[Chronique] Judith Chavanne, L’Empreinte d’un instant, par Tristan Hordé

septembre 26, 2021
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Judith Chavanne, L’Empreinte d’un instant, par Tristan Hordé

Judith Chavanne, L’Empreinte d’un instant, éditions Potentille, été 2021, 16 pages, 7 €, ISBN : 979-10-90224-24-7.

 

L’Empreinte d’un instant se compose de trois poèmes de longueur inégale, unis par le motif du temps :  temps vécu par chacun sans accroc qui, selon l’image traditionnelle, s’écoule, continûment, et temps où ce qui survient comme un éclat change la perception des choses. Judith Chavanne approche par de courts récits en vers libres ces jeux complexes du vécu dans des temps différents, suggère les effets du regard porté sur des éléments de l’environnement (arbres, oiseaux, fleurs) ou attaché au passage d’une enfant.

Dans la première scène, deux personnages sont dans le retrait et le silence — l’un étudie, l’autre écrit — et dans un lieu lui-même à l’écart des bruits du monde, ce qui fut une ferme devenu lieu de séjour en été. Une rupture intervient avec la venue d’un oiseau, un pic-épeiche, et cette venue introduit le motif de l’instant qu’implique sa « furtive apparition », ce qui interrompt le retrait. En même temps l’arbre du verger, un noisetier, l’herbe, dessinent un nouveau lieu, ce qui n’était pas réellement vu s’impose. L’oiseau, quel qu’il soit, introduit à un « autre règne », sa présence inattendue incite à regarder autrement autour de soi, alors qu’il ne fait que passer, juste reconnaissable : il est « furtif et farouche », il surgit « très légèrement ».

Ce qui modifie la perception et transforme le cours des choses, peut naître autrement. Dans la ville c’est un dialogue qui isole deux personnages. Il est coupé par la vue de « l’enfant (…) qui passait » et ne s’attarde pas : brièveté encore de ce qui fait sortir de soi, comparable à la rencontre avec l’oiseau, puisque « un instant de ce regard / avait trouvé son nid ». Tout se passe comme s’il fallait que soit interrompu le lent mouvement du vécu pour que l’on soit conscient de l’instant, du présent. L’enfant, parce qu’elle n’est pas dans le temps des adultes, dans le convenu, « donne au regard » l’inespéré, c’est-à-dire « l’opportunité de s’arrimer à un être », c’est-à-dire à un « inespérable lieu ». Ce peut être aussi pour ce rôle un oiseau (ou un lapin) dans un lieu privilégié où le temps semble devenu immobile, où tout est disposé comme dans un tableau : plus rien ne bouge, le peintre a fixé le temps, celui de son regard sur les choses.

Judith Chavanne questionne la représentation d’une « figure pensive », peinte dans un tableau, figure fermée sur elle-même qui ne vit pas dans le présent. Rien ne la « ramènera à l’ancre » sinon peut-être l’imprévisible, le passage d’un animal qui arrête et évoque un autre temps, celui de l’enfance perdue — « un lapin comme il en était dans nos livres d’enfant » — et ouvre une brèche dans le continu. La rupture provoque l’abandon du passé, des souvenirs, de ce temps perdu jamais retrouvé sinon dans le retrait. La conscience de l’instant naît toujours d’un regard autre sur ce qui fait les jours ; il s’agit chaque fois de ce qui se passe devant une fleur, un arbre, un oiseau, mais un parfum, une couleur, la lumière à un moment du jour, un sourire peuvent aussi bien arrêter le geste, la marche : rien de prévisible dans cette « rencontre presque » avec « des choses muettes ». Ces moments particuliers, par nature éphémères, apportent un sentiment de plénitude, la certitude d’être exactement où il faut être, « d’un lieu et d’un instant ».

Ces instants ne sont pas donnés. L’« ouverture du temps » n’intervient qu’à la condition que soit déchiré ce qui fait le tissu des jours, que s’instaure un rapport inédit au lieu et au temps vécus. Dans le dernier poème sont imaginées des femmes devant leur coiffeuse qui, autrefois, le soir, ôtaient ce qui leur avait donné dans la journée une autre apparence pour autrui. C’est dans ce « frêle instant » où elles se dépouillaient des apprêts, retrouvaient devant le miroir leur visage, leur regard sur elles-mêmes, qu’elles existaient, hors des contraintes communes ; elles se re-connaissaient sortant du temps mesurable et « entraient dans le temps », le leur, qui, si bref soit-il, serait selon Judith Chavanne une entrée « peut-être dans l’éternité ».

Lisant L’Empreinte d’un instant, le lecteur se souvient de ce qu’il a éprouvé dans ces moments de grâce où le présent était totalement vécu ; il le fait d’autant plus aisément que Judith Chavanne prend le parti de ne pas chercher d’effets dans la syntaxe et le vocabulaire des poèmes, soucieuse de conduire à ce qui « donnera à l’instant sa réalité ».

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