[Chronique] Danièle Faugeras, Opus incertum, par CHRISTOPHE STOLOWICKI

[Chronique] Danièle Faugeras, Opus incertum, par CHRISTOPHE STOLOWICKI

novembre 25, 2021
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[Chronique] Danièle Faugeras, Opus incertum, par CHRISTOPHE STOLOWICKI

Danièle Faugeras, Opus incertum, po&psy, « extenso », photographies de l’auteure, mars 2021, 964 pages, 28 €, ISBN : 978-2-7492-6960-3.

 

Intensément pensé : lesté, (dé)noué – nouer si proche du grec noein, penser (sans étymologie commune). Penser comme seule sait la poésie – voire la peinture pensant le passage, la vibration avec Cézanne, la fauve, la dansante couleur avec Matisse.

Penser, « rupture d’embâcles : les entends-tu / dés- / enchanter / le monde ? // ces zélateurs / du prêche / du plaidoyer / de la péroraison // pontifiants palabreurs // sans cesse / patrocinant ». Embâcle obstruant de ses glaçons le cours d’ô de la pensée (dé)verbale tous ces discoureurs formés (fermés formatés) à la dissertation qui encombrent la vie de leurs volumes tout en balancements. Oui, « patrocinant », ratiocinant sur un patron, de ceux qu’a accumulés l’histoire de la philosophie la mal nommée, celle qui aime (traduction erronée) sans ferveur la sagesse mais ne la pratique (philei) pas, louvoyant syntaxiquement en érudite inculte méconnaissance des articulations de langue.

Poète traductrice de notre fonds intime est Danièle Faugeras, née en 1945, dont Opus incertum (le « petit appareil de maçonnerie réalisé avec des moellons en pierre de dimensions et de formes irrégulières, sans que l’on puisse y distinguer des assises bien différenciées ») reprend quarante-cinq ans d’un travail sur soi nourri de la fréquentation viscérale de ses pairs dont par son soin et ses prouesses passe la flamme de langue en langue – la perle qui ne m’a jamais quitté : « moi ? Je / me désagrè…j…e » pour rendre « io ? / mi dissoc…i…o » de Paolo Universo auteur de Ballata del vecchio Manicomio Ballades de l’ancien asile qu’il voulait comme Sade faire jouer par les fous. Oui, nourri de langue(s) au confluent de sagesse et de folie, à ses déprises, aux contreforts abrupts d’une sagesse de la folie que pairs impairs passent, manquent et rattrapent, est cet Opus incertum tout tremblé, trempé de l’épreuve sur soi, de soi – et les autres, Soi et les autres une œuvre majeure de l’antipsychiatre Ronald Laing.

« aux doigts incontinents /// quel écho / s’attarderait /// – frisson / mousseux // ou ride // surondoyant sur le vivier / des rythmes »

Quarante-cinq ans (1975 – 2020) articulés en périodes séparées par un calque engouffrant l’espace-temps (chaque temps a son lieu, et des lieux-temps se chevauchent), ouvertes chacune par une photographie dont le calque accentue le flouté d’ombres et de lumières, ou par exception atténue d’une pensée (« Retrait // qui permet / d’aller/// vers ») la netteté du pris sur le vif profond.

Poète « Voir avec les mots » : « dans l’angle le plus acculé ombreux et qu’éclabousse de biais une lueur méridienne contre le mur poussée en présentoir d’offrandes ».

Quarante-cinq ans. Un tropisme, une fidélité à soi en irrédentiste « contact avec la nature », celle du grand Midi, géographique aussi, celui de Nietzsche et de Char – a(e)ncrent presque tous ces lieux-temps-poèmes de la vie de Danièle Faugeras, née à Paris, dans de petits villages, Veyrac, Liouc, de l’arrière-pays aquitain ou occitan. Ce qui est (d)écrit pleine page, très ajourée, occupant tout l’espace respiratoire et paginal, de tout son corps de phrase, de tout son corps à corps accord à cœur avec les mots, dit un ensoleillement de sa vie, une ouverture, celle du diaphragme d’un appareil-photo argentique – à l’autre, à la lumière, celle de Cézanne, celle de Matisse, cela jusque dans la coda Noir tenir // Liouc / 2019 qui « nébuleuse […] / / retomb[ée en ] // noir pollen / indécis // ondulé de frisons », se décline en « noir frémir […] noir flotter / sur les heures mémorielles / d’une nuit / lacunaire // nue sereine / aux luisances de sombre grésil // recouvrant la terre blême / comme d’un velours / de nuit /// noir fourbir […]  sans noir férir // sans noir honnir / rebroussés les acculs / de la peur / […] de ces puériles fables / à croupir à genoux // sans noir pâtir […] /// noir gîter// […] dans les fonds inouïs / des épaisseurs / du temps / – tanière bercail / ou bauge / conjointement / refuge / et fortification  /// noir tenir // pour / l’orée // de lumière ».

Fière lucidité d’athée, éblouie telle une autre blessure la plus rapprochée du soleil. Mais d’ingénuité seconde (Ponge). Déprise avec Winnicott de toutes peluches conceptuelles.

Danièle Faugeras, pongienne aussi mais d’une méticulosité des limbes dans le seul chapitre-poème (Pure perte, 1981-1986) relativement compact du recueil, pastiche retravaillé jusqu’à la trame, où les paragraphes tournent en vers massifs par tout le blanc d’entrée et l’absence de ponctuation (« un ciel à la Poussin que fouettent les cimiers maigres des buis derrière la vitre givre encore aux carreaux dans les angles […] // ce qui en elle se refuse à mourir // les yeux clairs et le lissé du front rentrant sous la soie floche noire à l’autre bout ombre en satin de coton tout contre le noir de fonte qui ronfle continûment son incendie de bûches elle assise sans un geste ou presque soulevant d’un cliquetis spiral une tourmente de flocons dans le brou délavé ainsi que nuit dans l’aube // […] plus précises en effet des ascendances ouatées obnubilent la lumière de la galerie vitrée qui tient lieu de souillarde porteuses d’appels éteints rumeurs comme d’un tréfonds ») ou dans Textiles, 1981 (« 1 – d’une myélinique langueur / dégoulinante // la soie […] 2 – a contrario / rondeur / moelleuse et barbulée à la fois / du brin / de / laine […] nuage lactescent // (couleur et goût / perdus / en bouche / d’avant les mots ? // 3 –  chanvre : // soutien prolétarien // retordable et câblable / à merci »). D’un soyeux parti pris de soi plutôt que des choses, d’une leçon de rien. Le Nouveau Roman au panier.

« Midi / comme un couvercle / palpite / sur l’ébullition du jour // Sous le tilleul un monde s’endort / dételé de la rumeur lointaine. »  Déployée la parole de Char « ensoleiller ceux qui bégaient, ce qui bée gai exponentiellement.

Les parenthèses qu’on ne referme pas – usage des années 80 à présent perdu.

Une sensualité sourd, volontiers transgressive : « dégoutte / sanguinolente / de la muqueuse offerte des prunes éclatées » ; « Mascaret / de l’attente » (le mascaret est ici l’onde de la marée montante remontant la Gironde sur plus de 100 km).

Du cours vertical inégal, tout en décalages, jaillissent des échappées belles d’horizon : « endurant / hérisson de glace // ivre /// qui transcrit /// faufile dans les saumures stagnantes ».

L’Opus certum abonde en nutriments roboratifs.

« Une heure / accrue écorne / le carnier des lumières » ; « chaque nuit accomplis ta défaite ». Sororale de la folie, la poésie investit le réel au creuset d’une éthique.

Opus certum, incertum : on sait bien depuis Nietzsche que la contradiction n’est qu’une nuance.

Mieux qu’un art de vivre et de mourir la poésie déplisse.

La critique elle-même frappée d’ajour.

 

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1 comment

  1. Avatar
    TERRAL
    Reply

    La critique se hisse jusqu’à l’œuvre elle-même : époustouflante !
    [Pour savoir ce que « époustouflant » veut dire, se reporter au Dictionnaire Historique de la langue française .]

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