{"id":78,"date":"2021-03-18T06:30:00","date_gmt":"2021-03-18T05:30:00","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=78"},"modified":"2021-04-27T06:32:53","modified_gmt":"2021-04-27T04:32:53","slug":"chronique-cecile-guivarch-cest-tout-pour-aujourdhui-par-christophe-stolowicki","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/03\/18\/chronique-cecile-guivarch-cest-tout-pour-aujourdhui-par-christophe-stolowicki\/","title":{"rendered":"[Chronique] C\u00e9cile Guivarch, C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui, par CHRISTOPHE STOLOWICKI"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u00e9cile Guivarch,<strong> <em>C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui<\/em><\/strong>, La t\u00eate \u00e0 l\u2019envers, peinture de couverture de J\u00e9r\u00f4me Pergolesi, 2021, 84 pages, 16 \u20ac, ISBN&nbsp;: 979-10-92858-42-6.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Nous sommes en bonne sant\u00e9 et esp\u00e9rons que vous de m\u00eame.&nbsp;<\/em>\u00bb \u00ab&nbsp;<em>Venez demain, ce sera<\/em> <em>dimanche.<\/em>&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;<em>Nous profitons qu\u2019il ne fait pas bon travailler pour te donner de nos nouvelles, car ce n\u2019est pas le travail qui manque<\/em>.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;<em>Vous \u00eates gentils quand vous m\u2019\u00e9crivez une<\/em> <em>carte<\/em>&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;<em>C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui.<\/em>&nbsp;\u00bb Quelques lignes qui sont les pauses, les respirations d\u2019un dur labeur. Un \u00ab&nbsp;<em>je pense \u00e0 toi, je t\u2019aime<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft\"><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/GuivarchAujourd.jpg\" rel=\"prettyphoto[78]\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/GuivarchAujourd.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-17874\"\/><\/a><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>De ces lettres et cartes postales de sa famille trouv\u00e9es dans un carton \u00e0 chaussures, dat\u00e9es du si\u00e8cle dernier surtout \u00e0 ses d\u00e9buts, \u00e9crites par ceux qu\u2019avec la long\u00e9vit\u00e9 pr\u00e9sente elle e\u00fbt pu c\u00f4toyer dans ses premi\u00e8res ann\u00e9es, C\u00e9cile Guivarch s\u2019est impr\u00e9gn\u00e9e longuement. \u00ab&nbsp;Je descends les ann\u00e9es comme j\u2019irais au jardin.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Je viens le c\u0153ur battant \u00e0 petits coups.&nbsp;\u00bb &nbsp;On la lit volontiers comme du bon pain, farineux, celui de deux livres des temps durs o\u00f9 tout \u00e9tait bio. Apaisante sur le long cours. Tout un pass\u00e9 d\u2019aimance substantielle amass\u00e9e, patient de temps retourn\u00e9 comme la terre, et les ann\u00e9es, rejaillit ici avec une simplicit\u00e9 trompeuse. \u00c9l\u00e9mentaire de grande culture, cette culture de soi, ce travail de m\u00e9moire accompli depuis quinze ans que sont publi\u00e9s ses recueils, ses ouvrages, la po\u00e9sie \u00e9pur\u00e9e non \u00e0 l\u2019os mais aux larmes d\u2019\u00e9motion.<\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui&nbsp;<\/em>: tout vrai po\u00e8me, \u00e9puis\u00e9e sa mati\u00e8re, coupe court, pr\u00e9cipite sa fin. La parole se retire d\u00e8s que l\u2019aimance a tout dit, l\u2019\u00e9criture n\u2019\u00e9l\u00e8ve pas la voix.<\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui&nbsp;<\/em>: l\u2019<em>hui<\/em> bien rempli, de ce trop plein de la vieille carte postale, de la lettre jaunie, l\u2019<em>hui <\/em>qui ouvre sur du pass\u00e9 \u00e0 tour de bras, des bras de fille femme, ceux de la grande affection.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un sizain \u00ab&nbsp;\u00e9table&nbsp;\u00bb appelle \u00ab&nbsp;lard&nbsp;\u00bb appelle \u00ab&nbsp;h\u00e2te&nbsp;\u00bb, et d\u00e9cal\u00e9 d\u2019un saut dans le monostiche final, finit en \u00ab&nbsp;marge&nbsp;\u00bb. La rime aussi pauvre que les anc\u00eatres paysans, paronomase d\u2019assonance par d\u00e9faut. D\u2019art pauvre, de grand travail, de grand repos.<\/p>\n\n\n\n<p>Elliptique dans le raval\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les mains [crois\u00e9es, on imagine] au coin du feu&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;un ciel o\u00f9 pleuvoir ne retire rien&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;la vie au travail, \u00e0 la sueur&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Peut-\u00eatre vais-je vous r\u00e9veiller si je fais le bruit qu\u2019il faut. \/ Me rejoindre, respirer de nouveau, invisibles mais bien l\u00e0&nbsp;\u00bb&nbsp;: de syntaxe affective comme la ponctuation peut l\u2019\u00eatre, une syntaxe qui abr\u00e8ge toute distance entre les g\u00e9n\u00e9rations et les personnes, tout en raccourcis de grand fond qui coupent par la br\u00e8che, dans l\u2019abandon de toute pr\u00e9s\u00e9ance grammaticale.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi que <em>banal, <\/em>au sens d\u2019indiff\u00e9renci\u00e9, nous vient de <em>ban, <\/em>la proclamation seigneuriale, ces lettres simples ont un pouvoir d\u2019\u00e9vocation qui r\u00e9sume ici un si\u00e8cle. La respiration de ces po\u00e8mes les \u00e9pure comme on ne le lit chez aucun. En regard, <em>Le Petit Prince <\/em>de Saint-Exup\u00e9ry est sophistiqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/GuivarchToutAujourBackG.jpg\" rel=\"prettyphoto[78]\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/GuivarchToutAujourBackG.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-17873\"\/><\/a><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><em>C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui, <\/em>ou l\u2019envers aimant\u00e9 de <em>la recherche<\/em>&nbsp;: priorit\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 l\u2019affectif sur l\u2019intellect, mais un affectif si vaste qu\u2019il accueille tout l\u2019intellect&nbsp;; l\u2019\u00e9criture en vers qui sont des phrases construites au plus direct, de grand souffle \u00e9gal, quand la longue phrase proustienne prend rhizome dans un souffle d\u2019asthmatique retenu en gageure.<\/p>\n\n\n\n<p>Anc\u00eatres paysans \u2013 si le nom est breton, on sait par d\u2019autres livres de C\u00e9cile Guivarch (<em>Vous \u00eates mes a\u00efeux, <\/em>2014, <em>Ren\u00e9e, en elle, <\/em>2015) que les ascendants ont voyag\u00e9. Mais sur le cours du vingti\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019\u00e9volution est sensible. \u00ab&nbsp;Ils recevaient des lettres et surtout leur silence&nbsp;\u00bb \u2013 un \u00ab&nbsp;<em>tout va bien&nbsp;\u00bb <\/em>de d\u00e9tenu d\u2019un camp de la derni\u00e8re guerre. \u00c0 un grand chasseur, \u00ab&nbsp;Vos foul\u00e9es dans les bois [\u2026] \/ les ardeurs affair\u00e9es&nbsp;\u00bb&nbsp;: en deux vers r\u00e9sum\u00e9s plusieurs chapitres de Pagnol d\u2019un \u00e2ge gras du pass\u00e9. \u00ab&nbsp;<em>Se reposer, \u00e9crire \u00e0 votre mari, des consignes pour la bonne&nbsp;\u00bb, <\/em>l\u2019ascenseur social intervenu. \u00ab&nbsp;<em>Vu une circonstance particuli\u00e8re, je ne pouvais pas me baigner<\/em>&nbsp;\u00bb, authentifiant une pudeur. \u00ab&nbsp;Les yeux brillaient vers le m\u00eame mouvement de c\u0153ur \/ sans mesurer la quantit\u00e9 de bleu de vent de soleil&nbsp;\u00bb \u2013 d\u2019un si r\u00e9cent paradis perdu nous s\u00e9parent tant d\u2019ann\u00e9es lumi\u00e8re que seule peut les franchir \u00e0 tire d\u2019elle, de quelques licences la po\u00e9sie.<\/p>\n\n\n\n<p>En couverture J\u00e9r\u00f4me Pergolesi fait rouler, sur fond de bandeau noir, une lune caboss\u00e9e peupl\u00e9e de for\u00eats, pierre qui roule amassant du non-caduc. Ou un atoll de lune photographi\u00e9 sur fond noir de la bande passante des nuits.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u00e9cile Guivarch, C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui, La t\u00eate \u00e0 l\u2019envers, peinture de couverture de J\u00e9r\u00f4me Pergolesi, 2021, 84 pages, 16 \u20ac, ISBN&nbsp;: 979-10-92858-42-6. \u00ab&nbsp;Nous sommes en bonne sant\u00e9 et esp\u00e9rons que vous de m\u00eame.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Venez demain, ce sera dimanche.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Nous profitons qu\u2019il ne fait pas bon travailler pour te donner de nos nouvelles, car ce n\u2019est pas le travail qui manque.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Vous \u00eates gentils quand vous m\u2019\u00e9crivez une carte&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui.&nbsp;\u00bb Quelques lignes qui sont les pauses, les respirations d\u2019un dur labeur. Un \u00ab&nbsp;je pense \u00e0 toi, je t\u2019aime&nbsp;\u00bb. De ces lettres et cartes postales de sa famille trouv\u00e9es dans un carton \u00e0 chaussures, dat\u00e9es du si\u00e8cle dernier surtout \u00e0 ses d\u00e9buts, \u00e9crites par ceux qu\u2019avec la long\u00e9vit\u00e9 pr\u00e9sente elle e\u00fbt pu c\u00f4toyer dans ses premi\u00e8res ann\u00e9es, C\u00e9cile Guivarch s\u2019est impr\u00e9gn\u00e9e longuement. \u00ab&nbsp;Je descends les ann\u00e9es comme j\u2019irais au jardin.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Je viens le c\u0153ur battant \u00e0 petits coups.&nbsp;\u00bb &nbsp;On la lit volontiers comme du bon pain, farineux, celui de deux livres des temps durs o\u00f9 tout \u00e9tait bio. Apaisante sur le long cours. Tout un pass\u00e9 d\u2019aimance substantielle amass\u00e9e, patient de temps retourn\u00e9 comme la terre, et les ann\u00e9es, rejaillit ici avec une simplicit\u00e9 trompeuse. \u00c9l\u00e9mentaire de grande culture, cette culture de soi, ce travail de m\u00e9moire accompli depuis quinze ans que sont publi\u00e9s ses recueils, ses ouvrages, la po\u00e9sie \u00e9pur\u00e9e non \u00e0 l\u2019os mais aux larmes d\u2019\u00e9motion. C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui&nbsp;: tout vrai po\u00e8me, \u00e9puis\u00e9e sa mati\u00e8re, coupe court, pr\u00e9cipite sa fin. La parole se retire d\u00e8s que l\u2019aimance a tout dit, l\u2019\u00e9criture n\u2019\u00e9l\u00e8ve pas la voix. C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui&nbsp;: l\u2019hui bien rempli, de ce trop plein de la vieille carte postale, de la lettre jaunie, l\u2019hui qui ouvre sur du pass\u00e9 \u00e0 tour de bras, des bras de fille femme, ceux de la grande affection. Dans un sizain \u00ab&nbsp;\u00e9table&nbsp;\u00bb appelle \u00ab&nbsp;lard&nbsp;\u00bb appelle \u00ab&nbsp;h\u00e2te&nbsp;\u00bb, et d\u00e9cal\u00e9 d\u2019un saut dans le monostiche final, finit en \u00ab&nbsp;marge&nbsp;\u00bb. La rime aussi pauvre que les anc\u00eatres paysans, paronomase d\u2019assonance par d\u00e9faut. D\u2019art pauvre, de grand travail, de grand repos. Elliptique dans le raval\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les mains [crois\u00e9es, on imagine] au coin du feu&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;un ciel o\u00f9 pleuvoir ne retire rien&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;la vie au travail, \u00e0 la sueur&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Peut-\u00eatre vais-je vous r\u00e9veiller si je fais le bruit qu\u2019il faut. \/ Me rejoindre, respirer de nouveau, invisibles mais bien l\u00e0&nbsp;\u00bb&nbsp;: de syntaxe affective comme la ponctuation peut l\u2019\u00eatre, une syntaxe qui abr\u00e8ge toute distance entre les g\u00e9n\u00e9rations et les personnes, tout en raccourcis de grand fond qui coupent par la br\u00e8che, dans l\u2019abandon de toute pr\u00e9s\u00e9ance grammaticale. Ainsi que banal, au sens d\u2019indiff\u00e9renci\u00e9, nous vient de ban, la proclamation seigneuriale, ces lettres simples ont un pouvoir d\u2019\u00e9vocation qui r\u00e9sume ici un si\u00e8cle. La respiration de ces po\u00e8mes les \u00e9pure comme on ne le lit chez aucun. En regard, Le Petit Prince de Saint-Exup\u00e9ry est sophistiqu\u00e9. C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui, ou l\u2019envers aimant\u00e9 de la recherche&nbsp;: priorit\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 l\u2019affectif sur l\u2019intellect, mais un affectif si vaste qu\u2019il accueille tout l\u2019intellect&nbsp;; l\u2019\u00e9criture en vers qui sont des phrases construites au plus direct, de grand souffle \u00e9gal, quand la longue phrase proustienne prend rhizome dans un souffle d\u2019asthmatique retenu en gageure. Anc\u00eatres paysans \u2013 si le nom est breton, on sait par d\u2019autres livres de C\u00e9cile Guivarch (Vous \u00eates mes a\u00efeux, 2014, Ren\u00e9e, en elle, 2015) que les ascendants ont voyag\u00e9. Mais sur le cours du vingti\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019\u00e9volution est sensible. \u00ab&nbsp;Ils recevaient des lettres et surtout leur silence&nbsp;\u00bb \u2013 un \u00ab&nbsp;tout va bien&nbsp;\u00bb de d\u00e9tenu d\u2019un camp de la derni\u00e8re guerre. \u00c0 un grand chasseur, \u00ab&nbsp;Vos foul\u00e9es dans les bois [\u2026] \/ les ardeurs affair\u00e9es&nbsp;\u00bb&nbsp;: en deux vers r\u00e9sum\u00e9s plusieurs chapitres de Pagnol d\u2019un \u00e2ge gras du pass\u00e9. \u00ab&nbsp;Se reposer, \u00e9crire \u00e0 votre mari, des consignes pour la bonne&nbsp;\u00bb, l\u2019ascenseur social intervenu. \u00ab&nbsp;Vu une circonstance particuli\u00e8re, je ne pouvais pas me baigner&nbsp;\u00bb, authentifiant une pudeur. \u00ab&nbsp;Les yeux brillaient vers le m\u00eame mouvement de c\u0153ur \/ sans mesurer la quantit\u00e9 de bleu de vent de soleil&nbsp;\u00bb \u2013 d\u2019un si r\u00e9cent paradis perdu nous s\u00e9parent tant d\u2019ann\u00e9es lumi\u00e8re que seule peut les franchir \u00e0 tire d\u2019elle, de quelques licences la po\u00e9sie. En couverture J\u00e9r\u00f4me Pergolesi fait rouler, sur fond de bandeau noir, une lune caboss\u00e9e peupl\u00e9e de for\u00eats, pierre qui roule amassant du non-caduc. 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