[Chronique] Christophe Stolowicki, Traduction, stride

[Chronique] Christophe Stolowicki, Traduction, stride

décembre 27, 2021
in Category: chronique, UNE
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[Chronique] Christophe Stolowicki, Traduction, stride

De passage à Paris, j’achète chez Guillaume Budé les Pythiques de Pindare, afin d’éclaircir un point qui me tient à cœur, à cran, à cru mais non à cri, de savoir si Nietzsche, comme il a emprunté à Héraclite l’éternel retour, pur aeï zoôn, feu éternellement vivant, s’allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure, autrement plus parlant que celui du moindre brin d’herbe du dernier philosophe – s’il n’aurait de même, pour son Werde der du bist, Deviens qui tu es, dépouillé Pindare de son précepte Genoï, oios essi mathôn, Deviens tel que tu es, l’ayant appris, adressé au roi de Syracuse Hiéron.

Or tout le contexte indique le contraire. Mathôn l’ayant appris gâche tout, mathôn l’ayant appris de toute ton expérience de prince éclairé ne cédant pas à la flatterie, et autres balivernes, mathôn pesant de tout ce rationalisme des Grecs qui ne comprenaient pas Héraclite. En prenant Pindare à la lettre, en épurant, en ciselant sa phrase, Nietzsche y condense une charge inédite d’inconscient, de même que « seule une nuance distingue les contraires » renouvelle pleinement « nous entrons et nous n’entrons pas dans les mêmes fleuves » d’Héraclite. Non, il n’y a pas erreur sur le génie de Nietzsche.

Nuances ? Mais qui valent leur pesant de pensée, il est bon de pousser Pindare dans ses retranchements comme l’eût fait Montaigne.

Et accessoirement je découvre qui incarne le mieux dans les temps récents Pindare célébrant les vainqueurs des jeux panhelléniques, de la même langue déliée adaptée à son époque, Pindare faisant l’éloge d’un Damophile ouk erizôn antia toïs agathois ne faisant pas d’opposition jalouse aux bons, sachant de noble souplesse saisir kaïros l’occasion, kaïros tout l’opposé de l’opportunisme. Eh bien c’est Marcel Pagnol célébrant la gloire de son père à la chasse ou aux boules, Pagnol qui dévoie au cinéma ses pittoresques petits personnages tout en sachant lire Shakespeare, un théâtreux comme lui, et le traduire comme peu.

Oui, Pagnol iconoclaste, Pagnol à bras le corps dans le saint des saints, érudit, acharné, metteur en scène pratique et ne se payant pas de mots. « Deux sortes d’écrivains ont traduit Hamlet : les auteurs dramatiques et les professeurs. / Les traductions des auteurs dramatiques […] présentent assez peu d’intérêt […] cet éternel “Marquez-vous ceci” pour traduire Mark you this. Pourquoi ce “marquez” alors que le verbe to mark se traduit couramment par remarquer ? / [… telle autre] traduction est aussi inexacte qu’une adaptation. Quant à sa valeur scénique, elle est assez faible, parce que ce dialogue est “imparlable”. / C’est ce même défaut qui rend impropre à la scène les traductions des professeurs. / Dans leur souci d’exactitude ils perdent sans cesse le rythme dramatique, ou plutôt ils ne le trouvent jamais : d’un monologue ils font une dissertation, d’une réplique ils font une phrase. […] / C’est faute de sens dramatique que de véritables érudits, mille fois plus savants que nous, ont fait des contresens et même des non-sens. »

Mais il manque à Pagnol d’être poète. Il pousse l’intrusion jusqu’à juger inutile à l’action dramatique la scène des comédiens, dont il ne comprend pas la mise en abyme. Et à dénigrer pour la même raison le monologue célèbre entre tous, être ou n’être pas décidément pas pagnolesque.

« “of sapphire, for this stone giveth sleep/ not words whereto to be faithful / nor deeds that they be resolute / only that bird-hearted equitymake timber / and lay hold on the earth (Ezra Pound, Cantos pisans), soit “de saphir, car cette pierre fait dormir” / pas de mots auxquels rester fidèles / ni d’actes résolus / seulement ce bois dur de l’équité au cœur d’oiseau / et son emprise sur la terre » (Denis Roche). Un traducteur doit être de préférence à hauteur, à étiage de celui en qui il se plonge et revit – sinon tout à fait son égal comme Baudelaire d’Edgar Poe.

 

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