[Chronique] Jean Daive, Monoritmica, par Carole Darricarrère

[Chronique] Jean Daive, Monoritmica, par Carole Darricarrère

mars 22, 2022
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Jean Daive, Monoritmica, par Carole Darricarrère

Jean Daive, Monoritmica, Flammarion, coll. « Poésie », mars 2022, 340 pages, 19,50 €, ISBN : 978-2-08-023415-5.

« L’AIGU GRATTEUR
BAT FRAPPE LÀ

À l’envers autant
que les doigts le permettent
en approche avec la pensée
d’un son irréalisable
d’un accord simple. »

Dans le flux de conscience existentiel, un sentiment de malaise prenant sa source dans la petite enfance est un sujet prégnant perfusé sans fard ni fanfreluches à contre-courant de l’idée rose layette que l’on s’en fait ; l’enfance du mot en lecture passée à la moulinette, de grands mystères hors d’âge dans les jambes, JE cherche à recouvrer le son originel qui diapasonnait de sa bouche en son éden.

*

C’est toujours par le plus petit verrou, qu’en grand secret à rythme constant, le ver naturellement se faufile ; œuvrant dans le livre a contrario du petit train de la pensée machinale, est poète celui qui, n’ayant pas peur du djinn qui l’habite, ne renonce pas à son audace.

Illisible, une éternité au large de l’entropie, floutant saillis de nulle part tels épisodes de notre histoire, siffle des nostalgies à l’entendement, découvrant, recouvrant, effaçant, révélant, refoulant, usinant l’intranquillité jusqu’à ce que l’intuition nouvelle d’une sonorité s’ensuive sans céder pour autant à la définition.

Quelqu’un laisse tomber des notes de plomb jazz sur sa copie comme s’il lançait des bouées au Petit Prince ou des cailloux à la mare à destination d’un puits sans fond. On ne pourrait dire si ceux-ci – notes, cailloux, éclats de mots – tombent ou remontent, goutte à goutte, leur écho lévitant en archipels, qui aussitôt se referment et se séparent, comme le travail commence, une parturiente de trous de mémoire, le travail du temps sur la vie autonome des plis. Sur la doublure, à l’insu de soi, une réalité sous-jacente cherche sans répit à se manifester dans la langue, un pop up d’extravagances opère dans le désordre une sorte de défilement de bouts de script défiant habilement les lois de la logique.

S’entame parallèlement le difficile travail de l’adhérence à une intimité étrangère complexe, comme qui chercherait la meilleure position pour lire – pour recevoir – refoulé par la surface, cherchant dans les blancs un point d’entrée, une ancre, la clef de sol d’un univers, une zone de moindre résistance : l’intériorité n’a pas d’âge et ne connaît que ses propres repères ; où la sensibilité règne en suggestions instantanées l’intellect n’est d’aucun secours dès lors que la tentation de l’outrepassement fusille l’ordre établi du langage. Il s’agit donc de se laisser couler, succombant à un happening dans lequel « plusieurs enfants font / ce vieil homme » qu’écrire « ne quitte pas des yeux ».

Chutant gigogne lecteur à la renverse, commence la lente régression au faîte de l’âge du va-sans-dire de l’état d’enfance : « Je suis en-deçà de toute pratique/de l’ourson au train électrique », « Seulement FOU / non pensé », « expression et chose se séparent », resté là en répit à l’amont de soi, JE fait retour sur « (s)a vie ancienne », « des instances qui sifflent /à mon oreille ».

« Advient toujours », dans la langue, le monde à rebours du « langage plus ancien (de) la question enfantine / qui double le monde sans doute / (…) détresse de la condition d’infini », cet enfant, antérieur au langage construit, faisant régner un état de grâce sur la poésie.

Écrire comme « Disparaître un très long moment » est une bonne définition de la lecture tenue en soi à messes basses : « partir maintenant », absorbé par la boîte à musique d’un manège à remonter le temps. Lecteur après lui je suis « un continuum /d’apparitions dont je serais / l’idée ». En conséquence si suivre se peut, touchant au cœur nucléaire de la solitude, lire poétiquement – en conscience -, irise la matière grise de nos cortex frontaux empaillés de réflexes reptiliens.

Poète celui qui « tien(t) (s)es tourments / éveillés «, écrivant comme qui se souvient d’avoir appris à marcher sans se penser comme l’on choit sur soi-même sans résistance dans la chute ; poète est celui qui défiant le langage met la langue et le lecteur en danger ; Jean Daive nous fournit une occasion de réfléchir à ce que la poésie subjectivement nous fait ; dès lors qu’écrire touchant ici à l’essentiel égale bégayer, et bégayer défaire depuis les sommets de l’âge mature ce qui vaillamment jadis s’apprenait à petits coups de règle, la poésie fait partie de la solution.

Une fois parvenus destitués, le monde ne coulant pas de soi, chaque mot exigu dans le crin de sa ténuité réussit le tour de force de revisiter l’enfance du langage de l’intérieur retournant le lecteur déglacé comme un gant : « Le chaos / est mon fouillis », « La chambre / est aux fers », le bleu, le rouge, le jaune sont les expressions de la frayeur, « seul avec jambages / et jeux désolés » (…) « Les réparations ne sont / jamais réelles ». « Maintenant je marche / Et si maintenant je ne parlais plus ? ».

Je fais des phrases avec les bouts de phrases de celui qui tourne autour de la sensation de phrase sans y succomber ; où « Langage n’a pas/capacité » m’étreint « un sentiment/ de paroles » : « La parole – c’est comme si /je voulais me faire mort. »

Je lis comme qui tombe de source en enfance à la lettre, « Je tourne c’est-à-dire (…) », je daive grand D, je reste dedans chaque mot « est une trahison ». Je suis d’accord, l’écrire n’épuise jamais la souffrance d’un sentiment de catastrophe qui m’aval autant qu’il me précède (dont il s’affranchit en l’écrivant). Je suis poétiquement distillée au fur et à mesure que je lis. Lire, à l’égal du jeu qui joue et se perpétue de lui-même, ignore le temps. Lire met la guerre entre parenthèses « ou encore en feuillets isolés ». Je tiens le bruit des bottes à bonne distance comme un mensonge parallèle qui mitraille des mots à tout va par balles d’informations. « Emporté(e) dans le ciel presque », la lecture que je fais de « Monoritmica » est un pare-balles, « appren(ant) l’euphorie / le meurtre comme liaison » chaque forme est le nu sans autorité d’une vérité affublée d’un nom. Il en découle que naître au monde de l’Homme est un sacrifice et que l’énoncer en apnée dans le langage exige de pratiquer une sorte d’hypnose amniotique en régression dans un âge supposé tendre.

Tourner est de fait un verbe suicidaire et rond prisonnier de la page qui toupille sur lui-même et génère l’expérience psychique d’une « angoisse flottante comme bouche/ ouverte à la suite d’un mot/ qui ne s’approprie rien qu’un/choc »,bégayer une tentation vitale quand déterrer appelle la « synthèse d’or » des moments vrais qui échappent à coups de gomme dans les ellipses – à coups de pelle -, au « vieil après » des changements de perspective insubmersible dans les feux de l’enfance.

Ici peut-être par cycles, de la trottinette au Divan, se clôt un sentiment de dette.

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