[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Les poupées brisées de Hans Bellmer

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Les poupées brisées de Hans Bellmer

février 14, 2023
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Les poupées brisées de Hans Bellmer

Hans Bellmer, Le Corps et l’Anagramme, édition établie et présentée par Stéphane Massonet, avec un essai de Bernard Noël, L’Atelier contemporain, février 2023, 224 pages, 25 €, ISBN : 978-2-85035-105-1.

 

Bellmer ranime de manière perverse les questions que l’on pose sans espoir. Il ferme les promesses d’un avenir et d’un « croire voir » (Beckett)  là où les œuvres s’inscrivent comme une tâche noire essentielle au cœur même de la lumière. « Soleil et chair » ne vont plus de pair. Et ce, pour une raison majeure : « Avec l’avènement en 1933-1934 du fascisme en Allemagne, cessation de tout travail utilitaire. Début de la construction de la poupée », écrit Hans Bellmer. S’instaure alors sa volonté d’œuvrer à une destitution des autorités paternelles et politiques : autrement dit à un démontage et à un remontage des corps, pour tendre vers ces choses qu’il dit souhaiter le plus. A savoir, « celles qu’on ignore ».

En conséquence, la machinerie désirante de l’art  joue chez lui une étrange partie de dupes. Le voyeur est rendu à ses vertiges. Il demeure – face à de telles équivoques qui alimentent son fantasme – imprégné de solitude.

Poupées cornues et portraits biscornus font que l’homme renverse pour rien son orgueil, sa rage et son venin. Et lorsque le voyeur reprend vaguement conscience, lorsqu’à l’ébullition répond le vide d’une vague autosatisfaction (elle ressemble à s’y méprendre à une automutilation), la poupée comme le portrait renvoient à un dérisoire spectacle équivoque.

Hans Bellmer aura eu le mérite de le rappeler – au moment où l’on croyait que l’image pouvait devenir mère et  pute,  chienne et vénérée qui répondrait toujours aux injonctions du voyeur.

L’artiste prouve, comme ces textes le rappellent, que l’art est toujours plus complexe dès qu’il s’autorise une puissance imageante originale. Ne s’y trousse plus alors du passé : un saut dans l’inconnu se produit. Le dessin oblige à un regard autre, oblique. Ce que la poupée fait reluire ne possède rien de brillant. Le portrait non plus. Ne se crée qu’un retour à la solitude déposée de toujours dans le corps guetté, entrevu, mais qui ne fait que se dérober en faillite et effet domino.

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Jean-Paul Gavard-Perret

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