{"id":7018,"date":"2026-04-11T08:59:05","date_gmt":"2026-04-11T06:59:05","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=7018"},"modified":"2026-04-11T08:59:46","modified_gmt":"2026-04-11T06:59:46","slug":"dossier-emmanuel-regniez-jacques-henri-michot-ou-la-melancolie-a-la-boutonniere-variations-autour-de-j-h-michot-3-12","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2026\/04\/11\/dossier-emmanuel-regniez-jacques-henri-michot-ou-la-melancolie-a-la-boutonniere-variations-autour-de-j-h-michot-3-12\/","title":{"rendered":"[Dossier] Emmanuel Regniez, Jacques-Henri Michot, ou la m\u00e9lancolie \u00e0 la boutonni\u00e8re [Variations autour de J-H Michot, 3 \/ 12]"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c7a commence \u00e0 Lille. Je suis enseignant et j\u2019ai des heures de d\u00e9tachement pour m\u2019occuper de la promotion de la po\u00e9sie contemporaine dans l\u2019acad\u00e9mie de Lille. Vaste projet, vaste programme. Je tente donc de mettre en lien des enseignants, des \u00e9l\u00e8ves avec la po\u00e9sie contemporaine. J\u2019organise des rencontres. Je fais la connaissance de deux auteurs qui vont \u00eatre importants pour moi : Emmanuelle Pireyre et Jacques-Henri Michot. Je lis un <em>ABC de la barbarie<\/em>, et je suis sous le choc. C\u2019est tout ce que j\u2019aime. Des citations, encore des citations. Une organisation millim\u00e9tr\u00e9e de celles-ci. Un ensemble qui fait sens et qui donne du sens. Une r\u00e9flexion sur le langage, quotidien. Je tiens assez vite ce livre pour un livre important de la po\u00e9sie contemporaine, de la litt\u00e9rature. Je ne peux m\u2019en s\u00e9parer, si bien que lorsque je pars vivre \u00e0 Tokyo pour cinq ans, je n\u2019emm\u00e8ne qu\u2019un livre, pas celui de Michot, mais un roman de Thomas Bernhard. Cependant tr\u00e8s vite ce livre me manque, comme peut manquer un ami, et je le fais venir \u00e0 Tokyo. <em>Un ABC de la barbarie<\/em> est avec moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter  wp-image-7020\" src=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHM_texte3.jpg\" alt=\"\" width=\"520\" height=\"758\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHM_texte3.jpg 500w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHM_texte3-206x300.jpg 206w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHM_texte3-103x150.jpg 103w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHM_texte3-366x534.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 520px) 100vw, 520px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c0 Tokyo, j\u2019erre, je me prom\u00e8ne, d\u00e9couvre des quartiers, dont celui des bouquinistes, o\u00f9 je trouve des livres en fran\u00e7ais. Beaucoup de livres en fran\u00e7ais. \u00c0 Tokyo j\u2019avais les \u0153uvres compl\u00e8tes de Bataille, par exemple, que je n\u2019avais pas en France.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et puis un jour je tombe sur la th\u00e8se d\u2019\u00e9tat de Maurice L\u00e9vy sur le roman gothique, en deux volumes, tr\u00e8s gros. Une th\u00e8se \u00e0 l\u2019ancienne, fournie, pleine. Je la lis avec passion et amusement, le style y est tr\u00e8s acad\u00e9mique, mais elle fourmille de citations de romans gothiques, connus et inconnus.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je m\u2019amuse \u00e0 les noter, \u00e0 les disposer. Cela deviendra <em>L\u2019ABC du gothique<\/em>, mon premier livre. Bien s\u00fbr le titre est un clin d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019ouvrage de Michot. Et comme lui j\u2019essaye de d\u00e9monter le monde (du gothique) pour le remonter ensuite, en un geste po\u00e9tique et litt\u00e9raire. Politique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je corresponds avec Jacques-Henri Michot et une partie de nos discussions, en clin d\u2019\u0153il encore, rentre dans mon livre.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est une dr\u00f4le d\u2019\u00e9poque pour moi, o\u00f9 je me sens loin de tout et de tout le monde, et o\u00f9 je suis proche, si proche de quelques personnes ch\u00e8res et importantes, dont Jacques-Henri Michot.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019\u00e9tais loin, mes amis \u00e9taient proches. J\u2019\u00e9tais loin, mais je sentais la pr\u00e9sence de mes amis, avec moi, dont celle de Jacques-Henri<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-6999\" src=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/ABC_barbarie.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"314\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/ABC_barbarie.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/ABC_barbarie-215x300.jpg 215w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/ABC_barbarie-107x150.jpg 107w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> Michot, l\u00e0, toujours l\u00e0, comme une ombre bienveillante, en pr\u00e9sence derri\u00e8re moi, \u00e0 me guider, \u00e0 m\u2019aider. J\u2019avance dans l\u2019\u00e9criture et je pense \u00e0 Jacques-Henri Michot. Me dis que je veux faire quelque chose comme lui, cet ABC qui est un monde en lui-m\u00eame. Je veux aussi par le livre, objet fini, dire le monde, mon monde.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ces quelques remarques biographiques, non pas pour raconter ma vie, mais pour essayer de dire l\u2019importance d\u2019<em>Un Abc de la barbarie<\/em>, qui fait partie de ces livres qui ne me quittent pas, auxquels je pense tout le temps, quand je lis et quand j\u2019\u00e9cris. Un livre-guide, un livre phare, qui me donne la balise de ce que doit \u00eatre l\u2019\u00e9criture, l\u2019acte d\u2019\u00e9crire, le besoin d\u2019\u00e9crire. Je pourrais aussi parler des autres livres de Jacques-Henri Michot, mais ce premier rencontr\u00e9 est celui qui m\u2019a fait la plus forte impression, est celui qui continue, oui, \u00e0 me fasciner.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce que j\u2019aime et admire dans le travail d\u2019\u00e9criture de Jacques-Henri Michot, c\u2019est son \u00e9thique, h\u00e9rit\u00e9e de Brecht, de Breton, de Leiris, de Perec, et j\u2019en passe. Une \u00e9thique de l\u2019\u00e9criture qui passe par le besoin de dire, bien dire, toujours bien dire, et de ne pas oublier l\u2019autre, celui qui lit, celui qui vit. Un lecteur, un non-lecteur, qui est l\u00e0 et qui avance dans les brumes opaques de notre \u00e9poque, qui n\u2019est pas si dr\u00f4le que cela. Pour moi, <em>Un ABC de la barbarie <\/em>est aussi un ABC de la lecture, un guide des lectures possibles, un guide qui ouvre un monde dans l\u2019univers de la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Car le livre de Jacques-Henri Michot est un livre qui donne envie de lire, les auteurs qu\u2019il cite, bien s\u00fbr, mais aussi, et surtout, le monde tel qu\u2019il se d\u00e9ploie devant nous dans son langage. Ce que montre Jacques-Henri Michot, dans ses listes, dans ses analyses, dans ses retours, dans ses notes, c\u2019est que le monde a son langage et que ce langage il faut l\u2019apprendre pour ne pas en \u00eatre esclave. Cette attention si particuli\u00e8re, si fine et si ac\u00e9r\u00e9e au langage du monde est pour mieux nous ouvrir les yeux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Un ABC de la barbarie<\/em> serait-il alors un ouvrage d\u2019\u00e9thique. On peut y penser. Une \u00e9thique \u00e0 la Spinoza. Une \u00e9thique si bien men\u00e9e qu\u2019elle en devient vertigineuse. Une \u00e9thique qui ouvre autant de questions qu\u2019elle y r\u00e9pond. Une \u00e9thique qui prend par la main et qui laisse le lecteur, non pas en chemin, mais au bout du chemin, qui le laisse se retourner et voir le chemin parcouru.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cette citation de Walter Benjamin, tir\u00e9e du <em>Livre des passages<\/em>, pourrait parfaitement s\u2019appliquer au travail d\u2019\u00e9criture de Jacques-Henri Michaux\u00a0: \u00ab\u00a0M\u00e9thode de ce travail\u00a0: le montage litt\u00e9raire.\u00a0Je n\u2019ai rien \u00e0 dire. Seulement \u00e0 montrer. Je ne vais rien d\u00e9rober de pr\u00e9cieux, ni m\u2019approprier des formules spirituelles. Mais les guenilles, le rebut\u00a0: je ne veux pas en faire l\u2019inventaire mais leur rendre justice de la seule fa\u00e7on possible\u00a0: en les utilisant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce que j\u2019ai retrouv\u00e9, plus tard, dans les ouvrages de Georges Didi-Huberman, quand il parle de \u00ab\u00a0dysposition\u00a0\u00bb dans <em>Quand les images prennent position<\/em>, cette mani\u00e8re de d\u00e9monter et de remonter. Donner \u00e0 lire autre chose, donner \u00e0 lire une autre possibilit\u00e9 de voir le monde. Didi-Huberman partant de Brecht, comme Jacques-Henri Michot. (Brecht est du reste aussi l\u2019auteur d\u2019un ABC, celui de la guerre : <em>ABC de la guerre<\/em>). Car il s\u2019agit de d\u00e9monter l\u2019ordre. L\u2019ordre \u00e9tabli, l\u2019ordre des choses, le \u00ab\u00a0tout est en ordre\u00a0\u00bb, et arriver au constat de Shakespeare que le monde est bien en d\u00e9sordre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Un ABC est un ouvrage qui se veut p\u00e9dagogique. Qu\u2019il soit de la lecture, de la guerre ou de la barbarie. Un ABC est un ouvrage qui classe le monde en un ordre al\u00e9atoire, mais ordonn\u00e9, qui est celui de l\u2019alphabet. Un ABC est un ouvrage qui nous permet de retourner en enfance et d\u2019ouvrir les yeux, na\u00efvement, sur le monde.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Un ABC nous apprend \u00e0 lire, mais est aussi le premier \u00e9l\u00e9ment d\u2019une science, d\u2019une technique, d\u2019un art, d\u2019une activit\u00e9. Un ABC nous donne les premiers outils pour ma\u00eetriser, pour se guider dans un univers dont nous ne sommes pas familiers. Univers de la lecture, de la guerre ou de la barbarie.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pas une barbarie. Mais la barbarie. C\u2019est ce qui int\u00e9resse Jacques-Henri Michot, la barbarie.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter  wp-image-7021\" src=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHMbis_texte3.jpg\" alt=\"\" width=\"520\" height=\"758\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHMbis_texte3.jpg 500w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHMbis_texte3-206x300.jpg 206w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHMbis_texte3-103x150.jpg 103w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHMbis_texte3-366x534.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 520px) 100vw, 520px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En 2009, sur mon blog, j\u2019\u00e9cris ce petit texte pour lui\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il allume un cigarillo.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le sixi\u00e8me, donc, de la journ\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il boit un troisi\u00e8me caf\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il pense au whisky de ce soir. Ou peut-\u00eatre de la fin d\u2019apr\u00e8s-midi.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il lit, il \u00e9crit, il \u00e9coute de la musique, il regarde un film, il r\u00e9pond \u00e0 des mails, il lit, il \u00e9crit, il \u00e9coute de la musique et regarde encore un film\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il me dit : \u00ab <em>l\u2019\u00e9crivain le plus important, pour moi, c\u2019est Bertolt Brecht.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il me dit : \u00ab <em>Je crois que j\u2019ai tout lu, de Brecht. Et quand je dis \u00ab lu \u00bb, je veux dire \u00ab lu \u00bb et relu<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il pars\u00e8me ses textes de bandits.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>La vie, l\u2019amour, la mort.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab <em>Le communisme est la sauvegarde de l\u2019individu<\/em> \u00bb, pense-t-il.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et tous les matins il remet son d\u00e9sespoir au revers de sa veste, l\u2019ajuste avec soin, autant de soin que d\u2019autres le font avec leur n\u0153ud de cravate.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019aime bien la derni\u00e8re phrase, et je crois qu\u2019elle correspond le mieux \u00e0 qui est Jacques-Henri Michot, \u00e0 sa place dans la po\u00e9sie\u00a0: un dandy. Pas au sens p\u00e9joratif du terme, pas dans son sens bourgeois, mais dans celui, presque spinoziste, de celui qui a d\u00e9cid\u00e9 de lui et qui affronte le monde avec ses armes, aff\u00fbt\u00e9es et pr\u00eates. Le dandy comme sommet de la po\u00e9sie, comme erreur de Dieu. Et si m\u00e9lancolie il y a, et il y a, c\u2019est aussi une m\u00e9lancolie spinoziste, une m\u00e9lancolie qui met des mots et des notes, des mots pour moduler, pour montrer la diversit\u00e9 de la personne, pour montrer qu\u2019il n\u2019est pas un, mais plusieurs, des notes en bas de pages, des notes sur une partition, car chaque livre de Jacques-Henri Michot est, ne l\u2019oublions pas, compos\u00e9, comme un morceau de musique.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je crois que c\u2019est pour cela que Jacques-Henri Michot aime tellement la musique, car tout m\u00e9lancolique aime la musique, car tout m\u00e9lancolique sait que seule la musique pourra le sortir de son \u00e9tat\u00a0: Bach, Beethoven. La musique classique, le jazz, aussi. Je me souviens avoir vu chez lui le coffret d&rsquo;Albert Ayler. Mais aussi Dolphy, que j\u2019aime tant. Et d\u2019autres.\u00a0Qu\u2019elle seule, la musique, peut le lib\u00e9rer de tous ses d\u00e9lires interpr\u00e9tatifs, qu\u2019elle seule, la musique, peut le faire entrer dans un grand monde, d\u00e9tach\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Jacques-Henri Michot, pour continuer \u00e0 filer la m\u00e9lancolie, est comme Richard Burton, l\u2019auteur de <em>L\u2019Anatomie de la m\u00e9lancolie<\/em>, un homme qui redresse le monde par la citation, par les citations.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et puis il y a Beckett, que cite souvent Jacques-Henri Michot, qui fait partie de son panth\u00e9on des auteurs lus et relus, Beckett qui nous aura appris quoi faire de notre malheur. Qui nous aura appris que l\u2019on peut tout recommencer, que l\u2019erreur permet d\u2019avancer et de tracer notre sillon, patiemment. Car si on ne peut \u00eatre heureux, il faut bien faire quelque chose de notre malheur. Et Jacques-Henri Michot le montre aussi, que si notre malheur est notre malheur, on peut malgr\u00e9 tout en faire quelque chose.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La po\u00e9sie de Jacques-Henri Michot, c\u2019est le sourire de <em>La femme en bleu lisant une lettre<\/em>, de Vermeer, lisant sans doute une lettre d\u2019amour, lisant dans toute la d\u00e9licatesse que peut apporter la lecture, lisant et souriant. Un sourire qui dit oui au monde malgr\u00e9 ses lourdeurs et ses horreurs, un sourire qui n\u2019est pas carnassier et d\u00e9voreur, un sourire qui veut juste, du bout des l\u00e8vres, dire oui, encore oui, toujours oui\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le monde n\u2019est qu\u2019abusion, disait d\u00e9j\u00e0 Villon. Et j\u2019attends le prochain texte de Jacques-Henri Michot qui en fera encore la d\u00e9monstration parfaite, comme il sait si bien le faire, depuis des ann\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c7a commence \u00e0 Lille. Je suis enseignant et j\u2019ai des heures de d\u00e9tachement pour m\u2019occuper de la promotion de la po\u00e9sie contemporaine dans l\u2019acad\u00e9mie de Lille. Vaste projet, vaste programme. Je tente donc de mettre en lien des enseignants, des \u00e9l\u00e8ves avec la po\u00e9sie contemporaine. J\u2019organise des rencontres. Je fais la connaissance de deux auteurs qui vont \u00eatre importants pour moi : Emmanuelle Pireyre et Jacques-Henri Michot. Je lis un ABC de la barbarie, et je suis sous le choc. C\u2019est tout ce que j\u2019aime. Des citations, encore des citations. Une organisation millim\u00e9tr\u00e9e de celles-ci. Un ensemble qui fait sens et qui donne du sens. Une r\u00e9flexion sur le langage, quotidien. Je tiens assez vite ce livre pour un livre important de la po\u00e9sie contemporaine, de la litt\u00e9rature. Je ne peux m\u2019en s\u00e9parer, si bien que lorsque je pars vivre \u00e0 Tokyo pour cinq ans, je n\u2019emm\u00e8ne qu\u2019un livre, pas celui de Michot, mais un roman de Thomas Bernhard. Cependant tr\u00e8s vite ce livre me manque, comme peut manquer un ami, et je le fais venir \u00e0 Tokyo. Un ABC de la barbarie est avec moi. &nbsp; \u00c0 Tokyo, j\u2019erre, je me prom\u00e8ne, d\u00e9couvre des quartiers, dont celui des bouquinistes, o\u00f9 je trouve des livres en fran\u00e7ais. Beaucoup de livres en fran\u00e7ais. \u00c0 Tokyo j\u2019avais les \u0153uvres compl\u00e8tes de Bataille, par exemple, que je n\u2019avais pas en France. Et puis un jour je tombe sur la th\u00e8se d\u2019\u00e9tat de Maurice L\u00e9vy sur le roman gothique, en deux volumes, tr\u00e8s gros. Une th\u00e8se \u00e0 l\u2019ancienne, fournie, pleine. Je la lis avec passion et amusement, le style y est tr\u00e8s acad\u00e9mique, mais elle fourmille de citations de romans gothiques, connus et inconnus. Je m\u2019amuse \u00e0 les noter, \u00e0 les disposer. Cela deviendra L\u2019ABC du gothique, mon premier livre. Bien s\u00fbr le titre est un clin d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019ouvrage de Michot. Et comme lui j\u2019essaye de d\u00e9monter le monde (du gothique) pour le remonter ensuite, en un geste po\u00e9tique et litt\u00e9raire. Politique. &nbsp; Je corresponds avec Jacques-Henri Michot et une partie de nos discussions, en clin d\u2019\u0153il encore, rentre dans mon livre. C\u2019est une dr\u00f4le d\u2019\u00e9poque pour moi, o\u00f9 je me sens loin de tout et de tout le monde, et o\u00f9 je suis proche, si proche de quelques personnes ch\u00e8res et importantes, dont Jacques-Henri Michot. J\u2019\u00e9tais loin, mes amis \u00e9taient proches. J\u2019\u00e9tais loin, mais je sentais la pr\u00e9sence de mes amis, avec moi, dont celle de Jacques-Henri Michot, l\u00e0, toujours l\u00e0, comme une ombre bienveillante, en pr\u00e9sence derri\u00e8re moi, \u00e0 me guider, \u00e0 m\u2019aider. J\u2019avance dans l\u2019\u00e9criture et je pense \u00e0 Jacques-Henri Michot. Me dis que je veux faire quelque chose comme lui, cet ABC qui est un monde en lui-m\u00eame. Je veux aussi par le livre, objet fini, dire le monde, mon monde. Ces quelques remarques biographiques, non pas pour raconter ma vie, mais pour essayer de dire l\u2019importance d\u2019Un Abc de la barbarie, qui fait partie de ces livres qui ne me quittent pas, auxquels je pense tout le temps, quand je lis et quand j\u2019\u00e9cris. Un livre-guide, un livre phare, qui me donne la balise de ce que doit \u00eatre l\u2019\u00e9criture, l\u2019acte d\u2019\u00e9crire, le besoin d\u2019\u00e9crire. Je pourrais aussi parler des autres livres de Jacques-Henri Michot, mais ce premier rencontr\u00e9 est celui qui m\u2019a fait la plus forte impression, est celui qui continue, oui, \u00e0 me fasciner. &nbsp; Ce que j\u2019aime et admire dans le travail d\u2019\u00e9criture de Jacques-Henri Michot, c\u2019est son \u00e9thique, h\u00e9rit\u00e9e de Brecht, de Breton, de Leiris, de Perec, et j\u2019en passe. Une \u00e9thique de l\u2019\u00e9criture qui passe par le besoin de dire, bien dire, toujours bien dire, et de ne pas oublier l\u2019autre, celui qui lit, celui qui vit. Un lecteur, un non-lecteur, qui est l\u00e0 et qui avance dans les brumes opaques de notre \u00e9poque, qui n\u2019est pas si dr\u00f4le que cela. Pour moi, Un ABC de la barbarie est aussi un ABC de la lecture, un guide des lectures possibles, un guide qui ouvre un monde dans l\u2019univers de la litt\u00e9rature. Car le livre de Jacques-Henri Michot est un livre qui donne envie de lire, les auteurs qu\u2019il cite, bien s\u00fbr, mais aussi, et surtout, le monde tel qu\u2019il se d\u00e9ploie devant nous dans son langage. Ce que montre Jacques-Henri Michot, dans ses listes, dans ses analyses, dans ses retours, dans ses notes, c\u2019est que le monde a son langage et que ce langage il faut l\u2019apprendre pour ne pas en \u00eatre esclave. Cette attention si particuli\u00e8re, si fine et si ac\u00e9r\u00e9e au langage du monde est pour mieux nous ouvrir les yeux. &nbsp; Un ABC de la barbarie serait-il alors un ouvrage d\u2019\u00e9thique. On peut y penser. Une \u00e9thique \u00e0 la Spinoza. Une \u00e9thique si bien men\u00e9e qu\u2019elle en devient vertigineuse. Une \u00e9thique qui ouvre autant de questions qu\u2019elle y r\u00e9pond. Une \u00e9thique qui prend par la main et qui laisse le lecteur, non pas en chemin, mais au bout du chemin, qui le laisse se retourner et voir le chemin parcouru. &nbsp; Cette citation de Walter Benjamin, tir\u00e9e du Livre des passages, pourrait parfaitement s\u2019appliquer au travail d\u2019\u00e9criture de Jacques-Henri Michaux\u00a0: \u00ab\u00a0M\u00e9thode de ce travail\u00a0: le montage litt\u00e9raire.\u00a0Je n\u2019ai rien \u00e0 dire. Seulement \u00e0 montrer. Je ne vais rien d\u00e9rober de pr\u00e9cieux, ni m\u2019approprier des formules spirituelles. Mais les guenilles, le rebut\u00a0: je ne veux pas en faire l\u2019inventaire mais leur rendre justice de la seule fa\u00e7on possible\u00a0: en les utilisant.\u00a0\u00bb Ce que j\u2019ai retrouv\u00e9, plus tard, dans les ouvrages de Georges Didi-Huberman, quand il parle de \u00ab\u00a0dysposition\u00a0\u00bb dans Quand les images prennent position, cette mani\u00e8re de d\u00e9monter et de remonter. Donner \u00e0 lire autre chose, donner \u00e0 lire une autre possibilit\u00e9 de voir le monde. Didi-Huberman partant de Brecht, comme Jacques-Henri Michot. (Brecht est du reste aussi l\u2019auteur d\u2019un ABC, celui de la guerre : ABC de la guerre). Car il s\u2019agit de d\u00e9monter l\u2019ordre. L\u2019ordre \u00e9tabli, l\u2019ordre des choses, le \u00ab\u00a0tout est en ordre\u00a0\u00bb, et arriver au constat de Shakespeare que le monde est bien en d\u00e9sordre. &nbsp;&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6968,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[1380,2948,162,383,1552,384,2944,1174],"class_list":["post-7018","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-bertold-brecht","tag-emmanuel-regniez","tag-georges-didi-huberman","tag-georges-bataille","tag-jacques-henri-michot","tag-samuel-beckett","tag-sophie-carmona","tag-walter-benjamin"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7018","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7018"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7018\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7022,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7018\/revisions\/7022"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6968"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7018"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7018"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7018"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}