[Chronique] Philippe Jaffeux : mordu par les vides, par Jean-Paul Gavard-Perret

[Chronique] Philippe Jaffeux : mordu par les vides, par Jean-Paul Gavard-Perret

février 11, 2022
in Category: chronique, livres reçus, UNE
0 656 22
[Chronique] Philippe Jaffeux : mordu par les vides, par Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Jaffeux, Livres, éditions Paraules (66), février 2022, 54 pages, 15 €, ISBN : 978-2-85089-045-1. [Commander]

Philippe Jaffeux tel un post-lettrisme poursuit sa métamorphose de la prose et de la poésie. Pour « laisser optimal’ son livre devient   « livres » (le « s » est important). Car plus que de le couper en deux, il le dédouble. L’ensemble en lignes « trouées », distendues, segmentées, loin du « format domestique ».
Procédant de la contradiction logique, le livre devient une variance prodigieuse de la ligne de crête de la prose comme du poème. Une activité de l’écriture se lit à l’envers et s’applique infiniment à elle-même. L’auteur ne vise pas l’avatar d’un logos pur, mais un logos référé à lui-même : prose et poème s’entre-répondent strictement. L’un et l’autre affirment la réalité du négatif, l’un et l’autre ouvrent des béances dans la pratique de l’écriture, dans sa résistance, son recul, sa détente.
Rien peut-être n’avait  pénétré si loin dans le corps naissant d’une pensée qui vient par un tel langage. Il reste dans la proximité de la naissance et de la mort des mots. Dans chaque page « un fond / s’écoule dans / la posture / d’une chose / lacunaire » en un flux sans cesse cassé qui ne cesse de sourdre et où le rapport des mots de la pensée à ce qui, dans l’acte même de penser, se refuse à la pensée, ouvre à une expérience inédite.
Cette avancée n’est pas sans offrir un retour d’attention vers la distinction husserlienne de la fonction de manifestation et de la fonction de signification de l’expression. Il s’agit de mettre à nu le pouvoir invisible d’une contrariété au repos, d’un état réel d’équilibre de forces contraires.
Ce qui ailleurs est noyé dans le bruit et le brouillage infini de l’usage des mots est remplacé par un nouveau type de « livre », et ce dans un évidement brusque qui relance son corps et son corpus. Il n’existe plus de pensée de survol. Elle est dans son propre volume, ne transporte pas des idées invariantes. Elle enveloppe essentiellement des puissances de brouillage.
En funambule, Jaffeux tient et retient l’inconfort d’une contrariété irréductible et la vertigineuse tension d’un langage qui résiste au sens admis pour le mettre en une volontaire contrariété.
, , , , ,
Avatar
Jean-Paul Gavard-Perret

Autres articles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.