{"id":752,"date":"2020-04-22T07:58:41","date_gmt":"2020-04-22T05:58:41","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=752"},"modified":"2021-05-09T07:59:57","modified_gmt":"2021-05-09T05:59:57","slug":"creation-journal-de-confinement-en-quete-de-reseau-2-philippe-boisnard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2020\/04\/22\/creation-journal-de-confinement-en-quete-de-reseau-2-philippe-boisnard\/","title":{"rendered":"[Cr\u00e9ation] Journal de confinement en qu\u00eate de r\u00e9seau (2) \u2013 Philippe Boisnard"},"content":{"rendered":"<p>Nous pr\u00e9sentons ici le journal de confinement en qu\u00eate de r\u00e9seau, tel que tous les jours il le r\u00e9dige sur Facebook. Loin de s\u2019appesantir sur des \u00e9tats d\u2019\u00e2me, sa r\u00e9flexion tente d\u2019\u00e9clairer ce temps de confinement inter-humain, et les interactions qui s\u2019y effectuent sur les r\u00e9seaux sociaux. Dans cette deuxi\u00e8me livraison : du jour 10 \u00e0 14. [Lire la <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/creation-journal-de-confinement-en-quete-de-reseau-1-philippe-boisnard\/\"><strong>premi\u00e8re livraison<\/strong><\/a>]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Jour 10 \u2013 6h40 : paradoxe des chiffres<\/strong><br \/>\nEt on compte, et on d\u00e9compte, d\u2019unit\u00e9s en multiples, on additionne, on multiplie, on divise et on coefficiente, on officialise, on cumule, on p\u00e8se et soup\u00e8se, on agr\u00e8ge chiffre apr\u00e8s chiffre, on regarde encore, on appr\u00e9hende les comptes. Au Moyen-Age, le livre de compte s\u2019appelait le livre de raison. Et pourtant dans cet exercice actuel, il semblerait qu\u2019il y ait une double irrationalit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<br \/>\nLes gouvernements nous ont appris que les additions sont relatives aux ensembles consid\u00e9r\u00e9s. Par exemple, pour le ch\u00f4mage, il suffit de changer la d\u00e9finition de certains sans emplois pour rectifier un pourcentage de ch\u00f4meurs. Depuis des ann\u00e9es, l\u2019INSEE a vu ses r\u00e8gles modifi\u00e9es : r\u00e9sultat, le ch\u00f4mage r\u00e9gresse alors que la population sans emploi r\u00e9elle semble a minima stagner.<br \/>\nLa crise du coronavirus appara\u00eet et ob\u00e9it pour le d\u00e9compte \u00e0 une m\u00eame logique : relativit\u00e9 des ensembles consid\u00e9r\u00e9s. Et si on ne comptait que les d\u00e9c\u00e8s enregistr\u00e9s \u00e0 l\u2019h\u00f4pital ? On retire alors ceux en EPAHD, ceux qui meurent ailleurs. Relativit\u00e9 du nombre. Amoindrissement du compte.<br \/>\nCette irrationalit\u00e9 en entra\u00eene une seconde .<br \/>\nTant qu\u2019il n\u2019y a pas de doute, le relatif est per\u00e7u comme un absolu. Mais d\u00e8s lors que l\u2019on doute du nombre, s\u2019immisce la pens\u00e9e du secret, du mensonge, du complot.<br \/>\nOn nous cache le vrai nombre. On veut nous manipuler. On veut relativiser.<br \/>\nL\u2019irrationalit\u00e9, somme toute naturelle \u00e0 l\u2019entendement humain, est celle de consid\u00e9rer qu\u2019il y a des causalit\u00e9s cach\u00e9es. Sont-elles r\u00e9elles ? Est-ce qu\u2019une telle irrationalit\u00e9 dans le d\u00e9compte des morts, mais aussi des contamin\u00e9s, ob\u00e9it \u00e0 un projet ? Je ne saurai y r\u00e9pondre.<br \/>\nMais d\u2019un coup de telles b\u00e9vues deviennent absolument contre-productives . Car le doute contamine l\u2019imagination et d\u00e9cha\u00eene un autre d\u00e9compte, qui, lui, est fantasmatique, sans garde-fou, pr\u00eat \u00e0 se nourrir de toute rumeur.<br \/>\nFranck Thilliez, dans <em>Pandemia<\/em>, pr\u00e9cisait bien que ce qui pouvait devenir pire que la pand\u00e9mie virale \u00e9tait celle de la peur, propice \u00e0 d\u00e9truire plus fortement et durablement tout syst\u00e8me social et politique.<\/p>\n<p><strong>Jour 10 \u2013 8h51 : coronoparano\u00efa.<\/strong><br \/>\nQuand, lisant un roman policier, cela te semble faire un \u00e9cho parano\u00efaque avec ce qui pourrait avoir lieu aux USA.<\/p>\n<p><strong>Jour 11 \u2013 11h20 : docte ignorance<\/strong><br \/>\nTout ce que j\u2019\u00e9cris depuis 11 jours n\u2019\u00e9nonce qu\u2019une chose : mon ignorance.<br \/>\nReconna\u00eetre que l\u2019on ne sait pas ne signifie pas se taire, mais peut signifier dire non \u00e0 ce qui voudrait entra\u00eener notre adh\u00e9sion par facilit\u00e9, par paresse, par habitude, par contrainte ou menace.<br \/>\nMon ignorance qui \u00e9crit dit non aussi bien aux bruits de fonds m\u00e9diatiques, qu\u2019aux prises de position, qu\u2019aux antiennes alarmistes, qu\u2019aux impr\u00e9cations politiques, qu\u2019aux sir\u00e8nes de tous horizons.<br \/>\nMon ignorance n\u2019est que question, suspension, pas en arri\u00e8re pour percevoir et s\u2019interroger.<\/p>\n<p><strong>Jour 12 \u2013 6h49 coronar\u00e9alisme : surr\u00e9alit\u00e9 VS durr\u00e9alit\u00e9<\/strong><br \/>\nImpression de surr\u00e9alit\u00e9, la pens\u00e9e d\u00e9sempar\u00e9e s\u2019essaie \u00e0 la saisie de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Mais celui-ci, implacable, ne trouve d\u2019\u00e9quivalent que dans la fiction. Dire, raconter, t\u00e9moigner ne semblerait trouver d\u2019issue que dans ce qui auparavant, en une autre \u00e9poque (si peu lointaine), s\u2019appelait encore SF, ou anticipation. \u2028La pens\u00e9e s\u2019immobilise face \u00e0 ce constat : le r\u00e9el est une fiction morbide sans d\u00e9nouement. Car, contrairement aux films ou fictions sur les \u00e9pid\u00e9mies, nous ne sommes pas ext\u00e9rieurs \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 di\u00e9g\u00e9tique, prot\u00e9g\u00e9s par un quatri\u00e8me mur, mais les figurants centraux passifs et impuissants d\u2019un pr\u00e9sent immanent. \u2028Il n\u2019y a pas ici de sc\u00e9nario. Il n\u2019y a pas de sch\u00e9ma narratif, faisant que le happy end sera respect\u00e9. Car chaque figurant, chacun d\u2019entre nous est un centre, est l\u2019acteur impuissant qui vit et exp\u00e9rimente cet \u00e9tat de fait. Comment penser un happy end lorsque l\u2019on r\u00e9alise les milliers de familles d\u00e9j\u00e0 endeuill\u00e9es ? Comment penser un happy end quand l\u2019horizon promis ressemble \u00e0 une fiction de plus en plus totalitaire politiquement et \u00e9conomiquement ? \u2028Impression de durr\u00e9alit\u00e9 et non pas de surr\u00e9alit\u00e9. Le caract\u00e8re fictif du r\u00e9el n\u2019est finalement que le refus et le mouvement de protection d\u2019une conscience qui ne r\u00e9ussit pas \u00e0 comprendre l\u2019\u00e9tat de fait auquel elle se confronte. La fiction n\u2019est ni anticipation, ni compr\u00e9hension, mais l\u2019aveu de son impuissance. Et c\u2019est pour cela que cette production fictionnelle face \u00e0 ce qui lui arrive, elle en fait tant et tant un rire, des boutades, de l\u2019humour bravache, des remarques cyniques ou comiques. \u2028La fiction ici ne r\u00e9pare rien, elle suspend la durr\u00e9alit\u00e9 par une surr\u00e9alit\u00e9. La fiction d\u00e9tourne de la cruaut\u00e9 par l\u2019invention hyperbolique de sa propre cruaut\u00e9 comme forme expiatoire, cathartique du r\u00e9el .<\/p>\n<p><strong>Jour 13 \u2013 7h33<\/strong><br \/>\nIl faut comparer.<br \/>\nComparer les taux de d\u00e9veloppement.<br \/>\nComparer le nombre de morts entre pays.<br \/>\nComparer les m\u00e9thodologies de confinement.<br \/>\nComparer les th\u00e9rapies.<br \/>\nComparer et discriminer.<br \/>\nComparer les chiffres et les courbes.<br \/>\nComparer et accuser.<br \/>\nComparer et juger.<br \/>\nComparer et donner son avis sur les comparaisons.<br \/>\nAlors que la crise est mondiale, et ne peut qu\u2019ouvrir \u00e0 une pens\u00e9e globale, les r\u00e9gionalismes de comparaison fleurissent et emplissent les Time lines des news. Les comparaisons se r\u00e9pandent et donnent comme un droit \u00e0 pointer du doigt, \u00e0 \u00e9riger des tribunaux d\u2019opinions plus ou moins \u00e9clair\u00e9es.<br \/>\nA lire ce d\u00e9versement, on se croirait dans une guerre d\u2019entreprises et d\u2019indices quasi financiers. Alors que cette crise nous pose la question du possible horizon en commun, par les logiques d\u2019opposition, de comparaison, se renforcent les r\u00e9gionalismes, les particularismes, les diff\u00e9rences.<br \/>\nDans cet \u00e9lan, on fait comme si, comme si on avait pu mieux faire. Comme si on avait pu anticiper . Comme si on savait mieux que ceux qui pr\u00e9tendent eux aussi savoir.<\/p>\n<p><strong>jour 13 \u2013 10h12 : Liste de films sur le confinement, l\u2019emprisonnement, la claustration \u2026. (ep. 2)<br \/>\nVIVARIUM \u2013 Lorcan Finnegan<\/strong><br \/>\nApr\u00e8s avoir parl\u00e9 il y a quelques jours de <em>Plateforme Galder Gaztelu-Urrutia<\/em>, et en avoir dit tout le bien que j\u2019en pensais, je viens de voir <em>Vivarium<\/em>.<br \/>\n<em>Vivarium<\/em> est un film d\u2019enfermement. \u00c9trange, absurde, qui ne r\u00e9pond pas aux sch\u00e9mas narratifs et intentionnels classiques. Il n\u2019y a aucune raison \u00e0 ce que l\u2019on voit. La question du Pourquoi n\u2019a aucun sens. Et on ne peut que repenser au No reason de Quentin Dupieu dans \u00ab\u00a0Rubber\u00a0\u00bb. La logique n\u2019est pas celle de la causalit\u00e9 di\u00e9g\u00e9tique de l\u2019action. Nous sommes dans un film fantastique sans d\u00e9nouement, qui se replie sur sa propre boucle. La logique est m\u00e9ta-di\u00e9g\u00e9tique, elle est celle qui commande la possibilit\u00e9 de comprendre symboliquement ce que signifie cette fable du Vivarium.<br \/>\nUn couple, install\u00e9 dans la vie, dans une soci\u00e9t\u00e9 contemporaine, doit acheter une maison. Suite \u00e0 la visite d\u2019une agence immobili\u00e8re, il se retrouve enferm\u00e9 dans une r\u00e9sidence o\u00f9 toutes les demeures sont les m\u00eames. Ils ne peuvent en sortir, car \u00e9trangement la sortie a disparu. On \u2013 jamais on ne saura qui \u2013 leur donne pour mission, si l\u2019homme et la femme veulent \u00eatre libres, d\u2019\u00e9lever un fils. Celui-ci va grandir selon le rythme acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 d\u2019un reptile.<br \/>\nCet enfermement semble m\u00e9taphoriquement ob\u00e9ir \u00e0 une logique de production qui s\u2019auto-reproduit. Le gar\u00e7on, grandissant et devenant adulte en moins d\u2019un an, prendra la place du vendeur immobilier, lui-m\u00eame vieilli et \u00e9puis\u00e9 en moins d\u2019un an. La description est celle d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019usure et de la reproduction \u00e0 l\u2019absurde. D\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de la production dont on ne s\u2019\u00e9chappe pas, qui s\u2019\u00e9tend \u00e0 l\u2019infini (et je repense \u00e0 Kolt\u00e8s et \u00e0 ce qu\u2019il fait dire dans <em>Sallinger<\/em> sur les banlieues qui font suite aux banlieues, ou bien \u00e0 Ballard et \u00e0 ce qu\u2019il a pu d\u00e9velopper dans ses nouvelles). Jesse Eisenberg montant sur le toit de son pavillon de banlieue, voit \u00e0 l\u2019infini les m\u00eames pavillons s\u2019encha\u00eener de rue en rue. De m\u00eame Imogen Poots, poursuivant ce pseudo-fils, va traverser des dimensions (parall\u00e8les ? des alv\u00e9oles de vivarium ? ), qui appuie la tension d\u2019enfermement de ce monde.<br \/>\nLa soci\u00e9t\u00e9 est pr\u00e9sent\u00e9e comme un Vivarium, une fausse r\u00e9alit\u00e9 o\u00f9 on fait se reproduire des individus d\u2019une esp\u00e8ce : ici en l\u2019occurrence des hommes.<\/p>\n<p><strong>jour 13 \u2013 17h17 <\/strong><br \/>\nFreud, <em>L\u2019Avenir d\u2019une illusion<\/em>\u00a0: \u2028\u00a0\u00bbMais aucun \u00eatre humain ne c\u00e8de au leurre de croire que la nature est d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent soumise \u00e0 notre contrainte, rares sont ceux qui osent esp\u00e9rer qu\u2019elle sera un jour enti\u00e8rement assujettie \u00e0 l\u2019homme. Il y a les \u00e9l\u00e9ments qui semblent se rire de toute contrainte humaine, la terre qui tremble, se d\u00e9chire, ensevelit tout ce qui est humain et oeuvre de l\u2019homme, l\u2019eau qui en se soulevant submerge et noie les choses, la temp\u00eate qui les balaie dans son souffle, il y a les maladies que nous reconnaissons, depuis peu seulement, comme des agressions d\u2019autres \u00eatres vivants, enfin l\u2019\u00e9nigme douloureuse de la mort, contre laquelle jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent aucune panac\u00e9e n\u2019a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9e, ni ne le sera vraisemblablement jamais. Forte de ces pouvoirs, la nature s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre nous, grandiose, cruelle, inexorable, elle nous remet sous les yeux notre faiblesse et notre d\u00e9saide auxquels nous pensions nous soustraire gr\u00e2ce au travail culturel. L\u2019une des rares impressions r\u00e9jouissantes et exaltantes que l\u2019on puisse avoir de l\u2019humanit\u00e9, c\u2019est lorsque, face \u00e0 une catastrophe due aux \u00e9l\u00e9ments, elle oublie la disparit\u00e9 de ses cultures, toutes ses difficult\u00e9s et hostilit\u00e9s internes, pour se souvenir de la grande t\u00e2che commune : sa conservation face \u00e0 la surpuissance de la nature.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Jour 14 \u2013 8h45 : coronanominalit\u00e9<\/strong><br \/>\nSur la Time Line coronacolor\u00e9e de googlenews, les noms de ceux qui d\u00e9c\u00e8dent ou sont en r\u00e9animation commencent \u00e0 se succ\u00e9der. On ne les connaissait pas vraiment en tant que personne. Mais leur nom \u00e9tait connu, traversant de temps \u00e0 autre l\u2019espace m\u00e9diatique, d\u00e9frayant la chronique, clignotant journalistiquement \u00e0 propos de tel ou tel \u00e9v\u00e9nement\u2026. \u2028ces noms ne sont ni ceux d\u2019amis, ni ceux de proches, ni ceux de parents \u00e9loign\u00e9s dont nous n\u2019aurions plus eu de nouvelles depuis quelques mois ou ann\u00e9es. \u2028Ces noms pourtant, pour certains, renvoient \u00e0 des instants de vie, ont une autre proximit\u00e9 que celle de l\u2019existence en commun. Ni objet de pens\u00e9e, ni alt\u00e9rit\u00e9 r\u00e9elle, ils d\u00e9signent pourtant des personnes auxquelles nous nous sommes d\u2019une certaine mani\u00e8re attach\u00e9s parfois : chanteurs, acteurs, politiques, humanit\u00e9 visible au c\u0153ur du spectacle. \u2028Ces noms qui disparaissent par la pand\u00e9mie \u00e9trangement font sentir parfois \u00e0 quel point m\u00eame si nous ne faisons pas l\u2019\u00e9preuve de celle-ci personnellement, elle est bien pr\u00e9sente et peut toucher tout le monde. Ces noms indiquent une proximit\u00e9 au c\u0153ur de l\u2019exp\u00e9rience du lointain. Car ces noms, pour certains parfois, nous sont intimement li\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous pr\u00e9sentons ici le journal de confinement en qu\u00eate de r\u00e9seau, tel que tous les jours il le r\u00e9dige sur Facebook. Loin de s\u2019appesantir sur des \u00e9tats d\u2019\u00e2me, sa r\u00e9flexion tente d\u2019\u00e9clairer ce temps de confinement inter-humain, et les interactions qui s\u2019y effectuent sur les r\u00e9seaux sociaux. Dans cette deuxi\u00e8me livraison : du jour 10 \u00e0 14. [Lire la premi\u00e8re livraison] &nbsp; Jour 10 \u2013 6h40 : paradoxe des chiffres Et on compte, et on d\u00e9compte, d\u2019unit\u00e9s en multiples, on additionne, on multiplie, on divise et on coefficiente, on officialise, on cumule, on p\u00e8se et soup\u00e8se, on agr\u00e8ge chiffre apr\u00e8s chiffre, on regarde encore, on appr\u00e9hende les comptes. Au Moyen-Age, le livre de compte s\u2019appelait le livre de raison. Et pourtant dans cet exercice actuel, il semblerait qu\u2019il y ait une double irrationalit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Les gouvernements nous ont appris que les additions sont relatives aux ensembles consid\u00e9r\u00e9s. Par exemple, pour le ch\u00f4mage, il suffit de changer la d\u00e9finition de certains sans emplois pour rectifier un pourcentage de ch\u00f4meurs. Depuis des ann\u00e9es, l\u2019INSEE a vu ses r\u00e8gles modifi\u00e9es : r\u00e9sultat, le ch\u00f4mage r\u00e9gresse alors que la population sans emploi r\u00e9elle semble a minima stagner. La crise du coronavirus appara\u00eet et ob\u00e9it pour le d\u00e9compte \u00e0 une m\u00eame logique : relativit\u00e9 des ensembles consid\u00e9r\u00e9s. Et si on ne comptait que les d\u00e9c\u00e8s enregistr\u00e9s \u00e0 l\u2019h\u00f4pital ? On retire alors ceux en EPAHD, ceux qui meurent ailleurs. Relativit\u00e9 du nombre. Amoindrissement du compte. Cette irrationalit\u00e9 en entra\u00eene une seconde . Tant qu\u2019il n\u2019y a pas de doute, le relatif est per\u00e7u comme un absolu. Mais d\u00e8s lors que l\u2019on doute du nombre, s\u2019immisce la pens\u00e9e du secret, du mensonge, du complot. On nous cache le vrai nombre. On veut nous manipuler. On veut relativiser. L\u2019irrationalit\u00e9, somme toute naturelle \u00e0 l\u2019entendement humain, est celle de consid\u00e9rer qu\u2019il y a des causalit\u00e9s cach\u00e9es. Sont-elles r\u00e9elles ? Est-ce qu\u2019une telle irrationalit\u00e9 dans le d\u00e9compte des morts, mais aussi des contamin\u00e9s, ob\u00e9it \u00e0 un projet ? Je ne saurai y r\u00e9pondre. Mais d\u2019un coup de telles b\u00e9vues deviennent absolument contre-productives . Car le doute contamine l\u2019imagination et d\u00e9cha\u00eene un autre d\u00e9compte, qui, lui, est fantasmatique, sans garde-fou, pr\u00eat \u00e0 se nourrir de toute rumeur. Franck Thilliez, dans Pandemia, pr\u00e9cisait bien que ce qui pouvait devenir pire que la pand\u00e9mie virale \u00e9tait celle de la peur, propice \u00e0 d\u00e9truire plus fortement et durablement tout syst\u00e8me social et politique. Jour 10 \u2013 8h51 : coronoparano\u00efa. Quand, lisant un roman policier, cela te semble faire un \u00e9cho parano\u00efaque avec ce qui pourrait avoir lieu aux USA. Jour 11 \u2013 11h20 : docte ignorance Tout ce que j\u2019\u00e9cris depuis 11 jours n\u2019\u00e9nonce qu\u2019une chose : mon ignorance. Reconna\u00eetre que l\u2019on ne sait pas ne signifie pas se taire, mais peut signifier dire non \u00e0 ce qui voudrait entra\u00eener notre adh\u00e9sion par facilit\u00e9, par paresse, par habitude, par contrainte ou menace. Mon ignorance qui \u00e9crit dit non aussi bien aux bruits de fonds m\u00e9diatiques, qu\u2019aux prises de position, qu\u2019aux antiennes alarmistes, qu\u2019aux impr\u00e9cations politiques, qu\u2019aux sir\u00e8nes de tous horizons. Mon ignorance n\u2019est que question, suspension, pas en arri\u00e8re pour percevoir et s\u2019interroger. Jour 12 \u2013 6h49 coronar\u00e9alisme : surr\u00e9alit\u00e9 VS durr\u00e9alit\u00e9 Impression de surr\u00e9alit\u00e9, la pens\u00e9e d\u00e9sempar\u00e9e s\u2019essaie \u00e0 la saisie de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Mais celui-ci, implacable, ne trouve d\u2019\u00e9quivalent que dans la fiction. Dire, raconter, t\u00e9moigner ne semblerait trouver d\u2019issue que dans ce qui auparavant, en une autre \u00e9poque (si peu lointaine), s\u2019appelait encore SF, ou anticipation. \u2028La pens\u00e9e s\u2019immobilise face \u00e0 ce constat : le r\u00e9el est une fiction morbide sans d\u00e9nouement. Car, contrairement aux films ou fictions sur les \u00e9pid\u00e9mies, nous ne sommes pas ext\u00e9rieurs \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 di\u00e9g\u00e9tique, prot\u00e9g\u00e9s par un quatri\u00e8me mur, mais les figurants centraux passifs et impuissants d\u2019un pr\u00e9sent immanent. \u2028Il n\u2019y a pas ici de sc\u00e9nario. Il n\u2019y a pas de sch\u00e9ma narratif, faisant que le happy end sera respect\u00e9. Car chaque figurant, chacun d\u2019entre nous est un centre, est l\u2019acteur impuissant qui vit et exp\u00e9rimente cet \u00e9tat de fait. Comment penser un happy end lorsque l\u2019on r\u00e9alise les milliers de familles d\u00e9j\u00e0 endeuill\u00e9es ? Comment penser un happy end quand l\u2019horizon promis ressemble \u00e0 une fiction de plus en plus totalitaire politiquement et \u00e9conomiquement ? \u2028Impression de durr\u00e9alit\u00e9 et non pas de surr\u00e9alit\u00e9. Le caract\u00e8re fictif du r\u00e9el n\u2019est finalement que le refus et le mouvement de protection d\u2019une conscience qui ne r\u00e9ussit pas \u00e0 comprendre l\u2019\u00e9tat de fait auquel elle se confronte. La fiction n\u2019est ni anticipation, ni compr\u00e9hension, mais l\u2019aveu de son impuissance. Et c\u2019est pour cela que cette production fictionnelle face \u00e0 ce qui lui arrive, elle en fait tant et tant un rire, des boutades, de l\u2019humour bravache, des remarques cyniques ou comiques. \u2028La fiction ici ne r\u00e9pare rien, elle suspend la durr\u00e9alit\u00e9 par une surr\u00e9alit\u00e9. La fiction d\u00e9tourne de la cruaut\u00e9 par l\u2019invention hyperbolique de sa propre cruaut\u00e9 comme forme expiatoire, cathartique du r\u00e9el . Jour 13 \u2013 7h33 Il faut comparer. Comparer les taux de d\u00e9veloppement. Comparer le nombre de morts entre pays. Comparer les m\u00e9thodologies de confinement. Comparer les th\u00e9rapies. Comparer et discriminer. Comparer les chiffres et les courbes. Comparer et accuser. Comparer et juger. Comparer et donner son avis sur les comparaisons. Alors que la crise est mondiale, et ne peut qu\u2019ouvrir \u00e0 une pens\u00e9e globale, les r\u00e9gionalismes de comparaison fleurissent et emplissent les Time lines des news. Les comparaisons se r\u00e9pandent et donnent comme un droit \u00e0 pointer du doigt, \u00e0 \u00e9riger des tribunaux d\u2019opinions plus ou moins \u00e9clair\u00e9es. A lire ce d\u00e9versement, on se croirait dans une guerre d\u2019entreprises et d\u2019indices quasi financiers. Alors que cette crise nous pose la question du possible horizon en commun, par les logiques d\u2019opposition, de comparaison, se renforcent les r\u00e9gionalismes, les particularismes, les diff\u00e9rences. Dans cet \u00e9lan, on fait comme si, comme si on avait pu mieux faire. Comme si on avait pu anticiper . Comme si on savait mieux que ceux qui pr\u00e9tendent eux aussi savoir. jour 13 \u2013 10h12 : Liste de films sur&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":753,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[57,863,864,60],"class_list":["post-752","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-covid-20","tag-covid19","tag-journal","tag-philippe-boisnard"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/752","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=752"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/752\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":754,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/752\/revisions\/754"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/753"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=752"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=752"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=752"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}