{"id":736,"date":"2020-05-01T07:50:28","date_gmt":"2020-05-01T05:50:28","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=736"},"modified":"2021-05-09T07:51:30","modified_gmt":"2021-05-09T05:51:30","slug":"dossier-libr-mai-germain-tramier-la-belle-lurette-un-roman-oublie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2020\/05\/01\/dossier-libr-mai-germain-tramier-la-belle-lurette-un-roman-oublie\/","title":{"rendered":"[Dossier Libr-mai] Germain Tramier, La Belle Lurette, un roman oubli\u00e9"},"content":{"rendered":"<p class=\"Standard\" align=\"center\">En ce 1<sup>er<\/sup> Mai 2020 bien particulier, nous lan\u00e7ons un work in progress sur les \u00e9critures libr&amp;critiques d\u2019expression populaire et de critique sociale : on commencera par un \u00e9crivain oubli\u00e9 depuis <em>belle lurette<\/em>, h\u00e9las\u00a0\u2013 histoire de lutter\u00a0<em>contre l\u2019oubli<\/em>\u2026<\/p>\n<p class=\"Standard\"><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/CaletOubli.jpg\" rel=\"prettyphoto[736]\" rel=\"prettyphoto[16285]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-16286\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/CaletOubli.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/CaletOubli.jpg 220w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/CaletOubli-197x300.jpg 197w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/CaletOubli-99x150.jpg 99w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"335\" \/><\/a>Dans une th\u00e8se sur Jean Forton, Catherine Rabier-Darnaudet rappelait la malchance qu\u2019un certain nombre d\u2019\u00e9crivains avaient connu au sortir de la seconde guerre mondiale. Outre Jean Forton, elle \u00e9voquait les noms de Paul Gadenne, Raymond Gu\u00e9rin, Georges Hyvernaud, Henri Calet. Tous ont pour point commun d\u2019\u00eatre dans cette situation particuli\u00e8re d\u2019auteurs de niches, l\u2019ayant \u00e9t\u00e9 de leur vivant, le restant aux yeux de la post\u00e9rit\u00e9. Elle r\u00e9expliquait les raisons de leur oubli partiel, ni \u00e9crivains engag\u00e9s, ni hussards, ni nouveau romancier, n\u2019ayant souscrit \u00e0 aucune famille litt\u00e9raire de leur \u00e9poque, il ne leur \u00e9tait rest\u00e9 que de survivre aupr\u00e8s de lecteurs \u00e9pars, par la seule qualit\u00e9 de leurs livres. Et lisant les manuels scolaires, d\u2019histoire litt\u00e9raire, on comprend \u00e0 quel point il est n\u00e9cessaire de trouver un groupe auquel s\u2019affilier. Les \u00e9tiquettes sont bien pratiques, elles \u00e9conomisent la pens\u00e9e. C\u2019est ainsi que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 conduit \u00e0 me plonger dans le premier roman d\u2019Henri Calet, <i>La Belle lurette <\/i>(1935).<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u201cIl y a belle lurette\u201d, cette expression qui d\u00e9termine le titre du livre vient de la contraction de belle et du n\u00e9ologisme : hurette (heurette), une petite heure. \u00c7a fait longtemps. \u00c7a fait longtemps ce dont nous parle Calet, son enfance et son adolescence dans les ann\u00e9es 10. L\u2019expression cl\u00f4ture m\u00eame son premier chapitre : \u00ab\u00a0Il a galop\u00e9 de Belleville \u00e0 Grenelle. \u00c0 travers Paris. En pleine belle lurette.\u00a0 Et nous avons ri durant tout le voyage\u00a0\u00bb. Ce mot \u00ab\u00a0voyage\u00a0\u00bb n\u2019est pas sans rappeler l\u2019autre livre d\u2019un contemporain, le fameux <i>Voyage au bout de la nuit<\/i>. D\u2019ailleurs, <i>La Belle lurette<\/i> frappe par sa ressemblance avec le roman de C\u00e9line\u00a0: style oral, description de vies mis\u00e9reuses, humour et bassesse et quelques miettes de sublime. Ce galop en pleine belle lurette s\u2019inscrit dans la tradition litt\u00e9raire de la vie comme un voyage, Calet nous propose de le suivre, il y a longtemps, jusqu\u2019au terme d\u00e9senchant\u00e9 du livre : \u00ab\u00a0Le ch\u00f4mage et les cris dans la crise, ce n\u2019est plus la belle lurette\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Mais ce n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pas rose, la belle lurette. Quelques ann\u00e9es avant <i>Mort \u00e0 Cr\u00e9dit<\/i>, Calet, son narrateur plut\u00f4t, \u00e9voque son<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/CaletBelleLurette.jpg\" rel=\"prettyphoto[736]\" rel=\"prettyphoto[16285]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-16289\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/CaletBelleLurette.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/CaletBelleLurette.jpg 220w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/CaletBelleLurette-206x300.jpg 206w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/CaletBelleLurette-103x150.jpg 103w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"320\" \/><\/a> enfance. Parents faux-monnayeurs anarchistes, maltraitance, m\u00e8re emprisonn\u00e9e, maladies nombreuses. Une ironie particuli\u00e8re se d\u00e9couvre d\u00e8s les premi\u00e8res pages\u00a0; cette petite heure, il s\u2019attache \u00e0 la d\u00e9crire pleinement, sans hypocrisie, trouvant d\u2019embl\u00e9e un ton o\u00f9 la violence tutoie une sorte de m\u00e9lancolie enfantine : \u00ab\u00a0La revanche se jouait \u00e0 la maison, entre quatre murs. Ma m\u00e8re recevait des coups durs dans sa belle figure. Son p\u2019tit homme, raffermi, lui lan\u00e7ait, en faisant cela, des mots orduriers, des mots courts qui, apr\u00e8s avoir servi d\u2019insulte, venaient se placer dans ma m\u00e9moire. La chambre \u00e9tait travers\u00e9e de clameurs. Calm\u00e9 ou lass\u00e9, mon p\u00e8re sortait. Il s\u2019en allait gueuler dans les rues voisines, tout seul, le feu au ventre. On dit de ces gens qu\u2019ils ont le vin mauvais. Maman, les chichis d\u00e9faits et pendants, geignait longuement, ploy\u00e9e contre le bois de lit.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u2014\u00a0Ce n\u2019est rien mon petit, disait-elle en tamponnant son visage bouffi et rougi. Elle me souriait et d\u00e9couvrait des gencives saignantes, presque \u00e9dent\u00e9es sur le devant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"Standard\">Puis le d\u00e9part du p\u00e8re, l\u2019arriv\u00e9 d\u2019un nouvel amant de sa m\u00e8re, M. Antoine, son d\u00e9sormais beau-p\u00e8re, la pension, la vie continue.<\/p>\n<p class=\"Standard\"><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/HenriCalet.jpg\" rel=\"prettyphoto[736]\" rel=\"prettyphoto[16285]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-16291\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/HenriCalet.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/HenriCalet.jpg 225w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/HenriCalet-121x150.jpg 121w\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"280\" \/><\/a>Les personnages qu\u2019\u00e9voquent Calet sont pour la plupart issus des classes les plus d\u00e9favoris\u00e9es. Ouvriers, tenanciers, prostitu\u00e9es,\u00a0prisonniers, vendeurs de tuyaux hippiques, accoucheuses d\u2019anges, faux-monnayeurs. Il n\u2019en fait pas une image attendrissante du peuple, celui na\u00eff des musettes, de la vie pr\u00e9caire au c\u0153ur bon. \u00c0 l\u2019image des patrons, professeurs ou directeurs, ces personnages, d\u00e9brouillards, n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 la caricature, ils n\u2019en restent qu\u2019un peu moins ha\u00efssables de par leurs conditions de vie. Mais si Calet ne romantise pas, le po\u00e9tique peut surgir \u00e0 tout lieu : \u00ab\u00a0Apr\u00e8s l\u2019\u00e9veil, les prisonni\u00e8res se rendaient ensemble \u2013 en file indienne \u2013 \u00e0 la fosse, pour y vider les seaux d\u2019eau sombre o\u00f9 nageaient les crottes de la nuit et, chaque matin, un d\u00e9tenu du quartier des hommes parvenait \u00e0 glisser une missive amoureuse sous le couvercle du r\u00e9cipient de ma m\u00e8re. Idylle partout, quand-m\u00eame et jusqu\u2019au bout. Sur le papier, il \u00e9talait ses projets, ses espoirs et ses r\u00eaves de petit voleur sentimental \u00bb.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Le point de vue de l\u2019enfant, puis du jeune homme, sera conditionn\u00e9 tout au long du livre par ce qu\u2019il entendra. H\u00e9ritier des <i>Confessions<\/i>, il ne se donne jamais le beau r\u00f4le. Tour \u00e0 tour fils d\u2019anarchistes, patriote d\u2019aspiration bourgeoise, bon ouvrier, puis gr\u00e9viste, puis ch\u00f4meur, le narrateur absorbe comme une \u00e9ponge les discours qui l\u2019entourent (jusqu\u2019\u00e0 une certaine misogynie), eux-m\u00eames d\u00e9termin\u00e9s par les \u00e9v\u00e9nements historiques, de la premi\u00e8re guerre mondiale \u00e0 la crise qui la suit. La \u00ab\u00a0belle lurette\u00a0\u00bb se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre peu \u00e0 peu le fant\u00f4me de la Belle \u00c9poque, moment o\u00f9 son beau-p\u00e8re Monsieur Antoine, surnomm\u00e9 M\u00e9m\u00e8de, pouvait boire du Pernod sans se soucier d\u2019argent. La d\u00e9chirure provoqu\u00e9e par cette hallucination mondiale, meurtri\u00e8re, a rendu inaccessible le voyage \u00e0 cheval heureux dans les rues de la capitale. M\u00e9m\u00e8de lui-m\u00eame en a subi les cons\u00e9quences. Apr\u00e8s le retour du p\u00e8re d\u00e9test\u00e9, c\u2019est vers lui que le narrateur va chercher refuge :<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00a0\u00ab\u00a0En laissant couler mes larmes dans son gilet, le jour de la gifle de la blanche colombe et de la bave de crapaud, je vis sur le devant de sa chemise du sang de punaises \u00e9cras\u00e9es ; t\u00e2ches rouge\u00e2tres que cachait mal la cravate de piqu\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Ces b\u00eates venaient \u00e0 lui depuis longtemps.<\/p>\n<p class=\"Standard\">L\u2019\u00e9chelle sociale, il la descendait.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"Standard\">Estropi\u00e9, alcoolique, p\u00e8re de substitution, M\u00e9m\u00e8de est \u00e0 l\u2019image du livre, de son style\u00a0: il est ce que la guerre a laiss\u00e9 dans le quotidien, changeant jusqu\u2019\u00e0 la litt\u00e9rature qui n\u2019est plus, chez Calet, une litt\u00e9rature du Pernod, mais du vin blanc, des bars d\u2019usines et des quartiers populaires. Ce que nous laisse le livre, au sortir de la lecture, c\u2019est l\u2019impression d\u2019avoir lu un v\u00e9ritable roman po\u00e9tique sur la mis\u00e8re. Quelque chose qui n\u2019\u00e9tait pas gratuit. Un roman violent qui, presque \u00e0 chaque page, et sans complaisance, a su nous d\u00e9sarmer.<\/p>\n<p>Henri Calet, <i>La Belle lurette<\/i>, 1935 ; r\u00e9\u00e9d. 1979, L\u2019imaginaire\/Gallimard, 182 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En ce 1er Mai 2020 bien particulier, nous lan\u00e7ons un work in progress sur les \u00e9critures libr&amp;critiques d\u2019expression populaire et de critique sociale : on commencera par un \u00e9crivain oubli\u00e9 depuis belle lurette, h\u00e9las\u00a0\u2013 histoire de lutter\u00a0contre l\u2019oubli\u2026 Dans une th\u00e8se sur Jean Forton, Catherine Rabier-Darnaudet rappelait la malchance qu\u2019un certain nombre d\u2019\u00e9crivains avaient connu au sortir de la seconde guerre mondiale. Outre Jean Forton, elle \u00e9voquait les noms de Paul Gadenne, Raymond Gu\u00e9rin, Georges Hyvernaud, Henri Calet. Tous ont pour point commun d\u2019\u00eatre dans cette situation particuli\u00e8re d\u2019auteurs de niches, l\u2019ayant \u00e9t\u00e9 de leur vivant, le restant aux yeux de la post\u00e9rit\u00e9. Elle r\u00e9expliquait les raisons de leur oubli partiel, ni \u00e9crivains engag\u00e9s, ni hussards, ni nouveau romancier, n\u2019ayant souscrit \u00e0 aucune famille litt\u00e9raire de leur \u00e9poque, il ne leur \u00e9tait rest\u00e9 que de survivre aupr\u00e8s de lecteurs \u00e9pars, par la seule qualit\u00e9 de leurs livres. Et lisant les manuels scolaires, d\u2019histoire litt\u00e9raire, on comprend \u00e0 quel point il est n\u00e9cessaire de trouver un groupe auquel s\u2019affilier. Les \u00e9tiquettes sont bien pratiques, elles \u00e9conomisent la pens\u00e9e. C\u2019est ainsi que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 conduit \u00e0 me plonger dans le premier roman d\u2019Henri Calet, La Belle lurette (1935). \u201cIl y a belle lurette\u201d, cette expression qui d\u00e9termine le titre du livre vient de la contraction de belle et du n\u00e9ologisme : hurette (heurette), une petite heure. \u00c7a fait longtemps. \u00c7a fait longtemps ce dont nous parle Calet, son enfance et son adolescence dans les ann\u00e9es 10. L\u2019expression cl\u00f4ture m\u00eame son premier chapitre : \u00ab\u00a0Il a galop\u00e9 de Belleville \u00e0 Grenelle. \u00c0 travers Paris. En pleine belle lurette.\u00a0 Et nous avons ri durant tout le voyage\u00a0\u00bb. Ce mot \u00ab\u00a0voyage\u00a0\u00bb n\u2019est pas sans rappeler l\u2019autre livre d\u2019un contemporain, le fameux Voyage au bout de la nuit. D\u2019ailleurs, La Belle lurette frappe par sa ressemblance avec le roman de C\u00e9line\u00a0: style oral, description de vies mis\u00e9reuses, humour et bassesse et quelques miettes de sublime. Ce galop en pleine belle lurette s\u2019inscrit dans la tradition litt\u00e9raire de la vie comme un voyage, Calet nous propose de le suivre, il y a longtemps, jusqu\u2019au terme d\u00e9senchant\u00e9 du livre : \u00ab\u00a0Le ch\u00f4mage et les cris dans la crise, ce n\u2019est plus la belle lurette\u00a0\u00bb. Mais ce n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pas rose, la belle lurette. Quelques ann\u00e9es avant Mort \u00e0 Cr\u00e9dit, Calet, son narrateur plut\u00f4t, \u00e9voque son enfance. Parents faux-monnayeurs anarchistes, maltraitance, m\u00e8re emprisonn\u00e9e, maladies nombreuses. 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Il n\u2019en fait pas une image attendrissante du peuple, celui na\u00eff des musettes, de la vie pr\u00e9caire au c\u0153ur bon. \u00c0 l\u2019image des patrons, professeurs ou directeurs, ces personnages, d\u00e9brouillards, n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 la caricature, ils n\u2019en restent qu\u2019un peu moins ha\u00efssables de par leurs conditions de vie. Mais si Calet ne romantise pas, le po\u00e9tique peut surgir \u00e0 tout lieu : \u00ab\u00a0Apr\u00e8s l\u2019\u00e9veil, les prisonni\u00e8res se rendaient ensemble \u2013 en file indienne \u2013 \u00e0 la fosse, pour y vider les seaux d\u2019eau sombre o\u00f9 nageaient les crottes de la nuit et, chaque matin, un d\u00e9tenu du quartier des hommes parvenait \u00e0 glisser une missive amoureuse sous le couvercle du r\u00e9cipient de ma m\u00e8re. Idylle partout, quand-m\u00eame et jusqu\u2019au bout. Sur le papier, il \u00e9talait ses projets, ses espoirs et ses r\u00eaves de petit voleur sentimental \u00bb. Le point de vue de l\u2019enfant, puis du jeune homme, sera conditionn\u00e9 tout au long du livre par ce qu\u2019il entendra. H\u00e9ritier des Confessions, il ne se donne jamais le beau r\u00f4le. Tour \u00e0 tour fils d\u2019anarchistes, patriote d\u2019aspiration bourgeoise, bon ouvrier, puis gr\u00e9viste, puis ch\u00f4meur, le narrateur absorbe comme une \u00e9ponge les discours qui l\u2019entourent (jusqu\u2019\u00e0 une certaine misogynie), eux-m\u00eames d\u00e9termin\u00e9s par les \u00e9v\u00e9nements historiques, de la premi\u00e8re guerre mondiale \u00e0 la crise qui la suit. La \u00ab\u00a0belle lurette\u00a0\u00bb se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre peu \u00e0 peu le fant\u00f4me de la Belle \u00c9poque, moment o\u00f9 son beau-p\u00e8re Monsieur Antoine, surnomm\u00e9 M\u00e9m\u00e8de, pouvait boire du Pernod sans se soucier d\u2019argent. La d\u00e9chirure provoqu\u00e9e par cette hallucination mondiale, meurtri\u00e8re, a rendu inaccessible le voyage \u00e0 cheval heureux dans les rues de la capitale. M\u00e9m\u00e8de lui-m\u00eame en a subi les cons\u00e9quences. Apr\u00e8s le retour du p\u00e8re d\u00e9test\u00e9, c\u2019est vers lui que le narrateur va chercher refuge : \u00a0\u00ab\u00a0En laissant couler mes larmes dans son gilet, le jour de la gifle de la blanche colombe et de la bave de crapaud, je vis sur le devant de sa chemise du sang de punaises \u00e9cras\u00e9es ; t\u00e2ches rouge\u00e2tres que cachait mal la cravate de piqu\u00e9e. Ces b\u00eates venaient \u00e0 lui depuis longtemps. L\u2019\u00e9chelle sociale, il la descendait.\u00a0\u00bb Estropi\u00e9, alcoolique, p\u00e8re de substitution, M\u00e9m\u00e8de est \u00e0 l\u2019image du livre, de son style\u00a0: il est ce que la guerre a laiss\u00e9 dans le quotidien, changeant jusqu\u2019\u00e0 la litt\u00e9rature qui n\u2019est plus, chez Calet, une litt\u00e9rature du Pernod, mais du vin blanc, des bars d\u2019usines et des quartiers populaires. Ce que nous laisse&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":737,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[809,264,603,849,850],"class_list":["post-736","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-ecritures-dexpression-populaire-et-de-critique-sociale","tag-editions-gallimard","tag-germain-tramier","tag-henri-calet","tag-libr-mai"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/736","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=736"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/736\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":738,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/736\/revisions\/738"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/737"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=736"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=736"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=736"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}