{"id":835,"date":"2020-04-07T03:23:25","date_gmt":"2020-04-07T01:23:25","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=835"},"modified":"2021-05-12T03:24:30","modified_gmt":"2021-05-12T01:24:30","slug":"libr-relecture-jean-anouilh-pieces-costumees-et-pieces-secretes-reeditions-poche-par-christophe-stolowicki","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2020\/04\/07\/libr-relecture-jean-anouilh-pieces-costumees-et-pieces-secretes-reeditions-poche-par-christophe-stolowicki\/","title":{"rendered":"[Libr-relecture] Jean Anouilh, Pi\u00e8ces costum\u00e9es et Pi\u00e8ces secr\u00e8tes (r\u00e9\u00e9ditions poche), par Christophe Stolowicki"},"content":{"rendered":"<p>Jean Anouilh, <strong><em>Pi\u00e8ces costum\u00e9es, Pi\u00e8ces secr\u00e8tes<\/em><\/strong>, La Table Ronde, coll. \u00ab\u00a0La Petite Vermillon\u00a0\u00bb, mars 2020, 8,90 \u20ac chaque volume\u00a0(successivement 352 et 320 pages).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lire Anouilh, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 ici dans une collection de poche, me fait remonter toujours le m\u00eame bonheur, qu\u2019une douleur sourde traverse\u00a0: les dents du scorpion dans l\u2019\u00e9den.<\/p>\n<p>Le g\u00e9nie du th\u00e9\u00e2tre l\u2019a touch\u00e9 de son aile, celui qui dans les temps modernes a \u00e9lu Jarry et Wilde, ni Giraudoux ni Cocteau \u2013 cette <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/AnouihlPiecesCostum\u00e9es.jpg\" rel=\"prettyphoto[835]\" rel=\"prettyphoto[16075]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-16079\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/AnouihlPiecesCostum\u00e9es.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/AnouihlPiecesCostum\u00e9es.jpg 225w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/AnouihlPiecesCostum\u00e9es-185x300.jpg 185w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/AnouihlPiecesCostum\u00e9es-92x150.jpg 92w\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"365\" \/><\/a>aile dentel\u00e9e me blesse encore quand la derni\u00e8re guerre est finie depuis trois quarts de si\u00e8cle. Dans la France du chagrin et de la piti\u00e9 il fallait prendre parti et Anouilh a tergivers\u00e9 mortellement.<\/p>\n<p><em>Antigone<\/em>, 1942, repr\u00e9sent\u00e9 en 1944 sous occupation allemande, \u00e9voque un P\u00e9tain sympathique qu\u2019illustre Cr\u00e9on, la R\u00e9sistance et la collaboration renvoy\u00e9es implicitement dos \u00e0 dos. <em>Pauvre Bitos<\/em>, 1956, repris dans un recueil de <em>Pi\u00e8ces grin\u00e7antes, <\/em>ridiculise, engonc\u00e9 dans le costume de Robespierre, un procureur de l\u2019\u00e9puration qui n\u2019a pas eu piti\u00e9 d\u2019un \u00ab\u00a0petit milicien\u00a0\u00bb, ancien camarade de classe, que \u00ab\u00a0deux m\u00e8res \u00e0 genoux\u00a0\u00bb, dont la sienne, le conjuraient d\u2019\u00e9pargner. Onze ans apr\u00e8s Anouilh, qui a cependant aid\u00e9 la femme juive d\u2019un ami, l\u00e8ve le masque de son tropisme.<\/p>\n<p>G\u00e9nie d\u2019un th\u00e9\u00e2tre du th\u00e9\u00e2tre, mis en abyme \u00e0 une puissance qu\u2019aucune table de logarithmes ne saurait sugg\u00e9rer. Dans <em>Le rendez-vous de Senlis, <\/em>1937, des com\u00e9diens professionnels sont engag\u00e9s pour assister un s\u00e9ducteur redevenu un simple jeune homme amoureux.\u00a0Dans <em>L\u00e9ocadia, <\/em>1939, qui fait suite dans le recueil des <em>Pi\u00e8ces roses, <\/em>tout le d\u00e9cor d\u2019une rencontre<\/p>\n<div id=\"attachment_16076\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/BouquetBitos.jpg\" rel=\"prettyphoto[835]\" rel=\"prettyphoto[16075]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-16076\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/BouquetBitos.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 230px) 100vw, 230px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/BouquetBitos.jpg 230w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/BouquetBitos-100x100.jpg 100w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/BouquetBitos-144x144.jpg 144w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/BouquetBitos-150x150.jpg 150w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/BouquetBitos-75x75.jpg 75w\" alt=\"\" width=\"230\" height=\"230\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"wp-caption-text\">Le jeune Michel Bouquet dans le r\u00f4le de Bitos (coll. A.R.T.)<\/p>\n<\/div>\n<p>id\u00e9alis\u00e9e est reconstitu\u00e9 dans un parc de ch\u00e2teau, y compris un taxi que d\u00e9vore le lierre. <em>Pauvre Bitos <\/em>met en sc\u00e8ne un \u00ab\u00a0d\u00eener de t\u00eates\u00a0\u00bb de\u00a0personnages grim\u00e9s en Danton, Mirabeau, Tallien pour accabler Bitos Robespierre, qui a accept\u00e9 par snobisme de jouer le r\u00f4le. Dans <em>L\u2019alouette<\/em>, 1953, la premi\u00e8re des <em>Pi\u00e8ces costum\u00e9es,<\/em> descendue une marche aux Marches du Temps et \u00e0 ses margelles, desserr\u00e9 un cran de sa ceinture d\u2019\u00e9ternelle vierge, Jeanne d\u2019Arc et les personnages historiques de sa vie et de son proc\u00e8s portent sur sc\u00e8ne leurs propres r\u00f4les, mais avec une telle intensit\u00e9 que ce qui para\u00eet jou\u00e9 d\u2019avance d\u00e9joue la fatalit\u00e9 de l\u2019Histoire. Cauchon le collabo (\u00ab\u00a0godons\u00a0\u00bb employ\u00e9 par Jeanne pour d\u00e9signer les Anglais pr\u00e9figurant \u00ab\u00a0boches\u00a0\u00bb) repr\u00e9sent\u00e9 en vieil \u00e9v\u00eaque humain, trop humain, qui avec une dialectique adoucissant de caut\u00e8le de verve sourde les pratiques judiciaires de l\u2019\u00e9poque, sa th\u00e9ologique inquisition, \u00e9pargne \u00e0 Jeanne contre toute attente le b\u00fbcher. Au fait, on a oubli\u00e9 de jouer le sacre du roi Charles (de Gaulle\u00a0?), avorton couronn\u00e9 sinon b\u00e2tard, c\u2019est r\u00e9par\u00e9 sur-le-champ.<em>\u00a0 \u00a0\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Dans <em>Becket ou l\u2019honneur de Dieu, <\/em>1958, la deuxi\u00e8me des <em>Pi\u00e8ces costum\u00e9es, <\/em>o\u00f9 par machinerie et jeux d\u2019\u00e9clairage les d\u00e9cors les plus disparates se succ\u00e8dent en un paroxysme du th\u00e9\u00e2tre rappelant les f\u00eates donn\u00e9es par un s\u00e9ducteur dans <em>La double \u00e9preuve<\/em>, une nouvelle de Sade \u2013 d\u2019entr\u00e9e une indication sc\u00e9nique (\u00ab\u00a0Leur ton d\u2019abord lointain comme celui d\u2019un souvenir changera aussi et deviendra plus r\u00e9aliste\u00a0\u00bb) \u00e9claire qu\u2019est emprunt\u00e9 au cin\u00e9ma son flashback. En costumes d\u2019un temps o\u00f9 l\u2019Angleterre \u00e9tait encore catholique, plant\u00e9 d\u2019embl\u00e9e le d\u00e9nouement de la passion tragique du roi pour son mentor et compagnon d\u2019armes et de d\u00e9bauche qui, nomm\u00e9 chancelier, se d\u00e9pouillant de ses biens devient primat d\u2019Angleterre \u2013 alternent des propos cyniques (\u00ab\u00a0Charmants bambins\u00a0! Graine d\u2019homme. D\u00e9j\u00e0 sournoise et obtuse. Dire qu\u2019il faut s\u2019attendrir l\u00e0-dessus, sous pr\u00e9texte que ce n\u2019est pas encore assez gros pour \u00eatre ha\u00ef et m\u00e9pris\u00e9\u00a0\u00bb) et des paradoxes rappelant le th\u00e9\u00e2tre d\u2019Oscar Wilde (\u00ab\u00a0Vous \u00eates aussi le Dieu du riche et de l\u2019homme heureux, Seigneur [\u2026] et c\u2019est peut-\u00eatre lui votre brebis perdue\u00a0\u00bb) sans son g\u00e9nie.<\/p>\n<p>Anouilh, suite et fin. Malgr\u00e9 quelques retours en gr\u00e2ce, le d\u00e9licieusement surann\u00e9 tourne \u00e0 l\u2019odieusement surann\u00e9. D\u00e9pouill\u00e9 de sa gr\u00e2ce, le cynisme est nu.<\/p>\n<p>Dans <em>La foire d\u2019empoigne<\/em>, 1962, la derni\u00e8re des <em>Pi\u00e8ces costum\u00e9es, <\/em>le cabotinage s\u2019empare de l\u2019Histoire\u00a0: Napol\u00e9on, \u00ab\u00a0un acteur <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-16077\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/AnouilhPiecesSecretes.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/AnouilhPiecesSecretes.jpg 225w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/AnouilhPiecesSecretes-185x300.jpg 185w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/AnouilhPiecesSecretes-92x150.jpg 92w\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"365\" \/>pareil\u00a0\u00bb, revenu de l\u2019\u00eele d\u2019Elbe alors qu\u2019il sait \u00ab\u00a0qu\u2019il est perdu [\u2026] pour se faire une sortie\u00a0\u00bb. Justifier la collaboration revient comme une antienne. Fouch\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0\u2013 Votre Majest\u00e9 compte faire une \u00e9puration\u00a0? Napol\u00e9on, frapp\u00e9. \u2013 \u00c9purer\u00a0! Voil\u00e0 un mot auquel je n\u2019aurais pas pens\u00e9. Fouch\u00e9, l\u2019ancien r\u00e9volutionnaire qui a surv\u00e9cu \u00e0 tous les r\u00e9gimes, adopt\u00e9 par Louis XVIII \u2013 \u00e9rig\u00e9 en mod\u00e8le.\u00a0<em>Tu \u00e9tais si gentil quand tu \u00e9tais petit, <\/em>1969, la premi\u00e8re des <em>Pi\u00e8ces secr\u00e8tes<\/em>, rejoue <em>Les Cho\u00e9phores <\/em>d\u2019Eschyle, agr\u00e9ment\u00e9 des commentaires ignobles, r\u00e9ducteurs, racoleurs\u00a0 (\u00ab\u00a0Une fille de l\u2019Assistance plac\u00e9e en ferme \u00e0 treize ans, \u00e7a les bat de loin, les Tragiques\u00a0\u00bb) des quatre musiciens de l\u2019orchestre. L\u2019Histoire ne suffisant plus, Anouilh s\u2019en prend \u00e0 la l\u00e9gende, \u00c9gisthe devient un bon p\u00e8re pour la petite \u00c9lectre. On ne r\u00e9crit pas deux fois <em>Les Cho\u00e9phores\u00a0<\/em>; o\u00f9 Shakespeare a fait <em>Hamlet, <\/em>Anouilh ressasse sa haine de l\u2019\u00e9puration\u00a0: \u00ab\u00a0lorsqu\u2019enfin est pass\u00e9e la justice \u2013 la justice que tout le monde appelait \u00e0 grands cris \u2013 l\u2019\u00e9clairage change [\u2026] et ce sont les juges et leurs robes rouges qui prennent des airs d\u2019assassins.\u00a0\u00bb)<\/p>\n<p>Restituant, avec les seuls dialogues et jeux de changement de d\u00e9cors les effets de montage du cin\u00e9ma, <em>L\u2019arrestation, <\/em>1971, superpose deux temps, deux \u00e2ges d\u2019une vie d\u2019homme, un Ars\u00e8ne Lupin meurtrier, non de son humble p\u00e8re qu\u2019il r\u00e9v\u00e8re mais de son pervers g\u00e9niteur \u2013 se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre le film d\u2019une vie d\u00e9roulant sa bobine au dernier instant de vie, d\u2019une dur\u00e9e passant toute esp\u00e9rance, vraisemblance, un excellent Chabrol. Et depuis longtemps qu\u2019il lutte pied \u00e0 pied avec le cin\u00e9ma, plus apte que le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 rendre le temps v\u00e9cu, Anouilh l\u2019attaque de front avec <em>Le sc\u00e9nario, <\/em>1974, situ\u00e9 en ao\u00fbt 1939. Le regard narquois sur le producteur juif, Loubenstein, d\u2019une vulgarit\u00e9 que tout oppose aux deux aristocrates qu\u2019il paye g\u00e9n\u00e9reusement, l\u2019un allemand, Von Spitz, ne claquant pas encore les talons, l\u2019autre d\u2019Anthac, fran\u00e7ais d\u00e9cav\u00e9, les patronymes bien choisis \u2013 agace d\u2019antis\u00e9mitisme bon enfant, voire compr\u00e9hensif. Le sc\u00e9nario choisi sera celui d\u2019Hitler.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean Anouilh, Pi\u00e8ces costum\u00e9es, Pi\u00e8ces secr\u00e8tes, La Table Ronde, coll. \u00ab\u00a0La Petite Vermillon\u00a0\u00bb, mars 2020, 8,90 \u20ac chaque volume\u00a0(successivement 352 et 320 pages). &nbsp; Lire Anouilh, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 ici dans une collection de poche, me fait remonter toujours le m\u00eame bonheur, qu\u2019une douleur sourde traverse\u00a0: les dents du scorpion dans l\u2019\u00e9den. Le g\u00e9nie du th\u00e9\u00e2tre l\u2019a touch\u00e9 de son aile, celui qui dans les temps modernes a \u00e9lu Jarry et Wilde, ni Giraudoux ni Cocteau \u2013 cette aile dentel\u00e9e me blesse encore quand la derni\u00e8re guerre est finie depuis trois quarts de si\u00e8cle. Dans la France du chagrin et de la piti\u00e9 il fallait prendre parti et Anouilh a tergivers\u00e9 mortellement. Antigone, 1942, repr\u00e9sent\u00e9 en 1944 sous occupation allemande, \u00e9voque un P\u00e9tain sympathique qu\u2019illustre Cr\u00e9on, la R\u00e9sistance et la collaboration renvoy\u00e9es implicitement dos \u00e0 dos. Pauvre Bitos, 1956, repris dans un recueil de Pi\u00e8ces grin\u00e7antes, ridiculise, engonc\u00e9 dans le costume de Robespierre, un procureur de l\u2019\u00e9puration qui n\u2019a pas eu piti\u00e9 d\u2019un \u00ab\u00a0petit milicien\u00a0\u00bb, ancien camarade de classe, que \u00ab\u00a0deux m\u00e8res \u00e0 genoux\u00a0\u00bb, dont la sienne, le conjuraient d\u2019\u00e9pargner. Onze ans apr\u00e8s Anouilh, qui a cependant aid\u00e9 la femme juive d\u2019un ami, l\u00e8ve le masque de son tropisme. G\u00e9nie d\u2019un th\u00e9\u00e2tre du th\u00e9\u00e2tre, mis en abyme \u00e0 une puissance qu\u2019aucune table de logarithmes ne saurait sugg\u00e9rer. Dans Le rendez-vous de Senlis, 1937, des com\u00e9diens professionnels sont engag\u00e9s pour assister un s\u00e9ducteur redevenu un simple jeune homme amoureux.\u00a0Dans L\u00e9ocadia, 1939, qui fait suite dans le recueil des Pi\u00e8ces roses, tout le d\u00e9cor d\u2019une rencontre Le jeune Michel Bouquet dans le r\u00f4le de Bitos (coll. A.R.T.) id\u00e9alis\u00e9e est reconstitu\u00e9 dans un parc de ch\u00e2teau, y compris un taxi que d\u00e9vore le lierre. Pauvre Bitos met en sc\u00e8ne un \u00ab\u00a0d\u00eener de t\u00eates\u00a0\u00bb de\u00a0personnages grim\u00e9s en Danton, Mirabeau, Tallien pour accabler Bitos Robespierre, qui a accept\u00e9 par snobisme de jouer le r\u00f4le. Dans L\u2019alouette, 1953, la premi\u00e8re des Pi\u00e8ces costum\u00e9es, descendue une marche aux Marches du Temps et \u00e0 ses margelles, desserr\u00e9 un cran de sa ceinture d\u2019\u00e9ternelle vierge, Jeanne d\u2019Arc et les personnages historiques de sa vie et de son proc\u00e8s portent sur sc\u00e8ne leurs propres r\u00f4les, mais avec une telle intensit\u00e9 que ce qui para\u00eet jou\u00e9 d\u2019avance d\u00e9joue la fatalit\u00e9 de l\u2019Histoire. Cauchon le collabo (\u00ab\u00a0godons\u00a0\u00bb employ\u00e9 par Jeanne pour d\u00e9signer les Anglais pr\u00e9figurant \u00ab\u00a0boches\u00a0\u00bb) repr\u00e9sent\u00e9 en vieil \u00e9v\u00eaque humain, trop humain, qui avec une dialectique adoucissant de caut\u00e8le de verve sourde les pratiques judiciaires de l\u2019\u00e9poque, sa th\u00e9ologique inquisition, \u00e9pargne \u00e0 Jeanne contre toute attente le b\u00fbcher. Au fait, on a oubli\u00e9 de jouer le sacre du roi Charles (de Gaulle\u00a0?), avorton couronn\u00e9 sinon b\u00e2tard, c\u2019est r\u00e9par\u00e9 sur-le-champ.\u00a0 \u00a0\u00a0 Dans Becket ou l\u2019honneur de Dieu, 1958, la deuxi\u00e8me des Pi\u00e8ces costum\u00e9es, o\u00f9 par machinerie et jeux d\u2019\u00e9clairage les d\u00e9cors les plus disparates se succ\u00e8dent en un paroxysme du th\u00e9\u00e2tre rappelant les f\u00eates donn\u00e9es par un s\u00e9ducteur dans La double \u00e9preuve, une nouvelle de Sade \u2013 d\u2019entr\u00e9e une indication sc\u00e9nique (\u00ab\u00a0Leur ton d\u2019abord lointain comme celui d\u2019un souvenir changera aussi et deviendra plus r\u00e9aliste\u00a0\u00bb) \u00e9claire qu\u2019est emprunt\u00e9 au cin\u00e9ma son flashback. En costumes d\u2019un temps o\u00f9 l\u2019Angleterre \u00e9tait encore catholique, plant\u00e9 d\u2019embl\u00e9e le d\u00e9nouement de la passion tragique du roi pour son mentor et compagnon d\u2019armes et de d\u00e9bauche qui, nomm\u00e9 chancelier, se d\u00e9pouillant de ses biens devient primat d\u2019Angleterre \u2013 alternent des propos cyniques (\u00ab\u00a0Charmants bambins\u00a0! Graine d\u2019homme. D\u00e9j\u00e0 sournoise et obtuse. Dire qu\u2019il faut s\u2019attendrir l\u00e0-dessus, sous pr\u00e9texte que ce n\u2019est pas encore assez gros pour \u00eatre ha\u00ef et m\u00e9pris\u00e9\u00a0\u00bb) et des paradoxes rappelant le th\u00e9\u00e2tre d\u2019Oscar Wilde (\u00ab\u00a0Vous \u00eates aussi le Dieu du riche et de l\u2019homme heureux, Seigneur [\u2026] et c\u2019est peut-\u00eatre lui votre brebis perdue\u00a0\u00bb) sans son g\u00e9nie. Anouilh, suite et fin. Malgr\u00e9 quelques retours en gr\u00e2ce, le d\u00e9licieusement surann\u00e9 tourne \u00e0 l\u2019odieusement surann\u00e9. D\u00e9pouill\u00e9 de sa gr\u00e2ce, le cynisme est nu. Dans La foire d\u2019empoigne, 1962, la derni\u00e8re des Pi\u00e8ces costum\u00e9es, le cabotinage s\u2019empare de l\u2019Histoire\u00a0: Napol\u00e9on, \u00ab\u00a0un acteur pareil\u00a0\u00bb, revenu de l\u2019\u00eele d\u2019Elbe alors qu\u2019il sait \u00ab\u00a0qu\u2019il est perdu [\u2026] pour se faire une sortie\u00a0\u00bb. Justifier la collaboration revient comme une antienne. Fouch\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0\u2013 Votre Majest\u00e9 compte faire une \u00e9puration\u00a0? Napol\u00e9on, frapp\u00e9. \u2013 \u00c9purer\u00a0! Voil\u00e0 un mot auquel je n\u2019aurais pas pens\u00e9. Fouch\u00e9, l\u2019ancien r\u00e9volutionnaire qui a surv\u00e9cu \u00e0 tous les r\u00e9gimes, adopt\u00e9 par Louis XVIII \u2013 \u00e9rig\u00e9 en mod\u00e8le.\u00a0Tu \u00e9tais si gentil quand tu \u00e9tais petit, 1969, la premi\u00e8re des Pi\u00e8ces secr\u00e8tes, rejoue Les Cho\u00e9phores d\u2019Eschyle, agr\u00e9ment\u00e9 des commentaires ignobles, r\u00e9ducteurs, racoleurs\u00a0 (\u00ab\u00a0Une fille de l\u2019Assistance plac\u00e9e en ferme \u00e0 treize ans, \u00e7a les bat de loin, les Tragiques\u00a0\u00bb) des quatre musiciens de l\u2019orchestre. L\u2019Histoire ne suffisant plus, Anouilh s\u2019en prend \u00e0 la l\u00e9gende, \u00c9gisthe devient un bon p\u00e8re pour la petite \u00c9lectre. On ne r\u00e9crit pas deux fois Les Cho\u00e9phores\u00a0; o\u00f9 Shakespeare a fait Hamlet, Anouilh ressasse sa haine de l\u2019\u00e9puration\u00a0: \u00ab\u00a0lorsqu\u2019enfin est pass\u00e9e la justice \u2013 la justice que tout le monde appelait \u00e0 grands cris \u2013 l\u2019\u00e9clairage change [\u2026] et ce sont les juges et leurs robes rouges qui prennent des airs d\u2019assassins.\u00a0\u00bb) Restituant, avec les seuls dialogues et jeux de changement de d\u00e9cors les effets de montage du cin\u00e9ma, L\u2019arrestation, 1971, superpose deux temps, deux \u00e2ges d\u2019une vie d\u2019homme, un Ars\u00e8ne Lupin meurtrier, non de son humble p\u00e8re qu\u2019il r\u00e9v\u00e8re mais de son pervers g\u00e9niteur \u2013 se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre le film d\u2019une vie d\u00e9roulant sa bobine au dernier instant de vie, d\u2019une dur\u00e9e passant toute esp\u00e9rance, vraisemblance, un excellent Chabrol. Et depuis longtemps qu\u2019il lutte pied \u00e0 pied avec le cin\u00e9ma, plus apte que le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 rendre le temps v\u00e9cu, Anouilh l\u2019attaque de front avec Le sc\u00e9nario, 1974, situ\u00e9 en ao\u00fbt 1939. Le regard narquois sur le producteur juif, Loubenstein, d\u2019une vulgarit\u00e9 que tout oppose aux deux aristocrates qu\u2019il paye g\u00e9n\u00e9reusement, l\u2019un allemand, Von Spitz, ne claquant pas encore les talons, l\u2019autre d\u2019Anthac, fran\u00e7ais d\u00e9cav\u00e9, les patronymes bien choisis \u2013 agace d\u2019antis\u00e9mitisme bon enfant, voire compr\u00e9hensif. Le sc\u00e9nario choisi sera celui d\u2019Hitler.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":836,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[911,912,913,71,914,915],"class_list":["post-835","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-anouilh-et-lepuration","tag-anouilh-pieces-costumees","tag-anouilh-pieces-secretes","tag-christophe-stolowicki","tag-editions-la-table-ronde","tag-jean-anouilh"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/835","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=835"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/835\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":837,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/835\/revisions\/837"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/836"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=835"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=835"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=835"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}