[Entretien] Charybde, une aventure en livres (entretien de Fabrice Thumerel avec Hugues Robert)

[Entretien] Charybde, une aventure en livres (entretien de Fabrice Thumerel avec Hugues Robert)

juillet 14, 2021
in Category: entretien, UNE
1 979 51
[Entretien] Charybde, une aventure en livres (entretien de Fabrice Thumerel avec Hugues Robert)

Depuis 2011, la Librairie CHARYBDE est un lieu unique qui défend les mêmes valeurs que Libr-critique : indépendance, curiosité, esprit critique, écritures exigeantes… Un lieu rare qui vous propose de véritables livres, des événements, un blog critique… et même des ventes en ligne (n’hésitez pas à commander, en cette période de libr-vacance où l’on prend le temps du lire et du délire)…

 

FT. Hugues, je connais peu d’acteurs aussi engagés que toi dans le sous-champ très spécifique des pratiques exigeantes de la littérature, toi qui es à la fois libraire et critique passionné – en perpétuel mouvement, donc,… Au moment de repartir à l’aventure avec CHARYBDE – car c’est une aventure, n’est-ce pas ? –, quel bilan provisoire ? Dans l’univers de la librairie, comme ailleurs, la crise sanitaire n’a fait qu’accentuer les inégalités… tu me le confirmes ?

HR. Merci de ces compliments, Fabrice, qui nous touchent beaucoup, mes collègues et moi, au moment où nous réouvrons enfin Charybde « pour de bon », en effet, après une année où nous aurons été fermés de facto huit mois en cumulé, au sein de notre beau tiers-lieu Ground Control, près de la gare de Lyon, à Paris. Il m’est difficile évidemment de parler ici pour l’ensemble de l’univers de la librairie, la nôtre étant largement atypique, mais de ce qui s’entend ou se lit ces temps-ci, en public ou en privé, il semble bien que oui, la lame des confinements et des restrictions face à la pandémie aura in fine créé un certain désarroi, inégalement réparti, et ce malgré les aides non négligeables reçues par une grande partie de la profession, et malgré surtout un véritable sursaut de solidarité durant plusieurs mois de la part des lectrices et des lecteurs.

Il me semble que c’est surtout la diversité éditoriale qui aura été la plus affectée par cette année sous contraintes : de nombreux témoignages de libraires, d’éditrices et d’éditeurs semblent confirmer que dans cette situation de crise sans précédent, une sorte de réflexe global de sécurité des ventes et de refuge dans des valeurs dites « sûres » a pleinement joué, et qu’il a été beaucoup plus difficile qu’à l’accoutumée de mettre en avant des découvertes, des textes défricheurs, des bouffées d’oxygène qui créent sous nos yeux la littérature de demain – ou qui en balisent le chemin avec force, lorsqu’il s’agit d’autrices et d’auteurs déjà davantage connus.

 

FT. En matière de diversité éditoriale, quelles craintes t’inspirent les derniers soubresauts dans le monde de l’édition et de la diffusion, qui s’oriente vers davantage de concentration encore (Vivendi/Hachette) ?

HR. La concentration en soi ne devrait pas être une crainte, si elle conduisait seulement à une amélioration de l’efficacité technique, logistique et économique de la chaîne du livre, avec un bénéfice qui serait distribué à l’ensemble de ses actrices et de ses acteurs. Ce qui inquiète, naturellement, comme l’exposait déjà avec une force visionnaire peu commune et une véritable humilité le grand André Schiffrin il y a maintenant plus de vingt ans, c’est lorsque cette concentration, et les économies d’échelle qui en découlent, a lieu uniquement ou presque au bénéfice d’actionnaires de plus en plus banalisés, qui considèrent peu ou prou l’édition au sens large comme procédant de la même logique de rentabilité pour l’investisseur que, disons au hasard, des complexes portuaires africains néo-coloniaux ou des boutiques de luxe d’aéroport.

C’est bien dans l’attention portée à cette terrible logique dérivante que les pouvoirs publics pourraient montrer, de manière plus forte que par un soutien ponctuel et chargé de symboles, qu’ils considèrent, avec les lectrices et les lecteurs, que le livre constitue un objet essentiel (et pas uniquement un commerce essentiel) de nos sociétés.

FT. Quel est précisément l’enjeu de ce redémarrage pour Charybde ?

HR. C’est un moment très délicat. Au début de 2020, juste avant que la pandémie frappe en France, notre librairie amorçait enfin une convalescence prometteuse et enthousiaste, après être passée tout près du gouffre en 2018. L’année écoulée nous a mis véritablement à genoux, les caractéristiques spécifiques de notre lieu (commerce essentiel « ouvert » à l’intérieur d’un espace « non essentiel » fermé) ayant rendu les aides largement aléatoires à ce stade (même si nous ne désespérons pas d’obtenir de ce côté un soutien a posteriori). Sans la solidarité massive, fût-ce à distance, de nos lectrices et de nos lecteurs, par leurs commandes, d’Artcena (le fabuleux centre de documentation du théâtre en France) et de la créatrice de contenus Bulledop, dont la communauté Twitch nous a émus quasiment aux larmes par sa mobilisation soudaine et inattendue, nous ne serions sans doute plus là.

Nous venons de fêter nos dix ans, dans la douleur et dans la joie, en compagnie d’autrices, d’auteurs, d’éditrices et d’éditeurs que nous aimons (pas toutes et pas tous, huit soirées en juin n’auraient jamais suffi, évidemment !), nous comptons très fort sur celles et ceux qui apprécient notre travail pour nous aider à repartir à nouveau du bon pied pour encore au moins dix ans, et à nous extraire de cette ornière imprévue.

FT. Tes coups de cœur estivaux ?

HR. En évitant de parler déjà (malgré la frénésie anticipative qui parcourt de plus en plus fortement la chaîne du livre) des très beaux textes prévus pour août, septembre et octobre, il n’y a d’ores et déjà que, comme souvent (ne soyons pas plus pessimistes que nécessaire !), l’embarras du choix : mentionnons par exemple le superbe Boulevard de Yougoslavie d’Arno Bertina, Mathieu Larnaudie et Oliver Rohe (chez Inculte Dernière Marge), formidable mise en roman choral d’une rénovation urbaine à Rennes conduite comme une expérience forte de démocratie participative, n’en masquant ni les difficultés ni les espérances, et passionnante de bout en bout, le Mécaniques sauvages de Daylon (chez Courant Alternatif), une somptueuse expérimentation de « monde en petit » où l’intelligence artificielle et la marche au désastre climatique sont sublimés par une écriture précise et néanmoins poétique, l’Hôtel Andromeda de Gabriel Josipovici (chez Quidam), qui transforme les boîtes de l’artiste new-yorkais Joseph Cornell en filtre cruel et tendre de notre contemporain, ou le Basqu.I.A.t de Ian Soliane (chez Jou), qui constitue les toiles de Basquiat en ultime frontière face à une intelligence artificielle de plus en plus omniprésente, ou encore le Chino au jardin de Christian Prigent (chez P.O.L.), nouveau triomphe d’inventivité langagière, poétique et subtilement humoristique dans la projection de l’enfance dans le présent, désenchanté ou non.

 

, , , , , , , , ,
Fabrice Thumerel
Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

Autres articles

1 comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *