[Libr-relecture] Germain Tramier, Corps silencieux, par Ahmed Slama

mars 19, 2022
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Libr-relecture] Germain Tramier, Corps silencieux, par Ahmed Slama

Germain Tramier, Corps silencieux, La Crypte, 2019, 42 pages, 8 €, ISBN : 978-2-36739-137-3.

À contre-mots

Assumons la position, écrire au sujet d’un proche, plus encore au sujet d’un ami ; le dire en préambule, l’exposer sans fard, nous ne sommes tout de même pas des François Busnel tissant de louanges les productions de leur compagne, laissant les non-initié·es ignorant·es de tout. Notre position est rendue moins complexe vis-à-vis de notre procédé, il ne s’agit en aucun cas ici de promotion bête et sans relief telle qu’elle se pratique sur tel ou tel plateau radiophonique ou télévisuel, nous avons ici la prétention d’offrir une analyse, qui, quoique brève, invitera à la découverte d’une modalité de l’écriture, celle de Germain Tramier et de son recueil Corps Silencieux. Une position s’y trouve assumée, non pas de manière déclarée, non pas au travers d’un quelconque manifeste ou tout autre discours de ce type, c’est avant tout dans et par la pratique de l’écriture – ou du style – que se forgent ses postions à contre-courant des tendances (actuelles) de la poésie : tendances des écrits simples, recevables immédiatement, consommés dès que l’œil a passé sur eux. Poésies des réseaux sociaux, glissées dans l’algorithme parmi les publicités et autres vidéos promotionnelles (« La jeunesse donne un nouveau genre à la poésie ») ; ainsi la simplicité de ces poésies n’est pas tant un style assumé qu’une manière de préserver de « l’espace de cerveau disponible » aux lecteur·ices, ne pas trop les heurter afin qu’iels puissent consommer leur publicité omniprésente sur les réseaux.

Roger Chartier [Du livre au lire, 1985] a déjà démontré la manière dont les supports textuels influencent notre rapport à la lecture, mais surtout à l’écriture, les tendances stylistiques du moment étant à expliquer non pas tant du côté des scripteurs et scriptrices, plutôt côté lecteurs et lectrices. La bascule que nous évoquons ici, côté poésie ou poème, c’est celle de l’écrit réseau social, les noms ne manquent pas, nous ne nous amuserons pas à en citer ici – la liste est trop longue. Aller à rebours des tendances, ne pas s’adapter, ni adapter son écriture, c’est risquer de ne pas trouver un quelconque public. Un risque, un pari. Corps Silencieux trace ce sillon-là, un chemin de traverse. Là où les vers se font courts, les moins ornementaux possible, pour se couler dans et par les canaux des algorithmes, ménager assez d’espace disponible afin de poursuivre le scroll vers la vidéo promotionnelle, le gag, le mème ; les vers de Corps silencieux s’épandent, déploient des incises, style perceptible dès le poème inaugural, « Cinéma ».

« Parfois, dans la salle obscure, il t’arrive de surprendre des personnages silencieux au milieu des ormes et de cyprès. Pétrifiés d’enfance ou de vieillesse, tu n’entends rien des pas qui les font trembler-danser. Écrasés sur la surface claire, dans les deux dimensions des murs, à peine plus lourds que des ombres. »

Mélange des sens

Écrire les sens, par les mots et leurs sonorités restituer les sens sans pour autant chercher un sens à tout ça. Les sens – la vue, le toucher, l’ouïe… etc. – se mélangent, « Tu n’entends pas la couleur des voix, ni le bruissement des draps qu’ils pendaient au ciel pour y toucher la lumière. » Désorientation sensorielle, il y a la recherche au travers d’un verbe, d’un adjectif à la codification d’une sensation ; ainsi « les immeubles sont chiffonnés de soir », « les libellules saignent dans les roseaux » et ainsi de suite d’inventions langagières, partir de loin, rechercher dans les sens les plus éloignés, la retranscription d’une sensation. Revenons à ces « immeubles chiffonnés de soir » ; c’est bien le jeu de lumières sur la surface et les façades des bâtiments qui est visé. Ré-encoder les sens par l’écrit, démarche à contre-courant de l’instantané que vise une certaine poésie actuelle ; il est intéressant la manière dont un phénomène social provoque plusieurs démarches différentes, quand les certain·es accueillent ces changements à bras ouverts, s’y fondent et ne font plus qu’un avec eux, d’autres prônent un retour vers la spécificité de l’écrit. Geste souvent porté par des relents réactionnaires, celui de la défense de formes dépassées, il n’en est rien pourtant, ici.

Diversité rythmique

« Qui a mis l’hiver aux murs ? demandes-tu le soir dans la chambre. Un faisan de papier pèse à côté de la lampe. Les vitres sont gondolées, le plafond goutte en flocons bleus, décembre gémit dans la pendule. Tu appuies ta main sur le papier peint, elle devrait s’enfoncer derrière, dans la lèpre des murs. Mais le téléviseur gercé a retenu ta paume, le ciel entre à flot par les baies. »

Il n’y pas seulement dans Corps silencieux la recherche d’une condensation sémantique, les poèmes successifs se distinguent par la diversité de leurs rythmes, à l’image de ce poème dont nous citons la première partie ci-dessus, aux phrases courtes, presque hachées qui, dans un premier temps, expose les alentours de la pièces, et la décoration, et les vitres, les murs, le téléviseur, puis une fois le décor fixé, pas simplement les images, mais (comme nous l’avons déjà dit) l’entremêlement des sensations, la seconde moitié du poème donne lieu à un allongement des phrases.

« Tu voudrais t’allonger contre le parquet, te couvrir de ces murs, des traversins gonflés d’oiseaux, comme un faisant battant des ailes, labourant sa peau sur les charpentes de sa chair.»

L’invitation à l’allongement est double, s’allonger, se coucher, mais également scriptural, immédiatement réalisé par la longueur de la phrase. Ainsi est-ce cette recherche continuelle d’invention langagière, de rythmes qui anime les pages deCorps silencieux… Celle d’une poésie qui, au sein de la marchandisation et de la standardisation des productions, veut continuer de croire en la spécificité du poème, en un monde pouvant être recomposé par des mots, des sons, non-utilitaires.

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