[Chronique] Hassan Wahbi, Les témoins lumineux (à propos de L’espoir viendra du Sud, Correspondance entre Jalil Bennani et Roland Gori)

[Chronique] Hassan Wahbi, Les témoins lumineux (à propos de L’espoir viendra du Sud, Correspondance entre Jalil Bennani et Roland Gori)

mars 11, 2023
in Category: chronique, UNE
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[Chronique] Hassan Wahbi, Les témoins lumineux (à propos de L’espoir viendra du Sud, Correspondance entre Jalil Bennani et Roland Gori)

L’espoir viendra du Sud, Correspondance entre Jalil Bennani et Roland Gori, éditions La Croisée des chemins, Casablanca, 2023, 258 pages, 19 €. [Commander]

 

Une rencontre à propos d’un livre, à propos des liens avec les auteurs de ce livre est en elle-même une promesse d’alliance, un prolongement de la vie écrite par la vie lectrice.
Et pour commencer à vif, deux choses s’imposent à l’esprit du lecteur du livre de J. Bennani et R. Gori : l’importance des idées se situant entre littérature et sciences humaines, entre l’urgence de la pensée et la nécessité de l’arrêt sur les notions, de la survivance intellectuelle et sur les devenirs humains. C’est un véritable retour sur les évidences qui demandent à revenir, qui insistent comme idées incontournables, comme idées qui s’entêtent à vouloir venir dans des corps sensibles.

La seconde chose, il s’agit ici d’une rencontre comme croisement d’idées que permettent certaines formes littéraires, comme le genre épistolaire dans ses sonorités existentielles, ses déclinaisons thématiques, ses foisonnements, soit de circonstance ou de contingence, soit de désir volontaire d’interrogation pour mieux souligner, signifier ce qui se passe dans le présent ; ce présent contradictoire, laminé par le ressentiment et l’impuissance politique ou ces difficultés énormes devant le roc du conservatisme.
La correspondance était et reste un genre entre auteurs relevant de l’égotisme littéraire, des exercices d’admiration, de croisements d’expériences autour de l’écriture, du quotidien de l’écriture, des affects, des sentiments, allant de l’intéressant aux futilités dérisoires des jours, des humeurs et de toutes ces poussières humaines qui se vivent et se disent universellement par la littérature, par l’expression de soi ou par rituel social.
Dans la correspondance entre Bennani et Gori, favorisée par le confinement comme période de suspension des liens et des va-et-vient entre personnes, il y a comme l’usage conscient, délibéré d’un genre particulier qui devient prétexte à une réflexion commune, une volonté d’en découdre avec les passions négatives – économiques, psychiatriques, politiques – qui empêchent les intensités ontologiques et les devenirs perfectibles.
Cette correspondance se fait sentir comme la nécessité d’une éthique de l’altérité, la quête d’un autre désir, d’une autre espérance délestée des oripeaux du malheur et du tragique récurrent, même si le malheur et le tragique ne font que revenir, harasser nos consciences, relativiser nos existences, fragiliser nos appartenances.
C’est pour cela que cette correspondance est un retour sur des thèmes brûlants, relatifs à la pratique psychiatrique dans le sillage de la critique de Foucault et par rapport aux sociétés traditionnelles ; la prédation des systèmes néolibéraux ; le faux universel ; les « contradictions matricielles » (Gori), c’est-à-dire le mélange de l’héritage des lumières et l’impératif du gain économique ; les leçons du confinement ; le pathos des sociétés. Il s’agit de blessures politiques : les avenirs malmenés, les jeunesses broyées, la mondialité pervertie par la mondialisation, la sorcellerie capitaliste, la dépossession des êtres, les frilosités des identités, etc. Ce livre est une sorte d’espace de parole où diverses perceptions se succèdent les unes aux autres, se mêlent en une variation d’opinions et de perceptions ; et cela de façon jubilatoire, généreuse.

Ce n’est pas un hasard qu’il y ait le mot « espoir » dans le titre, renforcé, justifié dans la conclusion de l’ouvrage ; car le monde n’est pas une architecture définitive, encastrée dans des dogmes immuables, mais il est plutôt  l’objet d’un songe de réenchantement, de dissémination vagabonde des clartés humaines, de contre-intelligences et par ce que Marie José Mondzain appelle, dans son livre sur les radicalités nécessaires, « les Saxifrages » (énergie naturelle, poussée des éléments au-delà de la compacité des systèmes) pour  atténuer les sortilèges de l’aliénation, de la soumission par ce qui est irrécusable dans la vie et pour infléchir l’inhumanité de l’humanité, l’absence de spiritualité, les impasses concrètes, la mélancolie de l’avenir.
Et ce n’est pas surprenant que les deux correspondants retrouvent un débat interne à la psychiatrie, les neurosciences, les abus de celle-ci ; le rôle réel de la psychanalyse revue selon la différence des contextes culturels (p. 60), dans un monde en mutation où les frontières entre l’intime et le collectif sont confuses ; la reconsidération de « l’individu marginal » (chez l’un et l’autre) comme valeur contemporaine. Dans plusieurs moments de cette correspondance, on retrouve les grandes questions de notre temps abordées soit comme possibilité libre de filiation ou alors dans une perspective critique alliant lucidité et connaissance comme – pour donner un exemple – les propos de Bennani sur les caricatures du prophète ou l’assassinat du professeur français ou sur l’énigme des violences contemporaines, où il fait preuve de nuance et de circonspection.

Mais ce qui m’importe, c’est l’autre parole de la correspondance, l’énonciation de soi, les territoires de la subjectivité, le souci de soi comme style de pensée et d’existence, comme cela est clair dans cette déclaration de Bennani : « Tu vois, cher Roland, moi aussi j’ai poussé la confidence sur mon vécu personnel. Ces clarifications se sont imposées à moi, le secret de l’écriture étant de nous révéler, avec ce qui nous échappe et relève de notre inconscient. L’écriture m’interroge sur moi-même… ».
Et Gori fait écho à ce même souci :

« J’écris pour spatialiser mon espace psychique, lui donner un lieu de visibilité où je puisse l’appréhender comme un Autre. Curieux, cette fonction de l’écriture (…) le style c’est la chair de l’écrit, sa sueur, ses effluves, ses pulsations… ».

Cette parole  qui lie les réflexions à l’expérience de soi, perce ici et là, sur la multiplicité intérieure à soi (p. 60) ; l’exote (p. 66) ; la nostalgie (p. 73) ; la force plastique du sujet ; la dissymétrie (p. 75) qui fait l’objet d’une grande puissance évocatrice dans la lettre 7 de Bennani ; le goût de la parole ;  l’altérité heureuse et les souvenirs de convivialité (pp. 78, 81, 88) ; les références littéraires ramenées à la lecture de l’actualité, comme à propos de Camus et de Khatibi ; le silence créatif (p. 107) ; la nécessité de la spiritualité dans son association avec le matérialisme indépassable (p. 112) ; la question de la traduction, du sacré, du bilinguisme comme vertu (p. 132), et j’en passe.
Cela pour dire que ce livre est une véritable mosaïque d’érudition chaude ; ce que le genre épistolaire permet et favorise justement comme musique à quatre mains. Et d’une lettre à l’autre, les auteurs se tiennent en haleine. Toute une gamme d’émotions se donne à lire dans une proximité de pensée où se déploient les témoignages avec ferveur et inclination naturelle ; cette ferveur ramène la singularité au cœur de leurs vies. Il s’agit d’une correspondance compréhensive, dialogique, polyphonique.
Cette question du sujet, de son regard traverse toute cette correspondance comme un leitmotiv. Cela témoigne de l’attention ininterrompue des deux auteurs à la vérité des êtres, à la complexité des situations humaines. Cela coule de source car chacun est imprégné par sa société : Pour Bennani, par une forte interrogation sur la présence psychanalytique dans une société traditionnelle avec l’attention sociale à l’enfance, à la migration ; pour Gori, redoutable pamphlétaire à propos de l’imposture, du terrorisme, de l’artifice académique, véritable empêcheur de penser en rond en quelque sorte. Dans un contexte de vulnérabilité, qui de mieux placé que nos deux humanistes méditerranéens pour parler d’éthique en établissant des distinctions entre le vivre et le mal vivre, entre la capacité à dire le monde et les « éléments de langage politiques trompeurs » (Gori, p. 136).
Il y a énormément de choses à raconter à propos de cette correspondance à la fois euphorique et dysphorique dans ses élucidations parce que fondée sur l’attention (« cette prière de l’âme », disait S. Weil et que Gori aime rappeler).
Il est clair désormais pour nos deux correspondants que le régime conflictuel est inhérent à la vie collective et aux rapports de force. Leurs paroles insistent sur ces clivages, sur la scène spectrale des humains sociaux tout en s’autorisant le devenir, les colères saines comme signal sensible, les possibles, les autres formes de rationalité. Mais malheureusement, il n’y a pas de vie sans ennemi, même au Sud. Le plaidoyer en faveur de ces possibles, du partage du sensible (J. Rancière) est – c’est la moindre des croyances – une réappropriation de l’énergie créatrice et de l’idée, à défendre constamment, de l’irréductibilité de la liberté humaine, l’intelligence du regard sur la mortalité des civilisations.

Cette correspondance s’affirme dans le sens d’un optimisme averti ou vital, bien que la bêtise humaine défie la pensée, que la pulsion de mort soit aussi forte que son contraire et que les mutations modernes déracinent le sujet de son propre désir. Cela explique les préoccupations des auteurs pour donner et prendre en charge une diversité de questions. Ce qui donne un bréviaire des idées contemporaines avec leurs connexions, avec ce qu’espérer peut signifier encore comme appel d’air. Voici donc une multiplicité de repères d’une carte spirituelle. Les lettres s’enchaînent, suivent plusieurs pistes, se nuancent, se font écho délibérément. On retrouve ici l’art de la conversation. Chacun ses mots, chacun ses lettres. Il y a là, certes, une métaphore de la vérité du monde inséparable de la diversité et du chaos des choses.
La correspondance est alors le régime d’une parole de dévoilement, de défrichement de ce qui se fait et de ce qui se défait devant nos yeux inquiets. Un plaidoyer pour laisser agir la poussée de l’attendu et de l’inattendu ; un plaidoyer de recouvrement du symbolique dans des compositions multiples dans la vie antagonistique, pour un affect politique hospitalier, en tout cas pour un droit à l’horizon ou pour la nécessité de la médiation même en temps de désarroi. D’où cette idée du Sud comme réalité et métaphore d’un lieu dionysiaque, multiple, transculturel ; mais qui doit se délester de ce qui le défait pour accueillir librement la beauté des influences, la beauté de la dissymétrie.

Hassan Wahbi est enseignant universitaire des littérature et d’autres disciplines
à Agadir (Maroc). Il a à son actif plusieurs essais et recueils de poésie.

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