{"id":823,"date":"2020-04-13T03:17:47","date_gmt":"2020-04-13T01:17:47","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=823"},"modified":"2021-05-12T03:18:56","modified_gmt":"2021-05-12T01:18:56","slug":"creation-journal-de-confinement-en-quete-de-reseau-1-philippe-boisnard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2020\/04\/13\/creation-journal-de-confinement-en-quete-de-reseau-1-philippe-boisnard\/","title":{"rendered":"[Cr\u00e9ation] Journal de confinement en qu\u00eate de r\u00e9seau (1) \u2013 Philippe Boisnard"},"content":{"rendered":"<p>(Nous pr\u00e9sentons ici le journal de confinement en qu\u00eate de r\u00e9seau, tel que tous les jours il le r\u00e9dige sur Facebook. Loin de s\u2019appesantir sur des \u00e9tats d\u2019\u00e2me, sa r\u00e9flexion tente d\u2019\u00e9clairer ce temps de confinement inter-humain, et les interactions qui s\u2019y effectuent sur les r\u00e9seaux sociaux. Dans cette premi\u00e8re livraison : du jour 1 \u00e0 9).<\/p>\n<p><strong>Jour 1 :<\/strong> d\u00e9j\u00e0 qu\u2019avant je passais du temps \u00e0 lire les posts des autres, maintenant il n\u2019y a plus que cela \u00e0 faire. Le temps se r\u00e9duit \u00e0 une time Line en perfusion. Comme une ligne de coke, Facebook sera d\u00e9finitivement ma came. Ligne apr\u00e8s ligne apr\u00e8s ligne. Ma paille est l\u2019\u00e9cran, ma poudre les mots sniff\u00e9s ind\u00e9finiment. Pas de souci de p\u00e9nurie. Le confinement nous donne l\u2019opportunit\u00e9 de nous rapprocher par ce lien social. Il n\u2019y a plus que cela, post apr\u00e8s post, gloser, moquer, jouer de la blague.<\/p>\n<p><strong>Jour 2 :<\/strong> trouver la bonne joke. Opportunit\u00e9 de visibilit\u00e9. Celle qui fera bien rire. Trouver l\u2019angle pour d\u00e9glinguer quelques pairs qui ne r\u00e9pondront pas, car en fait on ne se conna\u00eet pas, et si moi ils m\u2019\u00e9nervent je ne suis rien pour eux. Jeux des cours, jeux d\u2019\u00e9chelle. \u00c7a co\u00fbte rien d\u2019essayer de l\u00e0 o\u00f9 je suis de toute fa\u00e7on, mes friends likers sont comme un miroir. Facebook c\u2019est le r\u00e9seau social sans ext\u00e9riorit\u00e9. T\u2019as rien \u00e0 craindre, c\u2019est imperm\u00e9able et quasi anti-troll. Et puis il y a mati\u00e8re \u00e0 \u00e9crire puisque tout le monde n\u2019a que cela \u00e0 faire, puisque tout le monde s\u2019ennuie en r\u00e9seau social, en lisi\u00e8re sociale, puisque tout le monde avec le confinement n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 \u00e9crire ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me, sa l\u00e9ta-vie d\u2019exode ou de reclus. Le r\u00e9seau social en temps de confinement c\u2019est comme une liti\u00e8re pour chat : c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on va chier son existence quand on est enferm\u00e9 et tourne en rond. Bonne d\u00e9cision redoubler la morbidit\u00e9 du confinement en s\u2019enfermant dans la bo\u00eete \u00e0 satire.<\/p>\n<p><strong>Jour 3 :<\/strong> publier un post un peu m\u00e9prisant et un rien cynique. Et surprise, \u00eatre lik\u00e9 comme je ne l\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 auparavant ! M\u2019en \u00e9tonner dans un nouveau post pour \u00eatre encore plus lik\u00e9. Et redoubler la surprise en soulignant une ou deux stars m\u00e9diatiques qui ont \u00e9t\u00e9 amus\u00e9es par celui-ci. Ma notori\u00e9t\u00e9 d\u00e9colle, le confinement est une bonne caisse de r\u00e9sonance puisque tout le monde est assujetti \u00e0 la seule proximit\u00e9 qu\u2019offrent les r\u00e9seaux ! Chacun son commerce, je fais boutique de boutade et j\u2019obtiens mon public.<\/p>\n<p><strong>Jour 4 :<\/strong> professionnaliser tout cela, histoire d\u2019engranger de la notori\u00e9t\u00e9. Sait-on jamais qu\u2019on sorte un jour de ce marasme, faudrait pas perdre tous les avantages induits par la nouvelle position sociale d\u2019influenceur de r\u00e9seau. Apr\u00e8s la litteratube, la fac\u00e9rature de confinement : ou comment Facebook devient le carnet de moque ! Si j\u2019assure bien, j\u2019aurai mon \u00e9diteur en fin de crise, cela frise le march\u00e9 noir, l\u2019\u00e9criture de contrebande.<\/p>\n<p><strong>Jour 4 :<\/strong> De la continuit\u00e9 p\u00e9dagogique.<br \/>\nJe regarde la petite t\u00eate blonde qui tourne en rond toute la journ\u00e9e, qui s\u2019agite. Et devoir inventer des devoirs.\u2028 R\u00e9soudre les probl\u00e8mes : \u2028Soit une population de 322 456 personnes, sachant que tous les jours 3 personnes sont infect\u00e9es par le coronavirus, combien seront rescap\u00e9s au bout de 15 jours ?<br \/>\nCalcul de fraction : \u20281\/8 de 2592 personnes tombent malade, combien cela fait-il en tout ?<br \/>\nG\u00e9om\u00e9trie, si le diam\u00e8tre de protection contre le coronavirus est de 3m, combien faut-il de m\u00e8tres carr\u00e9s pour contenir 9 personnes ?<\/p>\n<p><strong>Jour 5 :<\/strong><br \/>\nRevoir <em>La Nuit des morts vivants<\/em> de Romero 1968. Et r\u00e9aliser que l\u2019annonce du confinement a retenti depuis 51 ans. Depuis 51 ans que Romero a pr\u00e9venu de la catastrophe et me dire que je dois mener l\u2019enqu\u00eate de cette Night en passant par Zombi jusqu\u2019aux questions g\u00e9opolitiques lev\u00e9es par <em>World War Z<\/em> ou bien \u00e9thiques et existentielles de <em>Walking dead<\/em>. Journal de confinement pour Living dead, pour compr\u00e9hension maximale de notre propre effondrement. Journal de notre finitude, de la ruse de la nature, de son autopr\u00e9servation\u2026 extinction r\u00e9bellion : la devise de Deus sive Natura. Peut-\u00eatre nouveau cycle, apr\u00e8s le climax d\u00e9sopilant du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la blague de la circularit\u00e9 finie des ressources et b\u00e9n\u00e9fices, taxes et goupillons compris. D\u00e8s Aristote : toute esp\u00e8ce est mortelle. Non par accident mais par essence. Et repenser \u00e0 tous ces films qui parlent de contagion, de virus et de pand\u00e9mie. Ouvrir l\u2019enqu\u00eate : et voir les mobiles de cette extinction r\u00e9bellion jusqu\u2019\u00e0 <em>Avengers<\/em> et <em>Infinity war<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Jour 6 :<\/strong> \u00e0 propos du rire\u2026<br \/>\nTant de jokes au km sur Facebook, incantatoires, dilatatoires, outranci\u00e8res par del\u00e0 le ciel, et on se moque de la mort, et on rit de la pand\u00e9mie, images, vid\u00e9os, jeux de mots, on oublie par le rire, on se d\u00e9fie par le sourire, on note notre n\u00e9ant par le je m\u2019en foutisme, cap ou pas cap, cap au pire ! Il n\u2019y a plus rien de pire !<\/p>\n<p><strong>Jour 6 \u2013 6:32 :<\/strong><br \/>\nRepenser au <em>D\u00e9sert des tartares<\/em> de Buzzati. \u00catre l\u00e0, regarder au loin le ciel et les premi\u00e8res lueurs de l\u2019aube et attendre. Les m\u00e9taphores martiales se vendent bien, elles attisent l\u2019imaginaire. Et je repense aux textes de Jean-Michel Espitallier sur la guerre. Mais o\u00f9 est la ligne de front ? O\u00f9 sont les combats ? Chaque \u00eatre malade est en lui-m\u00eame le terrain du conflit biologique. Micro-guerre infra-cellulaire, lymphocyte contre viralit\u00e9 en crise de vitalit\u00e9, variation g\u00e9n\u00e9tique dans l\u2019acoustique silencieuse d\u2019immunit\u00e9 en crise.<br \/>\nLe langage se pr\u00eate \u00e0 ses mutations. La contagion est aussi une m\u00e9tamorphose des dires. Ce qui serait \u00e0 reprocher peut-\u00eatre aux journaux de confinement des stars litt\u00e9raires d\u00e9nonc\u00e9es depuis quelques jours ce serait cela : leur faible porosit\u00e9 aux mutations. Leur assurance d\u2019\u00eatre dans la s\u00e9curit\u00e9 de leur propre langage, de leur monde d\u00e9tach\u00e9 de toute r\u00e9elle causalit\u00e9 de la propagation. Rien ne semble les toucher. Repenser \u00e0 l\u2019attente et savoir qu\u2019\u00eatre loin peut nous amener \u00e0 nous tenir dans la proximit\u00e9 la plus cruelle . Sentir ses mots changer comme l\u2019on sentirait son corps atteint par les syndromes de la maladie. \u00c9thique de l\u2019hypocondriaque : \u00eatre contamin\u00e9 dans la conscience, sentir le front de la contagion nous habiter et ressentir la m\u00e9tamorphose de nos mots.<\/p>\n<p><strong>Jour 6 \u2013 9h35 :<\/strong> coronarsenal made in USA<br \/>\nAux \u00c9tats-Unis depuis le mythe du Western, tout se r\u00e9sout avec une arme \u00e0 feu. Tout ennemi identifiable peut \u00eatre ainsi d\u00e9cim\u00e9 par tout un chacun. Logique de guerre, vocabulaire l\u2019article, l\u2019Am\u00e9ricain face au coronavirus s\u2019arme. Les queues s\u2019allongent. Car l\u2019arme est un bien essentiel. Mieux que le m\u00e9dicament, mieux que le confinement ! American Nightmare, en pr\u00e9disait le temps : le confinement est insuffisant sans le PM Ingram, l\u2019UZI ou la 22 mythique de John Wayne. Chacun ses armes, diront-ils, mais la balle risque d\u2019\u00eatre bien grossi\u00e8re pour shooter chaque virus .<\/p>\n<p><strong>Jour 6 \u2013 12:06 :<\/strong> coronachronos<br \/>\nParce que 135 \u20ac cela fait cher le footing, j\u2019adopte le mouvement du coronavirus pour mon footing dans mon espace confin\u00e9 de proximit\u00e9 !<\/p>\n<p><strong>Jour 6 \u2013 16h54 :<\/strong> tous experts !<br \/>\nLes temps de crise ont ceci d\u2019extraordinaire, c\u2019est que tous se revendiquent experts. Expert en g\u00e9opolitique, expert en m\u00e9decine, expert en maladie infectieuse, expert en \u00e9pid\u00e9miologie, expert en gestion de crise. expert en s\u00e9mantique et s\u00e9miotique du pire. L\u2019expertise labile lapide les autres experts malhabiles. L\u2019expectative n\u2019est rien pour l\u2019expert, car la r\u00e9ponse anticipe la question, et l\u2019enterre.<\/p>\n<p><strong>jour 6 \u2013 19h13 :<\/strong> Liste de films sur confinement, enfermement, claustration\u2026 (ep. 1)<br \/>\nApr\u00e8s voir vu <em>Plateforme<\/em> de Galder Gaztelu-Urrutia, sur Netflix, histoire de confinement, \u00e9tage apr\u00e8s \u00e9tage. M\u00e9taphore d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 l\u2019ordre se fait par la hi\u00e9rarchie de ceux qui ont acc\u00e8s au repas du niveau 1 au niveau 333. M\u00e9taphore au carr\u00e9 : voir un film sur le confinement pendant un confinement. Et repenser \u00e0 <em>Cube<\/em>. La question du trajet, de la sortie. Horizon. Ce qui m\u2019a touch\u00e9 dans cette fiction, c\u2019est la question du message. Le message ? celui qui doit \u00eatre envoy\u00e9 au niveau 0, \u00e0 partir des tr\u00e9fonds, le niveau 333. Il s\u2019agit d\u2019un enfant. Rien d\u2019autre que cela. Un enfant : le signe du futur. Alors que le film met en \u00e9vidence l\u2019opposition marxisme\/capitalisme, comportements humains aveugles, in fine, il ne s\u2019agirait que de cela, en forme d\u2019\u00e9nigme : le message est l\u2019enfant. Dans <em>Cube<\/em>, en quelque sorte c\u2019est la m\u00eame chose : c\u2019est le simplet. Les experts de toute ob\u00e9dience se battent, mais l\u2019\u00e9nigme reste la possibilit\u00e9 de ce message \u00e0 nos g\u00e9n\u00e9rations futures.<\/p>\n<p><strong>Jour 7 \u2013 7h17 :<\/strong>\u00a0coroNOtime<br \/>\nParfois dans nos discussions nous utilisons l\u2019expression : \u00ab \u00c0 l\u2019\u00e9poque \u00bb. Il s\u2019agit de d\u00e9signer un temps qui n\u2019est plus. Souvent un lointain revenant au d\u00e9tour d\u2019un d\u00e9tail du dialogue, d\u2019un fait actuel rappelant ce qui avait \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 et laiss\u00e9 au pass\u00e9.<br \/>\nSensation \u00e9trange ces derniers jours de ressentir de nombreuses fois que cette expression \u00ab A l\u2019\u00e9poque \u00bb ne renvoie plus au lointain mais \u00e0 une p\u00e9riode proche.<br \/>\nHier soir, parlant avec mon amie d\u2019un tournage ayant fini d\u00e9but mars, nous avions l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait une autre \u00e9poque de notre vie. Que beaucoup de temps s\u2019\u00e9tait \u00e9coul\u00e9 depuis . C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque, cet autre temps, celui d\u2019avant le confinement, de cette suspension historique du temps de pand\u00e9mie.<br \/>\nUn \u00e9v\u00e9nement peut d\u2019un coup briser toute lin\u00e9arit\u00e9 du temps. Souvent ce type d\u2019\u00e9v\u00e9nement est individuel ou ne concerne qu\u2019un petit groupe. Ici cet \u00e9v\u00e9nement concerne des nations enti\u00e8res.<br \/>\nC\u2019est l\u2019une des premi\u00e8res fois de ma vie que j\u2019ai l\u2019impression de faire cette exp\u00e9rience de la rupture : et de percevoir une c\u00e9sure nette entre deux p\u00e9riodes temporelles.<br \/>\nDire \u00ab \u00c0 l\u2019\u00e9poque \u00bb me semble marquer une d\u00e9marcation tranch\u00e9e entre maintenant et il y a 15 jours.<br \/>\nMais est-ce que le temps retombera comme avant ? Est-ce que ce qui a lieu et qui interroge tant de nos pratiques \u2013 aussi bien en tant que consommateur, artiste, travailleur, z\u00e9lateur de ce syst\u00e8me \u2013 remettra en jeu l\u2019intention alit\u00e9 de nos existences apr\u00e8s coup ?<\/p>\n<p><strong>Jour 7 \u2013 13h23 :<\/strong> coronam\u00e9dicalit\u00e9<br \/>\nIl n\u2019y a pas de m\u00e9dicaments miracles. Et ceci au sens humien. Dire qu\u2019il y aurait un m\u00e9dicament miracle serait penser un effet du m\u00e9dicament s\u2019\u00e9chappant de toute causalit\u00e9 physico-chimique. Ce serait nier d\u00e8s lors sa g\u00e9n\u00e9ralisation m\u00e9dicale sous le coup de la seule efficacit\u00e9 incantatoire. Un m\u00e9dicament n\u2019est jamais miraculeux. Il est efficace et ceci peut \u00eatre \u00e9tabli. Le discours de Hume, dans son <em>Trait\u00e9 de la nature<\/em>, nous pr\u00e9munit de la mauvaise croyance, celle qui est li\u00e9e \u00e0 la passivit\u00e9, et ne s\u2019en remet qu\u2019\u00e0 l\u2019espoir de l\u2019ordre magique. Il y a dans la contamination des discours une telle m\u00e9canique : s\u2019en remettre \u00e0 la seule incantation d\u2019un ordre absolument m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p><strong>Jour 8 \u2013 6h14 :<\/strong> paradoxe virale<br \/>\n\u00c0 la fois si loin de tout et cette sensation chaque jour plus forte d\u2019\u00eatre attach\u00e9 de plus en plus fortement \u00e0 ce d\u00e9roul\u00e9 pand\u00e9mique. Jeu du confinement et de la pens\u00e9e surexpos\u00e9e au coronavirus.<br \/>\nJe me l\u00e8ve, de l\u00e0 o\u00f9 je suis, loin de tout, tout devrait \u00eatre \u00e0 distance. Et pourtant, inlassablement chaque jour se sentir de plus en plus touch\u00e9 par cette vague. Non pas celle r\u00e9elle de la pand\u00e9mie, car ici \u00e0 de rares exceptions nous ne croisons pas d\u2019autres hommes, mais celle port\u00e9e par les mots, par les t\u00e9moignages, dont ce d\u00e9compte des heures d\u2019Antoine Germa, qui raconte la trag\u00e9die qu\u2019il per\u00e7oit en Lombardie. Impossibilit\u00e9 de se d\u00e9tourner, de ne pas \u00eatre confront\u00e9 \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement. Comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une tumeur devenant de plus en plus imp\u00e9rieuse et magn\u00e9tisant chaque mouvement de la pens\u00e9e.<br \/>\nParadoxe du corps qui se constitue des deux sc\u00e8nes : mat\u00e9rielles et spirituelles, qui enchev\u00eatre et tisse le v\u00e9cu de ces deux p\u00f4les.<br \/>\nPorosit\u00e9 de l\u2019existence \u00e0 ce temps historique, impossibilit\u00e9 de l\u2019abstraction de la pens\u00e9e \u00e0 ce v\u00e9cu de sens dont je ne fais pourtant pas l\u2019exp\u00e9rience. R\u00e9aliser qu\u2019il est impossible d\u2019\u00eatre isol\u00e9, de se d\u00e9tacher, de penser \u00e0 autre chose .<br \/>\nR\u00e9aliser que tout ce qu\u2019on lit, que cela soit sur les r\u00e9seaux sociaux, que cela soit sur le fil des news de Google au quotidien, ne concerne plus que cela.<br \/>\nLe coronavirus est comme un trou noir pour le langage : toute \u00e9nonciation est irr\u00e9versiblement aspir\u00e9e par ce noyau de sens, par ce virus dont pour la plupart nous n\u2019en avons que l\u2019id\u00e9e, vague, approximative, fantastique.<\/p>\n<p><strong>Jour 8 \u2013 8h48 :\u00a0<\/strong><br \/>\nEt il faut y aller de son commentaire. Langage conjuratoire, il faut parler pour exorciser, il faut juger pour exister dans cette suspension. Dire de tels docteurs, dire de tels politiques, dire car ce n\u2019est pas ce qui est dit qui importe, mais le simple fait de dire. Dire c\u2019est encore exister. Dire c\u2019est emplir le vide qui creuse le dedans. Dire c\u2019est se d\u00e9porter du confinement. Dire c\u2019est reboucher le trou des interrogations sans r\u00e9ponse.<br \/>\nAlors tout le monde parle. Tout le monde s\u2019arr\u00eate au micro-ph\u00e9nom\u00e8ne pour se d\u00e9tourner de ce qui a lieu et qui laisse impuissant.<br \/>\nCar la crise est celle de l\u2019impuissance. D\u2019un occident impuissant face \u00e0 lui-m\u00eame, face \u00e0 l\u2019inexorable dont cette crise ne semblerait \u00eatre qu\u2019une m\u00e9taphore.<br \/>\nParler et dire c\u2019est comme \u00eatre Dorian Gray : ne pas voir \u00e0 quel point notre portrait se putr\u00e9fie.<\/p>\n<p><strong>Jour 8 \u2013 19h43 :\u00a0<\/strong><br \/>\nComme le glas de mon horizon journalier : suivre le nombre de cas recens\u00e9s et de mort, en France, Italie, Espagne \u2026<br \/>\npens\u00e9e de morbidit\u00e9 ? Est-ce pour ressentir \u00e0 quel point cette crise est grave ? Quelle causalit\u00e9 \u00e0 s\u2019infliger cela ?<br \/>\nNeil Postman, dans <em>Se divertir \u00e0 en mourir<\/em>, exprimait comment les news lointaines pouvaient nous divertir \u2026. l\u00e0 le nombre de d\u00e9c\u00e8s agit comme la pression sur la fronti\u00e8re de mon existence.<br \/>\nElles viennent de rentrer. Ont vu un magnifique coucher de soleil et je n\u2019ai en t\u00eate que les chiffres italiens qui viennent d\u2019\u00eatre diffus\u00e9s : 743 morts\u2026.<br \/>\nTout v\u00e9cu se r\u00e9duit-il et devra-t-il se r\u00e9duire \u00e0 ce que nous vivons collectivement ?<br \/>\nDepuis que je travaille sur la question de la posthumanit\u00e9 (2014) en art, impression que toute mon existence ne pense plus que cela : la puissance de l\u2019apr\u00e8s absorbant l\u2019\u00e9nergie du maintenant.<\/p>\n<p><strong>jour 9 \u2013 10h43 :<\/strong> coronodictaviralit\u00e9<br \/>\nEn une autre \u00e9poque, il y a de cela encore peu de temps, \u00e0 peine une trentaine de jours, on stigmatisait le pouvoir politique fran\u00e7ais comme dictature, notamment dans les courants des gilets jaunes, ou encore chez les gr\u00e9vistes.<br \/>\nOr, depuis maintenant 10 jours nous y sommes et ceci au sens strict, romain du droit : nous sommes dans une magistrature d\u2019exception, donn\u00e9e pour un temps donn\u00e9, afin de garantir et r\u00e9instaurer l\u2019ordre en temps de crise.<br \/>\nEt, alors que nous assistions \u00e0 la surench\u00e8re des accusations des d\u00e9cisions de l\u2019\u00e9tat, il semblerait bien que le silence face \u00e0 cette dictature soit g\u00e9n\u00e9ral, hormis ici ceux dont la vigilance reste en alerte, tel Johan Faerber, qui inlassablement scrute les d\u00e9cisions de ce gouvernement, notamment du ministre de l\u2019EN.<br \/>\nQue signifie cet \u00e9tat de dictature, que beaucoup applaudissent, voire pour un certain nombre esp\u00e8re encore plus strict ? Si en effet, \u00e0 Rome, la dictature \u00e9tait un \u00e9tat de droit, que l\u2019on pouvait craindre, le dictateur gardant le pouvoir et maintenant l\u2019\u00e9tat d\u2019exception, qu\u2019est-ce qui nous garantit actuellement que certains principes act\u00e9s ne soient pas d\u00e9finitifs, \u00e0 savoir am\u00e8nent que l\u2019\u00e9tat d\u2019exception devienne ensuite un droit commun ?<br \/>\nEn parall\u00e8le de nos craintes face \u00e0 la pand\u00e9mie, ne devrions-nous pas aussi r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 cette question du cadre politique de nos existences, et nous m\u00e9fier de nos propres emballements face aux d\u00e9cisions qui sont d\u00e9cid\u00e9es dans l\u2019urgence et sans recul ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Nous pr\u00e9sentons ici le journal de confinement en qu\u00eate de r\u00e9seau, tel que tous les jours il le r\u00e9dige sur Facebook. Loin de s\u2019appesantir sur des \u00e9tats d\u2019\u00e2me, sa r\u00e9flexion tente d\u2019\u00e9clairer ce temps de confinement inter-humain, et les interactions qui s\u2019y effectuent sur les r\u00e9seaux sociaux. Dans cette premi\u00e8re livraison : du jour 1 \u00e0 9). Jour 1 : d\u00e9j\u00e0 qu\u2019avant je passais du temps \u00e0 lire les posts des autres, maintenant il n\u2019y a plus que cela \u00e0 faire. Le temps se r\u00e9duit \u00e0 une time Line en perfusion. Comme une ligne de coke, Facebook sera d\u00e9finitivement ma came. Ligne apr\u00e8s ligne apr\u00e8s ligne. Ma paille est l\u2019\u00e9cran, ma poudre les mots sniff\u00e9s ind\u00e9finiment. Pas de souci de p\u00e9nurie. Le confinement nous donne l\u2019opportunit\u00e9 de nous rapprocher par ce lien social. Il n\u2019y a plus que cela, post apr\u00e8s post, gloser, moquer, jouer de la blague. Jour 2 : trouver la bonne joke. Opportunit\u00e9 de visibilit\u00e9. Celle qui fera bien rire. Trouver l\u2019angle pour d\u00e9glinguer quelques pairs qui ne r\u00e9pondront pas, car en fait on ne se conna\u00eet pas, et si moi ils m\u2019\u00e9nervent je ne suis rien pour eux. Jeux des cours, jeux d\u2019\u00e9chelle. \u00c7a co\u00fbte rien d\u2019essayer de l\u00e0 o\u00f9 je suis de toute fa\u00e7on, mes friends likers sont comme un miroir. Facebook c\u2019est le r\u00e9seau social sans ext\u00e9riorit\u00e9. T\u2019as rien \u00e0 craindre, c\u2019est imperm\u00e9able et quasi anti-troll. Et puis il y a mati\u00e8re \u00e0 \u00e9crire puisque tout le monde n\u2019a que cela \u00e0 faire, puisque tout le monde s\u2019ennuie en r\u00e9seau social, en lisi\u00e8re sociale, puisque tout le monde avec le confinement n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 \u00e9crire ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me, sa l\u00e9ta-vie d\u2019exode ou de reclus. Le r\u00e9seau social en temps de confinement c\u2019est comme une liti\u00e8re pour chat : c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on va chier son existence quand on est enferm\u00e9 et tourne en rond. Bonne d\u00e9cision redoubler la morbidit\u00e9 du confinement en s\u2019enfermant dans la bo\u00eete \u00e0 satire. Jour 3 : publier un post un peu m\u00e9prisant et un rien cynique. Et surprise, \u00eatre lik\u00e9 comme je ne l\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 auparavant ! M\u2019en \u00e9tonner dans un nouveau post pour \u00eatre encore plus lik\u00e9. Et redoubler la surprise en soulignant une ou deux stars m\u00e9diatiques qui ont \u00e9t\u00e9 amus\u00e9es par celui-ci. Ma notori\u00e9t\u00e9 d\u00e9colle, le confinement est une bonne caisse de r\u00e9sonance puisque tout le monde est assujetti \u00e0 la seule proximit\u00e9 qu\u2019offrent les r\u00e9seaux ! Chacun son commerce, je fais boutique de boutade et j\u2019obtiens mon public. Jour 4 : professionnaliser tout cela, histoire d\u2019engranger de la notori\u00e9t\u00e9. Sait-on jamais qu\u2019on sorte un jour de ce marasme, faudrait pas perdre tous les avantages induits par la nouvelle position sociale d\u2019influenceur de r\u00e9seau. Apr\u00e8s la litteratube, la fac\u00e9rature de confinement : ou comment Facebook devient le carnet de moque ! Si j\u2019assure bien, j\u2019aurai mon \u00e9diteur en fin de crise, cela frise le march\u00e9 noir, l\u2019\u00e9criture de contrebande. Jour 4 : De la continuit\u00e9 p\u00e9dagogique. Je regarde la petite t\u00eate blonde qui tourne en rond toute la journ\u00e9e, qui s\u2019agite. Et devoir inventer des devoirs.\u2028 R\u00e9soudre les probl\u00e8mes : \u2028Soit une population de 322 456 personnes, sachant que tous les jours 3 personnes sont infect\u00e9es par le coronavirus, combien seront rescap\u00e9s au bout de 15 jours ? Calcul de fraction : \u20281\/8 de 2592 personnes tombent malade, combien cela fait-il en tout ? G\u00e9om\u00e9trie, si le diam\u00e8tre de protection contre le coronavirus est de 3m, combien faut-il de m\u00e8tres carr\u00e9s pour contenir 9 personnes ? Jour 5 : Revoir La Nuit des morts vivants de Romero 1968. Et r\u00e9aliser que l\u2019annonce du confinement a retenti depuis 51 ans. Depuis 51 ans que Romero a pr\u00e9venu de la catastrophe et me dire que je dois mener l\u2019enqu\u00eate de cette Night en passant par Zombi jusqu\u2019aux questions g\u00e9opolitiques lev\u00e9es par World War Z ou bien \u00e9thiques et existentielles de Walking dead. Journal de confinement pour Living dead, pour compr\u00e9hension maximale de notre propre effondrement. Journal de notre finitude, de la ruse de la nature, de son autopr\u00e9servation\u2026 extinction r\u00e9bellion : la devise de Deus sive Natura. Peut-\u00eatre nouveau cycle, apr\u00e8s le climax d\u00e9sopilant du XXe si\u00e8cle, la blague de la circularit\u00e9 finie des ressources et b\u00e9n\u00e9fices, taxes et goupillons compris. D\u00e8s Aristote : toute esp\u00e8ce est mortelle. Non par accident mais par essence. Et repenser \u00e0 tous ces films qui parlent de contagion, de virus et de pand\u00e9mie. Ouvrir l\u2019enqu\u00eate : et voir les mobiles de cette extinction r\u00e9bellion jusqu\u2019\u00e0 Avengers et Infinity war. Jour 6 : \u00e0 propos du rire\u2026 Tant de jokes au km sur Facebook, incantatoires, dilatatoires, outranci\u00e8res par del\u00e0 le ciel, et on se moque de la mort, et on rit de la pand\u00e9mie, images, vid\u00e9os, jeux de mots, on oublie par le rire, on se d\u00e9fie par le sourire, on note notre n\u00e9ant par le je m\u2019en foutisme, cap ou pas cap, cap au pire ! Il n\u2019y a plus rien de pire ! Jour 6 \u2013 6:32 : Repenser au D\u00e9sert des tartares de Buzzati. \u00catre l\u00e0, regarder au loin le ciel et les premi\u00e8res lueurs de l\u2019aube et attendre. Les m\u00e9taphores martiales se vendent bien, elles attisent l\u2019imaginaire. Et je repense aux textes de Jean-Michel Espitallier sur la guerre. Mais o\u00f9 est la ligne de front ? O\u00f9 sont les combats ? Chaque \u00eatre malade est en lui-m\u00eame le terrain du conflit biologique. Micro-guerre infra-cellulaire, lymphocyte contre viralit\u00e9 en crise de vitalit\u00e9, variation g\u00e9n\u00e9tique dans l\u2019acoustique silencieuse d\u2019immunit\u00e9 en crise. Le langage se pr\u00eate \u00e0 ses mutations. La contagion est aussi une m\u00e9tamorphose des dires. Ce qui serait \u00e0 reprocher peut-\u00eatre aux journaux de confinement des stars litt\u00e9raires d\u00e9nonc\u00e9es depuis quelques jours ce serait cela : leur faible porosit\u00e9 aux mutations. Leur assurance d\u2019\u00eatre dans la s\u00e9curit\u00e9 de leur propre langage, de leur monde d\u00e9tach\u00e9 de toute r\u00e9elle causalit\u00e9 de la propagation. Rien ne semble les toucher. Repenser \u00e0 l\u2019attente et savoir qu\u2019\u00eatre loin peut nous amener \u00e0 nous tenir dans la proximit\u00e9 la plus cruelle . Sentir ses&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":753,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9,2],"tags":[903,904,60,905],"class_list":["post-823","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-creation","category-une","tag-coronavirus","tag-journal-de-confinement","tag-philippe-boisnard","tag-reseau-social"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/823","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=823"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/823\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":824,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/823\/revisions\/824"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/753"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=823"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=823"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=823"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}