{"id":7048,"date":"2026-04-16T19:53:26","date_gmt":"2026-04-16T17:53:26","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=7048"},"modified":"2026-04-16T19:53:26","modified_gmt":"2026-04-16T17:53:26","slug":"dossier-arno-bertina-jacques-henri-michot-dans-lhistoire-variations-autour-de-j-h-michot-4-12","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2026\/04\/16\/dossier-arno-bertina-jacques-henri-michot-dans-lhistoire-variations-autour-de-j-h-michot-4-12\/","title":{"rendered":"[Dossier] Arno Bertina, Jacques-Henri Michot dans l\u2019Histoire [Variations autour de J-H Michot, 4 \/ 12]"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Au travail sur des pages de <em>Daewoo<\/em> que Fran\u00e7ois Bon a fait paraitre en 2004. Ce livre est connu\u00a0: il documentait la fermeture <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-7052\" src=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Daewoo.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"324\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Daewoo.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Daewoo-185x300.jpg 185w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Daewoo-93x150.jpg 93w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/>d\u2019une usine qui s\u2019\u00e9tait implant\u00e9e dans l\u2019Est de la France huit ans plus t\u00f4t, \u00e0 grand coup de subventions publiques. Avant que l\u2019\u00e9crivain ne donne ce roman aux \u00e9ditions Fayard, il avait d\u2019abord \u00e9crit une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre pour quatre com\u00e9diennes, \u00e0 l\u2019invitation de Charles Tordjman, dont certains passages se retrouvent dans le roman. Copiant des passages \u00e0 tort et \u00e0 travers, pour le s\u00e9minaire que j\u2019anime, je rel\u00e8ve aussi cette tirade \u2013 de la pi\u00e8ce, justement \u2013, tout en me demandant pourquoi\u00a0: \u00ab\u00a0Naama : &#8211; Ce que j\u2019aurais voulu jouer ici, au th\u00e9\u00e2tre c\u2019est <em>Les Suppliantes<\/em> d&rsquo;Eschyle, une pi\u00e8ce avec seulement des femmes. Ces femmes sont assaillies par les barbares, elles fuient, se pr\u00e9sentent dans cette ville, sur ce rivage\u00a0: si on les accueille, c\u2019est toute la communaut\u00e9 d\u2019ici qui est mise en p\u00e9ril. Les demandeuses le savent, celles qui leur r\u00e9pondent depuis la ville, en venant sur la rive, le savent. La pi\u00e8ce c\u2019est juste ce moment, une bascule. Ce qui soude une communaut\u00e9 humaine, et peut \u00e0 chaque instant totalement dispara\u00eetre. Apr\u00e8s les licenciements, une fois nous sommes carr\u00e9ment entr\u00e9es dans l\u2019usine, sans autorisation, avec un beau sourire aux vigiles\u00a0: qui nous craindrait, nous, des filles\u00a0? Le b\u00e2timent bleu maintenant vide, les bureaux avec des papiers par terre et les avertissements encore placard\u00e9s aux murs. Il y avait eu ici des luttes, les filles de l\u2019usine avaient s\u00e9questr\u00e9 leur patron, s\u2019\u00e9taient assises devant les grilles, et maintenant plus rien. <em>Les Suppliantes<\/em>, oui, le jouer ici ce soir, cela aurait eu du sens, pour une actrice. Et puis, se dire que ce qui s\u2019est pass\u00e9 ici, dans l\u2019usine maintenant vide, cela nous concernait toutes, et qu\u2019il nous fallait le dire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Depuis le texte \u00ab\u00a0Comment <em>Parking <\/em>et pourquoi\u00a0\u00bb publi\u00e9 dans le mince volume <em>Parking<\/em>, en 1996, on sait que Fran\u00e7ois Bon aura souvent eu recours aux tragiques grecs pour se mettre en \u00e9tat d\u2019\u00e9crire, y trouver des ouvroirs, des d\u00e9marreurs. Dans le passage ci-dessus, c\u2019est tout une pi\u00e8ce d\u2019Eschyle qui fait irruption dans l\u2019actualit\u00e9 des d\u00e9localisations et des crimes sans traces commis par les n\u00e9o-lib\u00e9raux. Les guerres de l\u2019antiquit\u00e9 invitent \u00e0 relire le monde dont nous sommes les contemporains sans en \u00eatre les acteurs, par lequel nous sommes plus souvent d\u00e9vor\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il me faudra de longues minutes, \u00e0 regarder la Normandie grise et mouill\u00e9e depuis le train qui me ram\u00e8ne de Caen, avant de comprendre pourquoi ce passage m\u2019a retenu. C\u2019est qu\u2019il convoque la description faite par l\u2019\u00e9crivain libanais Camille Ammoun, le 28 octobre 2024. On se retrouve dans un bar pr\u00e8s du march\u00e9 Brancion, je l\u2019interroge sur son \u00e9tat d\u2019esprit alors que l\u2019arm\u00e9e Isra\u00e9lienne bombarde Beyrouth et tout le sud du Liban depuis plus d\u2019un mois, \u00e0 la recherche des dirigeants du Hezbollah mais en se moquant, comme \u00e0 Gaza avec le Hamas, de tuer, pour ce faire, des milliers de civils innocents. Camille\u00a0: \u00ab\u00a0Les Libanais de <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-7050\" src=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Les-Suppliantes.jpg\" alt=\"\" width=\"195\" height=\"322\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Les-Suppliantes.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Les-Suppliantes-182x300.jpg 182w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Les-Suppliantes-91x150.jpg 91w\" sizes=\"auto, (max-width: 195px) 100vw, 195px\" \/>confession chiite sont vis\u00e9s par Isra\u00ebl pour leurs liens avec le Hezbollah. Ils fuient donc les zones bombard\u00e9es. Lors de la guerre de 2006 entre le Hezbollah et Isra\u00ebl, la solidarit\u00e9 \u00e9tait totale. Aujourd\u2019hui, les missiles isra\u00e9liens et les drones visent des individus o\u00f9 qu\u2019ils soient, donc tout r\u00e9fugi\u00e9 peut \u00eatre une cible. Ils font donc peur \u00e0 leurs potentiels h\u00e9bergeurs. En fait Isra\u00ebl a r\u00e9ussi \u00e0 rendre <em>radioactifs<\/em> des individus juste parce qu\u2019ils appartiennent \u00e0 une certaine communaut\u00e9. Imagine\u00a0: tu es \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un gars, tu apprends qu\u2019il est chiite, tu te dis \u00ab\u00a0Il faut que je m&rsquo;\u00e9loigne, il risque de se prendre un missile haute pr\u00e9cision.\u00a0\u00bb C\u2019est le summum de la terreur, et un moyen de semer la discorde dans une population d\u00e9j\u00e0 extr\u00eamement fragment\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Les Suppliantes<\/em> ne d\u00e9crit pas autre chose\u00a0: quand ton voisin ou ton compatriote ou ton semblable tu ne veux plus le recevoir par crainte qu\u2019il attire la mort, quand tu le laisses seul avec cette mort qui vient, quelque chose est cass\u00e9 de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Eschyle, Daewoo, le Liban de 2024, ou la Palestine.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019additionne ces trois moments et l\u00e0 encore c\u2019est un aiguillon pour la m\u00e9moire\u00a0; ces trois guerres me font penser \u00e0 quelque chose, mais quoi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le train quitte Bernay, le prochain arr\u00eat ce sera la gare de Paris Saint-Lazare. La r\u00e9ponse \u00e0 ma question se trouve-t-elle dans le paysage et son ciel de neige sale\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et \u00e7a me revient. Un souvenir extraordinaire, que j\u2019ai racont\u00e9 quelques fois.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait en 2003, le 23 octobre pr\u00e9cis\u00e9ment. Un ami (Pierre Parlant) montait quelques jours \u00e0 Paris et m\u2019avait propos\u00e9 de le suivre<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-7051\" src=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/antigone.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"338\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/antigone.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/antigone-200x300.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/antigone-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> \u00e0 Lille pour aller au Fresnoy voir quelques films rares de Straub &amp; Huillet. Jacques-Henri Michot se trouvait dans la salle, il saluera Pierre. J\u2019apprendrais plus tard l\u2019amiti\u00e9 entre Jacques-Henri et le couple de cin\u00e9astes. Montr\u00e9s ce soir-l\u00e0 : <em>Toute r\u00e9volution est un coup de d\u00e9s<\/em>, un court m\u00e9trage de 1977, et un long m\u00e9trage de 1991, <em>Antigone<\/em>, d\u2019apr\u00e8s la version pour la sc\u00e8ne de Bertolt Brecht (1947) de la traduction par Friedrich H\u00f6lderlin (1803) de la trag\u00e9die de Sophocle. Parce que c\u2019est un film en costume (des toges\u00a0?), cet Antigone installe le spectateur dans une zone \u00e9trange de la sensibilit\u00e9. Mais quelque chose fonctionne puisqu\u2019une rupture de ton m\u2019a sid\u00e9r\u00e9\u00a0: la cam\u00e9ra positionn\u00e9e \u00e0 hauteur d\u2019hommes va soudainement s\u2019\u00e9lever et donner \u00e0 voir toute la vall\u00e9e en contrebas du tertre o\u00f9 se trouvent les com\u00e9diens. Vaste, cette vall\u00e9e est parcourue (lac\u00e9r\u00e9e\u00a0?) par une autoroute sur laquelle, fin lacet lointain, on aper\u00e7oit de tous petits parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8des que l\u2019exp\u00e9rience d\u00e9cr\u00e8te voitures et camions (ce clin d\u2019\u0153il \u00e0 celle des m\u00e9diations m\u00e9taphysiques dans laquelle Descartes parle des manteaux et des chapeaux car Pierre Parlant a \u00e9crit tout un recueil \u00e0 partir de ce texte, <em>Mod\u00e8le habitacle<\/em> (Le Bleu du ciel, 2004).)<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cette autoroute, je crois que je vais d\u2019embl\u00e9e la voir comme ce coup de feu dont parle Stendhal dans <em>Armance<\/em>, dans <em>Le Rouge<\/em> et dans <em>La Chartreuse de Parme<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0La politique dans une \u0153uvre litt\u00e9raire, c\u2019est un coup de pistolet au milieu d\u2019un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n\u2019est pas possible de refuser son attention. Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plus d\u2019une raison, nous voudrions taire ; mais nous sommes forc\u00e9s d\u2019en venir \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements qui sont de notre domaine, puisqu\u2019ils ont pour th\u00e9\u00e2tre le c\u0153ur des personnages.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Sans trop me tromper puisqu\u2019une fois les deux films projet\u00e9s et les lumi\u00e8res revenues, un temps d\u2019\u00e9change avec la salle \u00e9tant pr\u00e9vu, un jeune homme va demander le micro pour interroger les cin\u00e9astes sur cette apparition, pr\u00e9cis\u00e9ment\u00a0: \u00ab\u00a0Ce mouvement de cam\u00e9ra, cette autoroute, dans quel but\u00a0?\u00a0\u00bb S\u2019ensuivra une sc\u00e8ne d\u2019anthologie qui sera un peu notre gimmick, \u00e0 Pierre et moi dans les messages qu\u2019on pouvait se laisser sur nos r\u00e9pondeurs respectifs\u00a0: Jean-Marie Straub va reprendre cette question, \u00ab\u00a0Dans quel but\u00a0!\u00a0\u00bb en s\u2019\u00e9nervant de plus en plus \u00ab\u00a0Dans quel but, dans quel but\u00a0!\u00a0\u00bb Les noms d\u2019oiseaux n\u2019\u00e9taient pas prononc\u00e9s mais on les entendait comme en musique on peut entendre les harmoniques. \u00ab\u00a0Dans quel but, dans quel but\u00a0!\u00a0\u00bb A cet instant, je n\u2019aurais pas voulu \u00eatre ce jeune homme alors que j\u2019aurais pu poser la m\u00eame question.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Dani\u00e8le Huillet, murmurant\u00a0: \u00ab\u00a0Calmez-vous. Votre c\u0153ur, Jean-Marie. Calmez-vous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Est-ce d\u00fb \u00e0 l\u2019intervention de Dani\u00e8le Huillet ou parce qu\u2019il venait de trouver une r\u00e9ponse, on ne saura jamais. Le fait est que cette question trait\u00e9e comme une question d\u00e9bile occasionna une r\u00e9ponse d\u2019une grande puissance\u00a0: \u00ab\u00a0H\u00f6lderlin se sert des guerres grecques pour parler des guerres napol\u00e9oniennes, Brecht se sert des guerres grecques et napol\u00e9oniennes pour parler des crimes \u00e9pouvantables du XXe si\u00e8cle, et nous nous servons de Sophocle, H\u00f6lderlin et Brecht pour parler de la destruction du paysage.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Les dates, les si\u00e8cles et les guerres s\u2019empilent. Les \u00e9poques forent les strates du temps, elles communiquent entre elles,<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-7049\" src=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHM_Au-jour-dit.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"273\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHM_Au-jour-dit.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHM_Au-jour-dit-220x300.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/JHM_Au-jour-dit-110x150.jpg 110w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/> bousculant furieusement la chronologie acad\u00e9mique.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La guerre \u00e9conomique (Daewoo, la destruction du paysage par le capitalisme) est une guerre comme les autres, avec ses criminels, ses collabos et ses victimes.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Quid de Jacques-Henri Michot, qui n\u2019apparait que furtivement dans ce dernier souvenir\u00a0? Je ne sais pas. Cette brutalit\u00e9 criminelle et ces souterrains qui r\u00e9inventent notre rapport au temps, il me semble que l\u2019auteur de <em>L\u2019ABC de la barbarie<\/em>(Al Dante) et d\u2019<em>Au jour dit<\/em> (Les presses du r\u00e9el)\u2026 J\u2019imagine qu\u2019il s\u2019y retrouvera \u2013 sans pouvoir l\u2019affirmer bien entendu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au travail sur des pages de Daewoo que Fran\u00e7ois Bon a fait paraitre en 2004. Ce livre est connu\u00a0: il documentait la fermeture d\u2019une usine qui s\u2019\u00e9tait implant\u00e9e dans l\u2019Est de la France huit ans plus t\u00f4t, \u00e0 grand coup de subventions publiques. Avant que l\u2019\u00e9crivain ne donne ce roman aux \u00e9ditions Fayard, il avait d\u2019abord \u00e9crit une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre pour quatre com\u00e9diennes, \u00e0 l\u2019invitation de Charles Tordjman, dont certains passages se retrouvent dans le roman. Copiant des passages \u00e0 tort et \u00e0 travers, pour le s\u00e9minaire que j\u2019anime, je rel\u00e8ve aussi cette tirade \u2013 de la pi\u00e8ce, justement \u2013, tout en me demandant pourquoi\u00a0: \u00ab\u00a0Naama : &#8211; Ce que j\u2019aurais voulu jouer ici, au th\u00e9\u00e2tre c\u2019est Les Suppliantes d&rsquo;Eschyle, une pi\u00e8ce avec seulement des femmes. Ces femmes sont assaillies par les barbares, elles fuient, se pr\u00e9sentent dans cette ville, sur ce rivage\u00a0: si on les accueille, c\u2019est toute la communaut\u00e9 d\u2019ici qui est mise en p\u00e9ril. Les demandeuses le savent, celles qui leur r\u00e9pondent depuis la ville, en venant sur la rive, le savent. La pi\u00e8ce c\u2019est juste ce moment, une bascule. Ce qui soude une communaut\u00e9 humaine, et peut \u00e0 chaque instant totalement dispara\u00eetre. Apr\u00e8s les licenciements, une fois nous sommes carr\u00e9ment entr\u00e9es dans l\u2019usine, sans autorisation, avec un beau sourire aux vigiles\u00a0: qui nous craindrait, nous, des filles\u00a0? Le b\u00e2timent bleu maintenant vide, les bureaux avec des papiers par terre et les avertissements encore placard\u00e9s aux murs. Il y avait eu ici des luttes, les filles de l\u2019usine avaient s\u00e9questr\u00e9 leur patron, s\u2019\u00e9taient assises devant les grilles, et maintenant plus rien. Les Suppliantes, oui, le jouer ici ce soir, cela aurait eu du sens, pour une actrice. Et puis, se dire que ce qui s\u2019est pass\u00e9 ici, dans l\u2019usine maintenant vide, cela nous concernait toutes, et qu\u2019il nous fallait le dire.\u00a0\u00bb Depuis le texte \u00ab\u00a0Comment Parking et pourquoi\u00a0\u00bb publi\u00e9 dans le mince volume Parking, en 1996, on sait que Fran\u00e7ois Bon aura souvent eu recours aux tragiques grecs pour se mettre en \u00e9tat d\u2019\u00e9crire, y trouver des ouvroirs, des d\u00e9marreurs. Dans le passage ci-dessus, c\u2019est tout une pi\u00e8ce d\u2019Eschyle qui fait irruption dans l\u2019actualit\u00e9 des d\u00e9localisations et des crimes sans traces commis par les n\u00e9o-lib\u00e9raux. Les guerres de l\u2019antiquit\u00e9 invitent \u00e0 relire le monde dont nous sommes les contemporains sans en \u00eatre les acteurs, par lequel nous sommes plus souvent d\u00e9vor\u00e9s. Il me faudra de longues minutes, \u00e0 regarder la Normandie grise et mouill\u00e9e depuis le train qui me ram\u00e8ne de Caen, avant de comprendre pourquoi ce passage m\u2019a retenu. C\u2019est qu\u2019il convoque la description faite par l\u2019\u00e9crivain libanais Camille Ammoun, le 28 octobre 2024. On se retrouve dans un bar pr\u00e8s du march\u00e9 Brancion, je l\u2019interroge sur son \u00e9tat d\u2019esprit alors que l\u2019arm\u00e9e Isra\u00e9lienne bombarde Beyrouth et tout le sud du Liban depuis plus d\u2019un mois, \u00e0 la recherche des dirigeants du Hezbollah mais en se moquant, comme \u00e0 Gaza avec le Hamas, de tuer, pour ce faire, des milliers de civils innocents. Camille\u00a0: \u00ab\u00a0Les Libanais de confession chiite sont vis\u00e9s par Isra\u00ebl pour leurs liens avec le Hezbollah. Ils fuient donc les zones bombard\u00e9es. Lors de la guerre de 2006 entre le Hezbollah et Isra\u00ebl, la solidarit\u00e9 \u00e9tait totale. Aujourd\u2019hui, les missiles isra\u00e9liens et les drones visent des individus o\u00f9 qu\u2019ils soient, donc tout r\u00e9fugi\u00e9 peut \u00eatre une cible. Ils font donc peur \u00e0 leurs potentiels h\u00e9bergeurs. En fait Isra\u00ebl a r\u00e9ussi \u00e0 rendre radioactifs des individus juste parce qu\u2019ils appartiennent \u00e0 une certaine communaut\u00e9. Imagine\u00a0: tu es \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un gars, tu apprends qu\u2019il est chiite, tu te dis \u00ab\u00a0Il faut que je m&rsquo;\u00e9loigne, il risque de se prendre un missile haute pr\u00e9cision.\u00a0\u00bb C\u2019est le summum de la terreur, et un moyen de semer la discorde dans une population d\u00e9j\u00e0 extr\u00eamement fragment\u00e9e.\u00a0\u00bb Les Suppliantes ne d\u00e9crit pas autre chose\u00a0: quand ton voisin ou ton compatriote ou ton semblable tu ne veux plus le recevoir par crainte qu\u2019il attire la mort, quand tu le laisses seul avec cette mort qui vient, quelque chose est cass\u00e9 de la communaut\u00e9. Eschyle, Daewoo, le Liban de 2024, ou la Palestine. J\u2019additionne ces trois moments et l\u00e0 encore c\u2019est un aiguillon pour la m\u00e9moire\u00a0; ces trois guerres me font penser \u00e0 quelque chose, mais quoi\u00a0? Le train quitte Bernay, le prochain arr\u00eat ce sera la gare de Paris Saint-Lazare. La r\u00e9ponse \u00e0 ma question se trouve-t-elle dans le paysage et son ciel de neige sale\u00a0? Et \u00e7a me revient. Un souvenir extraordinaire, que j\u2019ai racont\u00e9 quelques fois. C\u2019\u00e9tait en 2003, le 23 octobre pr\u00e9cis\u00e9ment. Un ami (Pierre Parlant) montait quelques jours \u00e0 Paris et m\u2019avait propos\u00e9 de le suivre \u00e0 Lille pour aller au Fresnoy voir quelques films rares de Straub &amp; Huillet. Jacques-Henri Michot se trouvait dans la salle, il saluera Pierre. J\u2019apprendrais plus tard l\u2019amiti\u00e9 entre Jacques-Henri et le couple de cin\u00e9astes. Montr\u00e9s ce soir-l\u00e0 : Toute r\u00e9volution est un coup de d\u00e9s, un court m\u00e9trage de 1977, et un long m\u00e9trage de 1991, Antigone, d\u2019apr\u00e8s la version pour la sc\u00e8ne de Bertolt Brecht (1947) de la traduction par Friedrich H\u00f6lderlin (1803) de la trag\u00e9die de Sophocle. Parce que c\u2019est un film en costume (des toges\u00a0?), cet Antigone installe le spectateur dans une zone \u00e9trange de la sensibilit\u00e9. Mais quelque chose fonctionne puisqu\u2019une rupture de ton m\u2019a sid\u00e9r\u00e9\u00a0: la cam\u00e9ra positionn\u00e9e \u00e0 hauteur d\u2019hommes va soudainement s\u2019\u00e9lever et donner \u00e0 voir toute la vall\u00e9e en contrebas du tertre o\u00f9 se trouvent les com\u00e9diens. Vaste, cette vall\u00e9e est parcourue (lac\u00e9r\u00e9e\u00a0?) par une autoroute sur laquelle, fin lacet lointain, on aper\u00e7oit de tous petits parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8des que l\u2019exp\u00e9rience d\u00e9cr\u00e8te voitures et camions (ce clin d\u2019\u0153il \u00e0 celle des m\u00e9diations m\u00e9taphysiques dans laquelle Descartes parle des manteaux et des chapeaux car Pierre Parlant a \u00e9crit tout un recueil \u00e0 partir de ce texte, Mod\u00e8le habitacle (Le Bleu du ciel, 2004).) Cette autoroute, je crois que je vais d\u2019embl\u00e9e la voir comme ce coup de feu dont parle Stendhal dans Armance, dans Le Rouge et dans La Chartreuse de Parme\u00a0:&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6968,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[629,1380,2968,2948,2966,2965,1093,1552,2967,1674,1673,2560,2944,2969],"class_list":["post-7048","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-arno-bertina","tag-bertold-brecht","tag-daniele-huillet","tag-emmanuel-regniez","tag-eschyle","tag-francois-bon","tag-holderlin","tag-jacques-henri-michot","tag-jean-marie-straub","tag-michot-critique-sociale","tag-michot-document-poetique","tag-pierre-parlant","tag-sophie-carmona","tag-sophocle"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7048","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7048"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7048\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7056,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7048\/revisions\/7056"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6968"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7048"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7048"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7048"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}