[entretien] Entretien de Thierry Rat avec Philippe Boisnard à propos d'Emprunté au désastre

[entretien] Entretien de Thierry Rat avec Philippe Boisnard à propos d’Emprunté au désastre

mai 12, 2021
in Category: entretien, UNE
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[entretien] Entretien de Thierry Rat avec Philippe Boisnard à propos d’Emprunté au désastre

En parallèle de la publication d’Emprunté au désastre, nous publions un entretien avec Thierry Rat. Si le rouge est la couleur qui traverse son oeuvre, ici c’est la trace qui surgit sur la pâleur dorée d’une plage toujours la même, quotidiennement arpentée. C’est de cette trace que nous avons souhaité nous entretenir.

Philippe Boisnard :  Thierry, avec Emprunté au désastre, nous sommes face aux traces matérielles d’événements dont nous n’avons aucune représentation. Ne restent que les conséquences. Pour mieux préciser le contexte de cette série : peux tu nous dire, où ces photographies ont été prises ?

Thierry Rat : Les photographies ont toutes été prises lors de ballades sur la plage entre Calais et Blériot-Plage. Ballades quasi quotidiennes depuis quelques années. Puis un matin à marée basse, il y a eu ce petit bateau échoué sur l’estran, un optimiste (1re photo de la série). Il y avait à la fois de l’étrange et du tragique dans ce petit bateau de nulle part posé sur le sable, comme ça. Je n’avais pas mon appareil photographique, mais je me suis dit, il faut quand même que je garde une trace tant cette vision est puissante, alors j’ai utilisé mon téléphone portable, et le cadrage s’est imposé, l’objet bateau en plein centre. Ciel, mer, sable au milieu un petit bateau. Ensuite je me suis posé des questions sur ce petit bateau échoué là, puis la ligne de craie blanche de l’Angleterre à l’horizon, l’actualité des tentatives de traversées du channel par les migrants. Le petit bateau n’était donc pas ici par hasard, un optimiste, d’un coup cela devenait clair.

PB : Chaque entité se présente comme un diptyque, photographie / poésie. Comment et pourquoi as tu choisie de travailler dans ce plis de la langue et de l’image ?

TR : Dans la matinale du journal radiophonique de France-inter du 23 octobre 2020 il y a eu ce reportage où un père rescapé d’un naufrage en méditerranée était interrogé par un journaliste. Il racontait que durant leur traversée, son très jeune fils assoiffé avait bu de l’eau de mer, l’avait vomie, puis le gosse était mort dans ses bras, il avait dû le jeter à la mer. J’ai conservé l’extraithttps://youtu.be/Wk12FXAQY8Q L’énoncé était effroyable, pas besoin d’images, ces paroles ont tournées en boucle dans ma tête. J’avais donc cette collection de photographies prises jour après jour de tous ces objets délaissés par la marée. Chaque Objet étant chargé d’un vécu, un vécu indicible et pourtant objet témoin. Témoin sans paroles, sans porte-parole. J’ai donc tenté d’apporter une parole, une parole poétique qui ne dit pas le visible, qui cherche l’énoncé.

PB : Ces objets, qui sont empruntés au désastre, échoués sur une plage, souvent avec une luminosité et un cadrage qui leur donne une force esthétique, tu les glanes. Est-ce que tu as pensé aux Glaneurs d’Agnès Varda ?

TR : Le choix du cadrage est important, la plupart des photographies sont prises en plongée, au-dessus de l’objet  » ça saute aux yeux » en même temps il semble écrasé comme si on effectuait une empreinte, car il s’agit d’emprunter non pas de glaner. Il restera à sa place. L’objet est figé par l’appareil photographique du téléphone portable, tel qu’il est à ce moment-là, sans mise en scène, là ou la marée l’a délaissée. Quant à la lumière, elle est aussi celle du moment et celle que veut bien capter l’appareil avec son interprétation numérique.

« Emprunté au désastre » renvoi à l’idée d’emprunter au sens de parcourir un itinéraire, mais aussi emprunter le temps d’un rendre compte, rendre compte du désastre, du drame humain, de la perte, perte des repères au sens littéral de « des-astre », perte de l’astre celui qui conduit et donne le sens de la route à suivre.

PB : Notre époque est dite manquer d’engagements de la part ds écrivains et des artistes, ce en quoi personnellement je pense être faux. En quel sens selon toi, pourrait-il y avoir un manque de résonance de l’art et de la littérature actuellement ? Et pour entrer en écho avec Heidegger, mais aussi entre autres Prigent : Pourquoi des poètes en temps de détresse ?

TR : Je reprends ici cette phrase de Christian Prigent tirée de « A quoi bon encore des poètes » éditions POL 1996, « …tant qu’il y aura du parlant, de l’humain, de l’humain inquiet, il y aura une exigence de « poésie », je pense qu’il ne peut guère y avoir de création possible sans inquiétude. Cette inquiétude qui est ce mouvement interne dans l’être qui le tient debout, aux aguets. En temps de désastre, de désastre humain, être sur le qui-vive c’est-à-dire être attentif, attentif à l’autre, à l’événement qui advient, à la petite clarté qui ouvre la voie, la luciole comme repère et peut-être que la poésie doit la porter.

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