{"id":905,"date":"2020-02-14T04:07:59","date_gmt":"2020-02-14T03:07:59","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=905"},"modified":"2021-05-12T04:09:09","modified_gmt":"2021-05-12T02:09:09","slug":"chronique-bernard-desportes-saint-guyotat-forcat-et-martyr","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2020\/02\/14\/chronique-bernard-desportes-saint-guyotat-forcat-et-martyr\/","title":{"rendered":"[Chronique] Bernard Desportes, Saint Guyotat, for\u00e7at et martyr"},"content":{"rendered":"<p>Suite \u00e0 la disparition de Pierre Guyotat vendredi dernier (1940-2020), qui suit d\u2019un peu moins de deux ans celle de <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/news-hommage-a-bernard-desportes-1948-2018-15\/\"><strong>Bernard Desportes<\/strong><\/a> (1948-2018), gr\u00e2ce \u00e0 Christophe Alix, voici un in\u00e9dit de notre ami et collaborateur\u00a0: une relecture in\u00e9dite de Guyotat apr\u00e8s la publication de <strong><em>Prog\u00e9nitures<\/em><\/strong> et d\u2019<strong><em>Explications<\/em><\/strong>, qui sera publi\u00e9e dans un volume intitul\u00e9 <strong><em>L\u2019Hospitalit\u00e9<\/em><\/strong>. [Tous les livres de Guyotat sont parus chez Gallimard]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pas de sexe priv\u00e9, ici, c\u2019est indigne de l\u2019art<br \/>\n(Pierre Guyotat, <strong><em>Explications<\/em><\/strong>, L\u00e9o Scheer, 2000, p. 12).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je me souvenais d\u2019avoir aim\u00e9 l\u2019ample phrase du <strong><em>Tombeau pour cinq cent mille soldats<\/em><\/strong> (1967), ses \u00e9chos maldororiens, et<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatTombeau.jpg\" rel=\"prettyphoto[905]\" rel=\"prettyphoto[15856]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-15858\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatTombeau.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatTombeau.jpg 220w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatTombeau-112x150.jpg 112w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"295\" \/><\/a> plus encore l\u2019\u00e9clatement du r\u00e9cit et cette abolition du temps dans le jaillissement superbe et violent de nombreuses sc\u00e8nes d\u2019<strong><em>Eden, Eden, Eden<\/em><\/strong>\u2026. Relisant cette \u0153uvre, je ne renie pas cette s\u00e9duction pass\u00e9e qui, souvent, perdure par sa capacit\u00e9 \u00e0 renouveler l\u2019essoufflement n\u00e9 de ces marches suffocantes dans l\u2019obsc\u00e8ne et au bord de la mort. Peu de textes contemporains ont cette \u00e2pret\u00e9 obs\u00e9dante d\u2019<em>Eden<\/em>.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 vient alors, me suis-je dit, cette sensation \u2013 d\u00e9j\u00e0 ancienne quand m\u00eame, mais amplifi\u00e9e aujourd\u2019hui \u2013 de lourdeur, de malaise teint\u00e9 d\u2019ennui, cette lassitude finalement \u00e0 la relecture (partielle) d\u2019<strong><em>Eden, Eden, Eden <\/em><\/strong>(1970), de <strong><em>Prostitution <\/em><\/strong>(1987), du <strong><em>Livre<\/em><\/strong> (1984), et plus encore du r\u00e9cent <strong><em>Prog\u00e9nitures<\/em><\/strong> (2000)\u00a0? Eh bien justement de la r\u00e9p\u00e9tition morne et morte qu\u2019entra\u00eene cette abolition du temps qui d\u2019abord, croyais-je, m\u2019avait retenu. C\u2019est bien cela, cette disparition de temps qui en supprimant la source majeure de l\u2019angoisse humaine supprime du m\u00eame coup dans cette \u0153uvre le sentiment qu\u2019on a affaire \u00e0 des \u00eatres autonomes et singuliers, vivants en un mot.<\/p>\n<p>Que veux-je dire par abolition du temps\u00a0? Rien ici de comparable avec le bouleversement du temps dans l\u2019\u0153uvre de Faulkner (et l\u2019analyse \u00e0 mon avis erron\u00e9e qu\u2019en fait Sartre), il s\u2019agit bien chez Guyotat d\u2019une disparition.<\/p>\n<p><em>Eden<\/em> (comme les livres qui suivent<a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>) n\u2019est ni dans la chronologie (laquelle suppose une m\u00e9moire et la postulation d\u2019un futur) ni m\u00eame dans le pr\u00e9sent dont il n\u2019a ni le tremblement ni la fugacit\u00e9 ni surtout cette ouverture sur un inconnu \u00e0-venir qui le fonde seul comme possibilit\u00e9 vivante, avec toute sa violence et sa tragique beaut\u00e9 \u2013 ou son horreur. Fugacit\u00e9 et ouverture sont l\u2019essence m\u00eame du pr\u00e9sent et la source fondamentale d\u2019une \u00ab\u00a0angoisse de penser\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> qui nous place sans cesse et sans fin au bord du r\u00e9el et de la vie dans l\u2019inaccessibilit\u00e9 et de soi et du monde.<\/p>\n<p>Ni chronologie historique ni \u00ab\u00a0chronologie\u00a0\u00bb mentale (pulv\u00e9ris\u00e9e en espace comme chez Faulkner), ni pr\u00e9sent donc non plus\u00a0: le lieu, le moment de Guyotat n\u2019est pas dans l\u2019hypoth\u00e8se et l\u2019attente d\u2019un \u00e0-venir et du coup n\u2019est pas non plus dans l\u2019instant insaisissable\u00a0: il est pr\u00e9sent mort, immobile et statique, un instant qui est l\u00e0 de toute \u00e9ternit\u00e9 \u2013 \u00e9chappant au mouvement du temps aussi bien par l\u2019absence de dur\u00e9e que par l\u2019absence d\u2019une perspective dans l\u2019espace. Rien ne vient jamais nous arracher \u00e0 ce \u00ab\u00a0pr\u00e9sent\u00a0\u00bb statique qui semble nous chosifier. Les hommes, dans le monde de Guyotat, ne sont ni heureux ni malheureux, ni joyeux ni angoiss\u00e9s car ils sont intemporels \u2013 mais, intemporels, ils n\u2019ont aucune conscience d\u2019\u00eatre car on ne peut dissocier conscience et temps, et\u00a0\u00ab\u00a0la conscience ne peut \u2018\u00eatre dans le temps\u2019 qu\u2019\u00e0 condition de se faire temps dans le mouvement m\u00eame qui la fait conscience\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/ExplicationsGuyotat.jpg\" rel=\"prettyphoto[905]\" rel=\"prettyphoto[15856]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-15859\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/ExplicationsGuyotat.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/ExplicationsGuyotat.jpg 220w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/ExplicationsGuyotat-210x300.jpg 210w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/ExplicationsGuyotat-105x150.jpg 105w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"315\" \/><\/a>D\u00e9pourvus de conscience et ainsi chosifi\u00e9s, les personnages de Guyotat semblent des pantins entre les mains d\u2019un Dieu tout-puissant, leurs actes sont m\u00e9caniques, ils ne leur appartiennent pas, sans cause ni objet autres que d\u2019\u00eatre des actes toujours identiques et toujours recommenc\u00e9s. Actes qui, ne relevant pas d\u2019une d\u00e9cision, sont le seul produit d\u2019une fonction \u2013 avec toujours le m\u00eame caract\u00e8re obligatoire et insens\u00e9, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 et immuable, que les actes de celui qui, subissant un ch\u00e2timent dont il ne conna\u00eet pas la raison, doit accomplir une peine qu\u2019il ne comprend pas\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Dans <em>Prog\u00e9nitures<\/em>, nous dit Guyotat, le peuple appara\u00eet comme soumis \u00e0 cette obligation-l\u00e0 (la sexualit\u00e9). On y voit des figures contraintes, oblig\u00e9es de forniquer comme on b\u00eache (\u2026). C\u2019est sans cesse qu\u2019on travaille (\u2026)\u00a0; c\u2019est une peine\u00a0\u00bb (<strong><em>Explications<\/em><\/strong>, p. 41-42). Dans les livres de Guyotat, l\u2019homme est un homme- for\u00e7at \u2013 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de toute libert\u00e9 de d\u00e9cision.<\/p>\n<p>L\u2019alternative d\u00e8s lors n\u2019est plus, comme la sexualit\u00e9 le r\u00e9v\u00e8le, dans la fragilit\u00e9 des fronti\u00e8res entre l\u2019homme et l\u2019animal puisque les hommes, ici, n\u2019ont pas d\u2019alternative, ne disposent d\u2019aucun libre choix et se posent d\u2019autant moins de questions qu\u2019ils ne sont pas d\u2019abord pour eux-m\u00eames une question. Leur pr\u00e9sent n\u2019est pas d\u2019abord une possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre, dans la permanence d\u2019une interrogation\u00a0; et naturellement ils ne se situent pas davantage, car l\u2019ailleurs n\u2019existe pas pour eux, lequel renvoie \u00e0 une m\u00e9moire du lieu et donc au temps. Le futur de m\u00eame est absent qui supposerait la conscience d\u2019un possible \u00e0-venir, une libert\u00e9 d\u2019\u00eatre \u2026 En v\u00e9rit\u00e9, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de pr\u00e9sent et d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de libert\u00e9 ils n\u2019existent pas.<\/p>\n<p>Pour Guyotat, le malheur de l\u2019homme ne vient donc pas d\u2019une temporalit\u00e9 dont il est d\u00e9pourvu mais de sa sexualit\u00e9 \u2013 de la \u00ab\u00a0fatalit\u00e9 sexuelle\u00a0\u00bb nous dit-il\u00a0:<\/p>\n<p>Tout ce que je fais, je le fais pour me d\u00e9barrasser de la sexualit\u00e9, je n\u2019en veux pas, je veux \u00e9vacuer \u00e7a\u2026<\/p>\n<p>Cette obligation de la sexualit\u00e9 qu\u2019il y a en l\u2019homme, c\u2019est une des t\u00e2ches les plus terribles de l\u2019homme (\u2026). Je pense que c\u2019est vraiment une des t\u00e2ches les plus monstrueuses que le \u00ab\u00a0Cr\u00e9ateur\u00a0\u00bb ait impos\u00e9es \u00e0 sa cr\u00e9ature\u2026 (<strong><em>Explications<\/em><\/strong>, p. 41).<\/p>\n<p>Ainsi l\u2019acte sexuel est-il une mal\u00e9diction, quoique que Guyotat s\u2019en d\u00e9fende. Pas seulement une \u00ab\u00a0peine\u00a0\u00bb, comme il le dit, mais bien une mal\u00e9diction qui appara\u00eet comme une fatalit\u00e9 impos\u00e9e par le \u00ab\u00a0cr\u00e9ateur\u00a0\u00bb \u00e0 sa \u00ab\u00a0cr\u00e9ature\u00a0\u00bb. Une cr\u00e9ature l\u00e0 encore d\u00e9faite de toute libert\u00e9 d\u00e9cisionnelle, r\u00e9duite \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019objet, de pantin aux mains d\u2019un Dieu tout-puissant.<\/p>\n<p>*****<\/p>\n<p>Au bord de l\u2019obsc\u00e8ne, disais-je plus haut. En effet, loin d\u2019ouvrir sur un ab\u00eeme toujours b\u00e9ant devant nous et toujours plus profond <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/DesportesPresillBackG.jpg\" rel=\"prettyphoto[905]\" rel=\"prettyphoto[15856]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-12624\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/DesportesPresillBackG-250x300.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/DesportesPresillBackG-250x300.jpg 250w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/DesportesPresillBackG-125x150.jpg 125w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/DesportesPresillBackG-366x439.jpg 366w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/DesportesPresillBackG.jpg 500w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"264\" \/><\/a>lorsqu\u2019on s\u2019y engage au point de nous faire ab\u00eeme nous-m\u00eame, gouffre infini dont l\u2019appel vertigineux nous submerge et nous emporte aux confins du sensible, le sexe dans les livres de Pierre Guyotat est une donn\u00e9e brute, un travail \u00e0 accomplir qui s\u2019accomplit, m\u00e9caniquement, imm\u00e9diatement clos sur lui-m\u00eame avant que d\u2019\u00eatre imm\u00e9diatement et \u00e0 l\u2019infini recommenc\u00e9. A l\u2019acte sexuel succ\u00e8de le m\u00eame acte sexuel, sans que celui-ci en rien \u2013 comme celui qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et celui qui va lui succ\u00e9der inexorablement \u2013 ne modifie le pr\u00e9sent ni de l\u2019acte ni de l\u2019\u00eatre qui l\u2019accomplit.<\/p>\n<p>La sexualit\u00e9 dans cette \u0153uvre n\u2019est pas une angoisse qui, d\u00e9poss\u00e9dant momentan\u00e9ment l\u2019\u00eatre de son moi, l\u2019ouvre aux ab\u00eemes de la mort et de l\u2019impossible \u2013 elle n\u2019est que cette fatalit\u00e9 \u00e0 la cadence de m\u00e9tronome, cette obligation absurde, cette mal\u00e9diction qui frappent le for\u00e7at encha\u00een\u00e9 \u00e0 son destin comme un bagnard \u00e0 son bagne. De m\u00eame que le pr\u00e9sent n\u2019est pas d\u2019abord, ici, une possibilit\u00e9 d\u2019\u00e0-venir mais simplement une masse brute de \u00ab\u00a0temps\u00a0\u00bb hors dur\u00e9e qui s\u2019empile et s\u2019entasse sur du \u00ab\u00a0temps\u00a0\u00bb fig\u00e9, depuis toujours d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 et donc depuis toujours d\u00e9j\u00e0 mort, de m\u00eame la sexualit\u00e9 dans cette \u0153uvre n\u2019est pas une tension ouverte sur l\u2019inconnu, un vertige, mais la production codifi\u00e9e, calibr\u00e9e, sempiternellement reproduite et pr\u00e9visible d\u2019une activit\u00e9 de sexe \u00e9tablie selon les m\u00eames sch\u00e9mas programm\u00e9s, ali\u00e9n\u00e9s, obligatoires\u00a0: un travail de for\u00e7at\u2026. ou de martyr.<\/p>\n<p>De martyr ou de saint \u2013 car l\u2019obs\u00e9dante et \u00e9puisante obligation de \u00ab\u00a0fornication\u00a0\u00bb (il est int\u00e9ressant de remarquer que Guyotat choisit toujours de pr\u00e9f\u00e9rence des termes religieux ou \u00e0 forte connotation religieuse) est subie comme une mission r\u00e9demptrice r\u00e9demptrice\u00a0et salvatrice\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013\u00a0 il faut absolument \u00ab\u00a0\u00e9vacuer \u00e7a\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0en \u00e9vacuer le plus possible\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0on peut lire <em>Prog\u00e9nitures<\/em> comme mon cri de r\u00e9volte maximum contre le sexe\u00a0\u00bb\u2026 (p. 41)\u00a0;<\/p>\n<p>\u2013 \u00ab\u00a0je pense que je pourrai enfin vivre quand j\u2019en aurai termin\u00e9 avec ce devoir de produire ce chant, et cette sc\u00e8ne. Il sera peut-\u00eatre trop tard physiologiquement \u00e0 ce moment-l\u00e0, mais en tout cas, j\u2019ai l\u2019impression que je n\u2019ai travaill\u00e9 \u00e0 tout \u00e7a que pour avoir les mains libres, si je puis dire, l\u2019esprit et le c\u0153ur libres pour vivre enfin\u00a0! J\u2019ai toujours pens\u00e9, et je le pense de plus en plus, que toute cette \u0153uvre\u00a0\u00a0 n\u2019est qu\u2019une pr\u00e9paration \u00e0 la vie que je pourrai mener apr\u00e8s\u00a0\u00bb (p. 96).<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture ne vise pas \u00e0 justifier les mots qui la constituent et lui font, parfois, aborder l\u2019inconnaissable, elle n\u2019a \u00e0 rendre compte ni d\u2019utilit\u00e9 ni de moralit\u00e9 ou de nobles desseins, elle ne saurait avoir une vis\u00e9e consolatrice\u00a0: elle n\u2019est pas charg\u00e9e de mission. Mais Guyotat, lui, veut absolument nous montrer le bien-fond\u00e9 et la mission de sa parole, la fonction sociale et spirituelle de sa langue, et nous faire part de ce qui justifie ses \u00e9crits.<\/p>\n<p>Il est charg\u00e9 (par qui \u2013 sinon par Dieu\u00a0?) d\u2019accomplir une t\u00e2che surhumaine, et cette t\u00e2che l\u2019accable, il y travaille sans cesse, il s\u2019y<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatProgenitures.jpg\" rel=\"prettyphoto[905]\" rel=\"prettyphoto[15856]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-15864\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatProgenitures.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatProgenitures.jpg 220w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatProgenitures-203x300.jpg 203w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatProgenitures-102x150.jpg 102w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"325\" \/><\/a> sacrifie \u2013 martyr d\u2019une cause dont le commun des mortels, dans son innocence ahurie, ne soup\u00e7onne ni l\u2019importance ni l\u2019enjeu. Seul, sto\u00efque et d\u00e9pourvu du moindre doute sur le caract\u00e8re unique et quasi sacr\u00e9 de son sacerdoce, saint Guyotat porte sa croix. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre compar\u00e9 \u00e0 Fra Angelico (b\u00e9atifi\u00e9 il y a quelque trente ans) et \u00e0 Sade (non b\u00e9atifi\u00e9 encore), saint Guyotat, parlant de sa mission, nous dit modestement\u00a0: \u00ab\u00a0la r\u00e9daction d\u2019une \u0153uvre de ce genre exige, pendant des ann\u00e9es, une abstinence, une chastet\u00e9 totales\u00a0; je dis, totales. C\u2019est-\u00e0-dire la privation de tout acte produisant de la mati\u00e8re sexuelle, si je puis dire, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur comme \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur\u00a0; de tout \u00e9panchement. C\u2019est comme \u00e7a que je l\u2019ai v\u00e9cu\u00a0; je n\u2019en fais absolument pas une loi\u00a0\u00bb (p. 47). On compatit, bien s\u00fbr. Certes, notre martyr en fait d\u2019autant moins une loi qu\u2019il sait son sacrifice hors de port\u00e9e du profane \u2013 et cette chastet\u00e9 totale de dix ans au moins (temps consacr\u00e9, d\u2019apr\u00e8s Guyotat, \u00e0 la r\u00e9daction de <strong><em>Prog\u00e9nitures<\/em><\/strong>), ce je\u00fbne de soi en quelque sorte est en tout point comparable \u00e0 l\u2019extase des reclus en pri\u00e8re, \u00e0 ses privations qui transportent le saint hors de soi et hors du monde sensible pour une communion directe avec Dieu.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019espace que dessine les \u00e9crits de Guyotat, nous dit Christian Prigent, (\u2026) est un espace radicalement tragique\u2026.\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> \u2013 ah bon\u00a0? mais d\u2019o\u00f9 na\u00eet le tragique si ce n\u2019est de la conscience que prend l\u2019\u00eatre de sa fragilit\u00e9, de la pr\u00e9carit\u00e9, de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re de sa condition\u00a0? Or les personnages de Guyotat sont d\u00e9pourvus de cette anticipation de soi qui d\u00e9termine la conscience, l\u2019\u00eatre conscient d\u2019\u00eatre, ainsi que nous l\u2019avons vu plus haut. Priv\u00e9s d\u2019\u00e0-venir ils sont du m\u00eame coup hors du pr\u00e9sent de l\u2019\u00eatre o\u00f9 se noue sa trag\u00e9die et hors de l\u2019angoisse qui l\u2019entretient. \u00ab\u00a0L\u2019homme tragique, nous dit Blanchot, vit dans la tension extr\u00eame entre les contraires\u2026\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>, \u00ab\u00a0l\u2019homme tragique, nous dit-il encore, est celui pour qui l\u2019existence s\u2019est soudain transform\u00e9e\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a> \u2013 rien de tel chez les personnages de Guyotat.<\/p>\n<p>Un aspect \u00ab\u00a0tragique\u00a0\u00bb d\u2019inqui\u00e9tude et de d\u00e9stabilisation fut par contre ouvert par Pierre Guyotat avec <em>Eden<\/em> \u2013 et pour ce seul <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatEden.jpg\" rel=\"prettyphoto[905]\" rel=\"prettyphoto[15856]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-15860\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatEden.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatEden.jpg 220w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/GuyotatEden-110x150.jpg 110w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"300\" \/><\/a>livre. Non que cette \u0153uvre dessin\u00e2t en elle-m\u00eame un \u00ab\u00a0espace tragique\u00a0\u00bb, mais parce que ce texte venait rompre historiquement dans la mani\u00e8re conventionnelle du r\u00e9cit. Par le dit, par la forme, par le rythme il insufflait une libert\u00e9 nouvelle \u00e0 l\u2019\u00e9criture \u2013 qui s\u2019inscrivait d\u00e8s lors comme un paradoxe en regard de l\u2019absence de libert\u00e9 des personnages du r\u00e9cit. Et cette \u00ab\u00a0libert\u00e9\u00a0\u00bb formelle venait (en France, apr\u00e8s mai 68) \u00ab\u00a0co\u00efncider avec la libert\u00e9 r\u00e9elle quand celle-ci entre en crise et provoque une vacance d\u2019histoire\u00a0\u00bb (Blanchot, <em>ibid.<\/em>). Or cette libert\u00e9 appel\u00e9e par <strong><em>Eden, Eden, Eden<\/em><\/strong> reste \u00ab\u00a0tragiquement\u00a0\u00bb en crise par une histoire d\u00e9sert\u00e9e \u2013 ainsi <em>Eden<\/em> demeure-t-il, dans son projet, inacceptable\u00a0: c\u2019est cela, et cela seul, qui en fait sa force tragique. A contrario, les livres qui ont suivi \u2013 malgr\u00e9 leur tension, souvent \u2013 n\u2019ont fait que s\u2019empiler comme autant de pierres \u00e9levant un mur aveugle qui obstrue le pr\u00e9sent d\u2019hommes priv\u00e9s de la seule interrogation qui les fonde comme hommes pr\u00e9sents parmi nous\u00a0: celle de leur \u00e0-venir, celui-ci f\u00fbt-il d\u00e9fait de tout espoir, f\u00fbt-il \u00e9tranger \u00e0 tout alibi d\u2019un lendemain.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Y aurait-il, dans ce si\u00e8cle du moins, des textes avec autant de couleur, autant de postures, autant de mati\u00e8res, etc, autant de son que dans celui-l\u00e0\u00a0?\u00a0\u00bb (<strong><em>Explications<\/em><\/strong>, p. 121-122), s\u2019interroge Guyotat parlant de <strong><em>Prog\u00e9nitures<\/em><\/strong>\u2026. En ces temps d\u2019incertitude, \u00e7a fait plaisir \u00e0 entendre\u00a0: rarement un \u00e9crivain aura paru aussi p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de sa supr\u00e9matie et aussi content de soi. Et sans doute n\u2019est-on jamais si bien servi que par soi-m\u00eame, mais cette \u00ab\u00a0autoc\u00e9l\u00e9bration\u00a0\u00bb r\u00e9currente doubl\u00e9e \u00ab\u00a0tant\u00f4t (d\u2019) un s\u00e9rieux pontifical fort peu fissur\u00e9 d\u2019humour, tant\u00f4t (d\u2019) un ton de pr\u00e9dicateur cathare\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Guyotat.jpg\" rel=\"prettyphoto[905]\" rel=\"prettyphoto[15856]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-15866\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Guyotat.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Guyotat.jpg 220w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Guyotat-150x136.jpg 150w\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"200\" \/><\/a> (Prigent, <em>op. cit.<\/em>, p. 187) qui sont la marque de Guyotat parlant de Guyotat ne manquent pas seulement d\u2019humour, ils r\u00e9v\u00e8lent le manque cruel du rire, l\u2019autre grand absent de cette \u0153uvre. Sans doute parce que le rire n\u2019appartient qu\u2019au pr\u00e9sent\u2026. Le rire (le fameux rire de Bataille), \u00e9cho tragique du moi, \u00e9clat sauvage, libre et obsc\u00e8ne ouvrant sur la folie et l\u2019ab\u00eeme de celui qui \u00e9chappe \u00e0 son \u00ab\u00a0destin\u00a0\u00bb et forge lui-m\u00eame sa propre perte en forgeant seul son existence d\u2019homme libre. Toutes choses absolument \u00e9trang\u00e8res \u00e0 l\u2019univers de Pierre Guyotat \u2013 car saint Guyotat ne se commet pas dans le pr\u00e9sent ordinaire (\u00ab\u00a0c\u2019est indigne de l\u2019art\u00a0\u00bb), saint Guyotat ne rit pas\u00a0: c\u2019est un saint triste et laborieux, un abstinent douloureux, s\u00e9rieux comme un p\u00e9nitent sous le poids de sa t\u00e2che.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Avec <strong><em>Coma<\/em><\/strong> (Mercure de France, Paris, 2006) puis <strong><em>Formation<\/em><\/strong> (NRF-Gallimard, Paris, 2007) et <strong><em>Arri\u00e8re-fond<\/em><\/strong> (NRF-Gallimard, Paris, 2010), Guyotat change radicalement d\u2019\u00e9criture, optant m\u00eame pour une langue devenue sans doute de plus en plus \u00ab\u00a0lisible\u00a0\u00bb mais qui, surtout, perd de plus en plus toute radicalit\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Je renvoie au bel ouvrage d\u2019Evelyne Grossman\u00a0: <em>L\u2019Angoisse de penser<\/em>, Editions de Minuit, 2008.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Jean-Paul Sartre\u00a0: \u00ab\u00a0A propos de <em>Le Bruit et la Fureur<\/em>, la temporalit\u00e9 chez Faulkner\u00a0\u00bb, in <em>Situations <\/em>I,\u00a0\u00ab\u00a0Id\u00e9es\u00a0\u00bb, NRF-Gallimard, Paris, 1975, p. 96.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Christian Prigent, <em>Ceux qui merdRent<\/em>, P.O.L, 1991, p. 198.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Maurice Blanchot\u00a0: \u00ab\u00a0La pens\u00e9e tragique\u00a0\u00bb, in <em>L\u2019Entretien infini<\/em>, NRF-Gallimard, 1969, p. 141.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/6AAD5284-355B-480C-8688-27AB5B671FA6#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Id.<\/em>, <em>ibid.<\/em>, p. 142.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Suite \u00e0 la disparition de Pierre Guyotat vendredi dernier (1940-2020), qui suit d\u2019un peu moins de deux ans celle de Bernard Desportes (1948-2018), gr\u00e2ce \u00e0 Christophe Alix, voici un in\u00e9dit de notre ami et collaborateur\u00a0: une relecture in\u00e9dite de Guyotat apr\u00e8s la publication de Prog\u00e9nitures et d\u2019Explications, qui sera publi\u00e9e dans un volume intitul\u00e9 L\u2019Hospitalit\u00e9. [Tous les livres de Guyotat sont parus chez Gallimard] &nbsp; Pas de sexe priv\u00e9, ici, c\u2019est indigne de l\u2019art (Pierre Guyotat, Explications, L\u00e9o Scheer, 2000, p. 12). &nbsp; Je me souvenais d\u2019avoir aim\u00e9 l\u2019ample phrase du Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967), ses \u00e9chos maldororiens, et plus encore l\u2019\u00e9clatement du r\u00e9cit et cette abolition du temps dans le jaillissement superbe et violent de nombreuses sc\u00e8nes d\u2019Eden, Eden, Eden\u2026. Relisant cette \u0153uvre, je ne renie pas cette s\u00e9duction pass\u00e9e qui, souvent, perdure par sa capacit\u00e9 \u00e0 renouveler l\u2019essoufflement n\u00e9 de ces marches suffocantes dans l\u2019obsc\u00e8ne et au bord de la mort. Peu de textes contemporains ont cette \u00e2pret\u00e9 obs\u00e9dante d\u2019Eden. D\u2019o\u00f9 vient alors, me suis-je dit, cette sensation \u2013 d\u00e9j\u00e0 ancienne quand m\u00eame, mais amplifi\u00e9e aujourd\u2019hui \u2013 de lourdeur, de malaise teint\u00e9 d\u2019ennui, cette lassitude finalement \u00e0 la relecture (partielle) d\u2019Eden, Eden, Eden (1970), de Prostitution (1987), du Livre (1984), et plus encore du r\u00e9cent Prog\u00e9nitures (2000)\u00a0? Eh bien justement de la r\u00e9p\u00e9tition morne et morte qu\u2019entra\u00eene cette abolition du temps qui d\u2019abord, croyais-je, m\u2019avait retenu. C\u2019est bien cela, cette disparition de temps qui en supprimant la source majeure de l\u2019angoisse humaine supprime du m\u00eame coup dans cette \u0153uvre le sentiment qu\u2019on a affaire \u00e0 des \u00eatres autonomes et singuliers, vivants en un mot. Que veux-je dire par abolition du temps\u00a0? Rien ici de comparable avec le bouleversement du temps dans l\u2019\u0153uvre de Faulkner (et l\u2019analyse \u00e0 mon avis erron\u00e9e qu\u2019en fait Sartre), il s\u2019agit bien chez Guyotat d\u2019une disparition. Eden (comme les livres qui suivent[1]) n\u2019est ni dans la chronologie (laquelle suppose une m\u00e9moire et la postulation d\u2019un futur) ni m\u00eame dans le pr\u00e9sent dont il n\u2019a ni le tremblement ni la fugacit\u00e9 ni surtout cette ouverture sur un inconnu \u00e0-venir qui le fonde seul comme possibilit\u00e9 vivante, avec toute sa violence et sa tragique beaut\u00e9 \u2013 ou son horreur. Fugacit\u00e9 et ouverture sont l\u2019essence m\u00eame du pr\u00e9sent et la source fondamentale d\u2019une \u00ab\u00a0angoisse de penser\u00a0\u00bb[2] qui nous place sans cesse et sans fin au bord du r\u00e9el et de la vie dans l\u2019inaccessibilit\u00e9 et de soi et du monde. Ni chronologie historique ni \u00ab\u00a0chronologie\u00a0\u00bb mentale (pulv\u00e9ris\u00e9e en espace comme chez Faulkner), ni pr\u00e9sent donc non plus\u00a0: le lieu, le moment de Guyotat n\u2019est pas dans l\u2019hypoth\u00e8se et l\u2019attente d\u2019un \u00e0-venir et du coup n\u2019est pas non plus dans l\u2019instant insaisissable\u00a0: il est pr\u00e9sent mort, immobile et statique, un instant qui est l\u00e0 de toute \u00e9ternit\u00e9 \u2013 \u00e9chappant au mouvement du temps aussi bien par l\u2019absence de dur\u00e9e que par l\u2019absence d\u2019une perspective dans l\u2019espace. Rien ne vient jamais nous arracher \u00e0 ce \u00ab\u00a0pr\u00e9sent\u00a0\u00bb statique qui semble nous chosifier. Les hommes, dans le monde de Guyotat, ne sont ni heureux ni malheureux, ni joyeux ni angoiss\u00e9s car ils sont intemporels \u2013 mais, intemporels, ils n\u2019ont aucune conscience d\u2019\u00eatre car on ne peut dissocier conscience et temps, et\u00a0\u00ab\u00a0la conscience ne peut \u2018\u00eatre dans le temps\u2019 qu\u2019\u00e0 condition de se faire temps dans le mouvement m\u00eame qui la fait conscience\u00a0\u00bb[3]. D\u00e9pourvus de conscience et ainsi chosifi\u00e9s, les personnages de Guyotat semblent des pantins entre les mains d\u2019un Dieu tout-puissant, leurs actes sont m\u00e9caniques, ils ne leur appartiennent pas, sans cause ni objet autres que d\u2019\u00eatre des actes toujours identiques et toujours recommenc\u00e9s. Actes qui, ne relevant pas d\u2019une d\u00e9cision, sont le seul produit d\u2019une fonction \u2013 avec toujours le m\u00eame caract\u00e8re obligatoire et insens\u00e9, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 et immuable, que les actes de celui qui, subissant un ch\u00e2timent dont il ne conna\u00eet pas la raison, doit accomplir une peine qu\u2019il ne comprend pas\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Dans Prog\u00e9nitures, nous dit Guyotat, le peuple appara\u00eet comme soumis \u00e0 cette obligation-l\u00e0 (la sexualit\u00e9). On y voit des figures contraintes, oblig\u00e9es de forniquer comme on b\u00eache (\u2026). C\u2019est sans cesse qu\u2019on travaille (\u2026)\u00a0; c\u2019est une peine\u00a0\u00bb (Explications, p. 41-42). Dans les livres de Guyotat, l\u2019homme est un homme- for\u00e7at \u2013 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de toute libert\u00e9 de d\u00e9cision. L\u2019alternative d\u00e8s lors n\u2019est plus, comme la sexualit\u00e9 le r\u00e9v\u00e8le, dans la fragilit\u00e9 des fronti\u00e8res entre l\u2019homme et l\u2019animal puisque les hommes, ici, n\u2019ont pas d\u2019alternative, ne disposent d\u2019aucun libre choix et se posent d\u2019autant moins de questions qu\u2019ils ne sont pas d\u2019abord pour eux-m\u00eames une question. Leur pr\u00e9sent n\u2019est pas d\u2019abord une possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre, dans la permanence d\u2019une interrogation\u00a0; et naturellement ils ne se situent pas davantage, car l\u2019ailleurs n\u2019existe pas pour eux, lequel renvoie \u00e0 une m\u00e9moire du lieu et donc au temps. Le futur de m\u00eame est absent qui supposerait la conscience d\u2019un possible \u00e0-venir, une libert\u00e9 d\u2019\u00eatre \u2026 En v\u00e9rit\u00e9, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de pr\u00e9sent et d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de libert\u00e9 ils n\u2019existent pas. Pour Guyotat, le malheur de l\u2019homme ne vient donc pas d\u2019une temporalit\u00e9 dont il est d\u00e9pourvu mais de sa sexualit\u00e9 \u2013 de la \u00ab\u00a0fatalit\u00e9 sexuelle\u00a0\u00bb nous dit-il\u00a0: Tout ce que je fais, je le fais pour me d\u00e9barrasser de la sexualit\u00e9, je n\u2019en veux pas, je veux \u00e9vacuer \u00e7a\u2026 Cette obligation de la sexualit\u00e9 qu\u2019il y a en l\u2019homme, c\u2019est une des t\u00e2ches les plus terribles de l\u2019homme (\u2026). Je pense que c\u2019est vraiment une des t\u00e2ches les plus monstrueuses que le \u00ab\u00a0Cr\u00e9ateur\u00a0\u00bb ait impos\u00e9es \u00e0 sa cr\u00e9ature\u2026 (Explications, p. 41). Ainsi l\u2019acte sexuel est-il une mal\u00e9diction, quoique que Guyotat s\u2019en d\u00e9fende. Pas seulement une \u00ab\u00a0peine\u00a0\u00bb, comme il le dit, mais bien une mal\u00e9diction qui appara\u00eet comme une fatalit\u00e9 impos\u00e9e par le \u00ab\u00a0cr\u00e9ateur\u00a0\u00bb \u00e0 sa \u00ab\u00a0cr\u00e9ature\u00a0\u00bb. Une cr\u00e9ature l\u00e0 encore d\u00e9faite de toute libert\u00e9 d\u00e9cisionnelle, r\u00e9duite \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019objet, de pantin aux mains d\u2019un Dieu tout-puissant. ***** Au bord de l\u2019obsc\u00e8ne, disais-je plus haut. En effet, loin d\u2019ouvrir sur un ab\u00eeme toujours b\u00e9ant devant nous et toujours plus profond lorsqu\u2019on s\u2019y engage au point de nous faire ab\u00eeme nous-m\u00eame, gouffre infini dont l\u2019appel vertigineux&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":906,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[314,38,1013,1014,1015,1016,1017,1018,1019,871,361,80],"class_list":["post-905","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-bernard-desportes","tag-christian-prigent","tag-evelyne-grossman","tag-faulkner","tag-gallimard","tag-guyotat-ecriture-poetique","tag-guyotat-liberte","tag-guyotat-sexe","tag-guyotat-tragique","tag-jean-paul-sartre","tag-maurice-blanchot","tag-pierre-guyotat"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/905","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=905"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/905\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":907,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/905\/revisions\/907"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/906"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=905"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=905"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=905"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}