une nouvelle dont le nom de l\u2019auteur a disparu dans ma m\u00e9moire, o\u00f9 un homme passe sa vie \u00e0 \u00e9crire le livre d\u2019une vie et qui ne s\u2019av\u00e8re \u00eatre tout \u00e0 la fin que des pages toutes noires, des blocs de noir o\u00f9 l\u2019encre a tout rempli. Il nous reste encore du temps avant ce noir, avant que quelqu\u2019un ne vienne d\u00e9chiffrer tout cela, tous ces mots accumul\u00e9s afin d\u2019en redonner tous les espaces pour que le sens revienne \u00e0 l\u2019origine, \u00e0 la naissance des mots.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Alors comme ton cher Sam le dit dans <em>Nouvelles et textes pour rien<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Et personnellement je n\u2019ai plus de temps \u00e0 perdre, je l\u2019entends dire, et que ce sera tout, pour ce soir, que la nuit arrive et qu\u2019il est temps de s\u2019y mettre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: right;\">Je t\u2019embrasse fort<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: right;\">Ton ami<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: right;\">Pierre<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">Par Pierre Escot, 2024<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2026\/03\/26\/dossier-variations-autour-de-jacques-henri-michot-par-emmanuel-regniez-et-sophie-carmona-dir-1-12\/\"><strong>Lire la premi\u00e8re livraison<\/strong><\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CHER JACQUES-HENRI, &nbsp; Cela fait d\u00e9j\u00e0 un certain temps que nous avons ce rituel t\u00e9l\u00e9phonique, quatre-cinq fois l\u2019an pour nous donner des nouvelles, entendre la voix, important la voix. Ce contact me permet tr\u00e8s souvent de me redonner de l\u2019\u00e9nergie quand des heurts successifs peuvent ralentir ma capacit\u00e9 d\u2019\u00e9criture et de concentration. J\u2019ai mis en commentaire sur un r\u00e9seau social que j\u2019\u00e9tais une vigie mais en fait la vigie, c\u2019est toi. Ce point-t\u00e9moin des op\u00e9rations en cours, celui qui garantit la s\u00e9curit\u00e9 des travailleurs en surveillant attentivement leurs activit\u00e9s, identifiant les risques et comportements dangereux, prenant des mesures pour pr\u00e9venir les accidents. A moins que tu ne pr\u00e9f\u00e8res le matelot install\u00e9 \u00e0 la proue du navire assurant la surveillance visuelle et auditive. Je te laisse choisir \u00e0 moins que ce ne soit finalement les deux options\u00a0: l\u2019\u00e9laboration et l\u2019anticipation d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la fl\u00e8che du temps et de l\u2019espace de l\u2019autre. A moins que tu ne sois un phare et son gardien, emp\u00eachant les esprits et les corps de sombrer dans des \u00e9cueils invisibles et illusoires. Tu me parles souvent de ta fatigue, est-ce celle de l\u2019homme\u00a0? (Nous savons ce qu\u2019il en est, chacun dans son destin, des d\u00e9rapages physiologiques) ou plut\u00f4t celle de l\u2019\u00e9crivain face \u00e0 la marche du monde dans l\u2019injustice du pouvoir et des territoires. Cette fatigue, oui. Il nous reste quelques fragments pour nous aider \u00e0 rester debout, des fragments d\u2019art que l\u2019esprit de g\u00e9om\u00e9trie appelle culture et que sert l\u2019id\u00e9ologie, toi qui as su dans\u00a0ABC de la barbarie\u00a0(Al Dante, 1998) en d\u00e9busquer la langue, celle de la coercition et de l\u2019emprise. Homme aussi des dates, de naissance et de mort, des derniers instants, des premiers jours, cette humanit\u00e9 peupl\u00e9e de plus de morts que de vivants, ces m\u00e9moires en retour ouvrant le cercle d\u2019une vie dans l\u2019intervalle de mots et de phrases pour un \u00e9tat de fait du jour, la date de l\u2019un faisant partie de la m\u00e9moire de tous. Puiser, extraire, agencer, extirper, mettre en exergue, en gras, en italique, des traces, des filaments, des blocs, un paysage du t\u00e9moin, choisissant le motif et l\u2019image dans la graduation al\u00e9atoire du temps. J\u2019aime penser \u00e0 toi \u00e9crivant chaque jour le m\u00e9morandum de ta vie, ce journal des \u00e9tats du monde int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, ce point de jonction entre le dedans et le dehors appel\u00e9 litt\u00e9rature entre dilution et contraction du moi\u00a0; un moi-journal, des moi-\u00e9ph\u00e9m\u00e9rides, ces accroches temporelles, points devenus cercles, cercles devenus points dans la dilution-contraction de la m\u00e9moire. Tu es pass\u00e9 des mots de la barbarie, des mots du pouvoir d\u00e9sign\u00e9 dans ton ABC faisant date, \u00e0 la nomination active et ac\u00e9r\u00e9 des intervalles d\u2019existence. A maintenant 89 ans, il ne t\u2019importe plus que d\u2019\u00e9crire me dis-tu, d\u2019\u00e9crire sur toi, sur tes ami(e)s d\u2019esprit l\u00e0 o\u00f9 la mort ravive l\u2019essence comme jalon dans nos retours. L\u2019\u00e9crivain comme \u00e9veilleur de m\u00e9moire, comme scribe du commerce de l\u2019esprit, comme ces ch\u0153urs antiques pr\u00e9cipitant l\u2019oracle. Il reste encore des hommes pour croire en l\u2019art, se poster devant ou de c\u00f4t\u00e9 et regarder passer le temps, jour \u00e0 jour, nous redonnant un sens \u00e0 cette fuite \u00e0 rebours dans des pages et des mots. J\u2019aime penser \u00e0 toi continuant inlassablement \u00e0 lutter et \u00e0 nous accompagner au milieu de ta biblioth\u00e8que, de tes disques, tu es un passeur, comme on pouvait \u00eatre dans la mythologie passeur des \u00e2mes vers le paradis ou vers l\u2019enfer, \u00eatre une voix et une conscience (po\u00e9sie-prose \/ mat\u00e9rialisme dialectique) destin proche, raison de vie. J\u2019aime aussi penser \u00e0 toi comme un parent, une sorte de p\u00e8re ou d\u2019oncle, comme quelqu\u2019un que je peux citer en exemple dans ma g\u00e9n\u00e9alogie int\u00e9rieure, ma famille mentale dans laquelle je puise assise et r\u00e9confort. Il n\u2019y a pas deux mani\u00e8res d\u2019\u00e9crire, il n\u2019y en a qu\u2019une, quand la n\u00e9cessit\u00e9 fait bondir le c\u0153ur et rend les mains moites. Pourquoi \u00e9crivez-vous\u00a0? \u00ab Bon qu\u2019\u00e0 \u00e7a\u00a0\u00bb r\u00e9pondait Beckett, alors j\u2019y pense tous les jours comme tu y penses tous les jours, comme j\u2019aime \u00e0 y penser, comme je pense \u00e0 toi. Je me souviens d\u2019une nouvelle dont le nom de l\u2019auteur a disparu dans ma m\u00e9moire, o\u00f9 un homme passe sa vie \u00e0 \u00e9crire le livre d\u2019une vie et qui ne s\u2019av\u00e8re \u00eatre tout \u00e0 la fin que des pages toutes noires, des blocs de noir o\u00f9 l\u2019encre a tout rempli. Il nous reste encore du temps avant ce noir, avant que quelqu\u2019un ne vienne d\u00e9chiffrer tout cela, tous ces mots accumul\u00e9s afin d\u2019en redonner tous les espaces pour que le sens revienne \u00e0 l\u2019origine, \u00e0 la naissance des mots. 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