[Libr-retour] François Crosnier, En territoire inconnu (à propos de C Jeanney, Lotus Seven)

[Libr-retour] François Crosnier, En territoire inconnu (à propos de C Jeanney, Lotus Seven)

janvier 25, 2023
in Category: chronique, livres reçus, UNE
0 512 18
[Libr-retour] François Crosnier, En territoire inconnu (à propos de C Jeanney, Lotus Seven)

C Jeanney, Lotus Seven, Éditions Le Lampadaire, mars 2022, 112 pages, 12€, ISBN : 978-2-9559097-4-4.

 

C’est un dimanche très calme ici, mais d’un calme incertain, d’un calme qu’il porte à bout de bras, obstiné, résolu, résistant comme personne.

 

« Il », c’est Patrick McGoohan, alias Numéro Six, et le dimanche est le jour de diffusion, en cette année 1968, de la série Le Prisonnier par la deuxième chaîne de l’ORTF. La petite fille de six ans qui regarde la télévision (en noir et blanc) avec son père ne sait pas qu’un demi-siècle plus tard elle fera de cette série, dans un livre à contraintes, l’origine et le support d’une tentative de reconstruction d’une enfance dans les années 60.

Les contraintes sont simples et définies d’emblée dans le Making of qui ouvre le livre : sept chapitres reprenant le titre des épisodes considérés comme essentiels par Patrick McGoohan, constitués chacun de 50 paragraphes (la durée en minute d’un épisode hors générique) de chacun 60 mots (un par seconde). Quant au titre, il s’agit de la voiture de sport deux places qui apparaît dans le générique de la série, une magnifique Lotus 7 verte au nez jaune avec un intérieur rouge vif. Son créateur, Colin Chapman, est né en 1928, comme Patrick McGoohan et le père de la narratrice. Coïncidence dont s’empare celle-ci, qui avait dénommé le Numéro 6 « Bruce Chapman » lorsqu’elle était enfant, pour tracer, dans l’épisode 6 « Il était une fois », une ébauche de vies parallèles.

 

Comme souvent, le lecteur oublie vite les contraintes pour s’attacher à l’intrication, à l’intérieur de chaque épisode, du monde du Numéro 6 et de celui, ouvrier et provincial, du père. Parfois, telle phrase peut s’appliquer au premier comme au second et cette ambiguïté n’est pas le moindre attrait d’une lecture flottante, où le personnage de fiction et celui dont l’existence prend une densité singulière au fil des épisodes partagent un « Lui » qui les rapproche. Ainsi, dans Le Carillon de Big Ben (épisode 2 de la série et du livre), le « Lui sait des choses » passe de Patrick McGoohan (dans le générique, c’est parce qu’il sait des choses qu’il va connaître le sort du Prisonnier) au père, vu par la petite fille comme celui qui répond aux questions, celui dont le « plus grand projet [est de] tenir ma main en m’expliquant comment les rouages provoquent des forces là où je suis tombée ».

Certes, il n’est pas inutile d’avoir une connaissance de la série pour apprécier les allusions à tel ou tel des épisodes retenus et surtout à la construction du générique, mais il suffit d’en posséder les éléments principaux (l’enlèvement, la réclusion au Village, la désignation par un numéro et l’existence d’un dispositif destiné à empêcher toute fuite, une gigantesque boule blanche dénommée Le rôdeur) – éléments qui sont d’ailleurs fournis par un bref lexique en fin d’ouvrage – car il ne s’agit pas d’une exégèse érudite du Prisoner, même si parfois elle affleure (ainsi la mention d’une version alternative de la fin de l’épisode 2).

Lotus Seven est en réalité un texte d’une très grande densité poétique fondé sur un travail de mémoire du monde matériel (souvent des objets « fait main » : boîtes de diapositives, maquettes de bateaux motorisées…), des événements politiques (manifestations contre la guerre du Vietnam vues à la télévision), des habitus prolétaires dont les traces susciteront, chez ceux qui ont partagé ces années (« Nous avons foi en la modernité »), un sentiment de familiarité :

Ça peut toujours servir, disent les gens simples – simple chez moi, on ne jette rien, jamais rien, les objets entrent et se retrouvent assignés à résidence (sur le buffet, un thermomètre en forme de guitare était là avant moi, sera là après moi, ses fausses cordes distendues avec le temps n’indiquent plus la température, mais il reste par honnêteté).

Interventionnisme matériel dans les points de frottement du monde, propreté, constance, horaire, nuque rasée, moustache droite, torchons pliés et repassés, organisation impeccable régulée, et si le spirituel existe – et seulement si – c’est un loisir qu’on ne pratique pas (nous c’est les cartes et les échecs, conscience s’utilise au Scrabble, là où le c vaut 4 points).

mais aussi et surtout une commémoration du père dont la perte donne lieu, dans l’épisode « Il était une fois », à un ensemble de paragraphes d’une extrême intensité :

(…) C’est l’heure du grand remous, un bouillonnement dense qui prend place sous la terre, il diffuse une vapeur incolore, chaque détail du monde devient insignifiant, à la fois anecdote et sans sens.

(…) toute chose devenue émanation, malléable, privée des limites de son identité (…)

Plus tard il sera temps de refractionner le monde en installant entre les mots des virgules, des espaces (…)

Le texte est enfin le lieu d’une tension permanente entre le monde de la série, territoire inconnu propice à interprétations, amplifications, fantasmes de l’enfant, et celui de la vie. L’écriture est comparée à ce qui se passe lorsqu’on répare une pellicule super-8 :

On plaçait côte à côte deux rubans (ce que je fais), on appliquait la colle (ce que je fais), le film pouvait repartir. On cherchait parmi les visages connus (parfois on ne se reconnaît pas) ce qui pouvait donner du sens, les métaphores cachées.

Le livre s’achève de manière ambiguë, la maîtrise échappe, la trame, la vision panoramique échouent, l’écriture ne produit que des lambeaux. « Je n’étais pas à la hauteur, je ne partirai pas de l’île (…) c’est le profil de la Lotus Seven qui s’éloigne ».

Pourtant – et il n’est pas indifférent que ce retournement intervienne après l’évocation du visage du père – ce n’est pas la série qui a le dernier mot :

(…) nous n’étions pas des numéros tu sais, nous étions éphémères et drôles, arachnéens et simples

Échec du rôdeur.

, , , ,
librCritique
librCritique

Autres articles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *