[Chronique] Gilles Deleuze, Sur la peinture, par Guillaume Basquin

[Chronique] Gilles Deleuze, Sur la peinture, par Guillaume Basquin

novembre 7, 2023
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[Chronique] Gilles Deleuze, Sur la peinture, par Guillaume Basquin

Gilles Deleuze, Sur la peinture – Cours mai-juin 1981, Minuit, coll. « Paradoxe », octobre 2023, 352 pages, 26 €, ISBN : 978-2-7073-4915-6.

 

On commence à être habitué à voir apparaître régulièrement sur les étalages des librairies des cours de philosophes, ou d’écrivains (par exemple ceux de Pierre Guyotat à Saint-Denis) ; c’est que la grande philosophie se faisant rare, il faut bien remplir les trous des calendriers de sorties en « philosophie » ou « esthétique ». De grandes réussites (les cours de Michel Foucault au Collège de France), quelques ratages (les cours cités de Pierre Guyotat), pas mal d’ennui… Et puis sont arrivés ces cours mythiques du dernier Géant de la philosophie française, Gilles Deleuze, donnés informellement dans la non moins mythique université de Vincennes jusqu’en 1980, puis de Saint-Denis en 1981. Aujourd’hui enfoui sous un espace forestier, le Centre universitaire expérimental de Vincennes rayonna de 1969 à 1980, en proposant des techniques pédagogiques innovantes, en ouvrant ses portes aux non-bacheliers, et en accueillant des enseignants avec une pensée critique originale et reconnus internationalement. Deleuze et Felix Guattari en furent les héros, aussi bien que les hérauts de la modernité critique.

Ce qui frappe tout de suite dans ce nouveau livre de Deleuze, c’est sa voix, qu’on reconnaît immédiatement, même transcrite : quiconque a entendu son Abécédaire ou une autre quelconque de ses conférences (et exemplairement celle donnée à la FEMIS en 1987, Qu’est-ce que l’acte de création ?) en reconnaîtra immédiatement le timbre, le grain : Me voici, Gilles Deleuze, et je vais vous faire cours quasi en improvisant ma pensée de façon expérimentale, comme si vous n’étiez pas là (c’est moi qui interprète), mais vous pourrez poser vos questions à la fin de chaque cours. Rien de plus vivant, donc, et de moins abstrait que ces cours de mars à juin 1981.

Cela commence comme ça : « Je voudrais parler de peinture. Je ne suis pas sûr que la philosophie ait à apporter quoi que ce soit à la peinture. » Une pensée qui cherche, qui se cherche… (On se souvient que le philosophe avait débuté sa fameuse conférence à la FEMIS par ces mots : « Je voudrais… heu… je voudrais moi aussi poser des questions… »). Rien de moins professoral. Rien de moins surplombant. On assiste en fait à la naissance d’une pensée qui se cherche, comme en direct. Cherchant, le philosophe trouve ; il trouve de nouveaux concepts (base de la philosophie selon lui) pour définir la spécificité de la peinture qui se découperait en deux moments : « un premier moment pré-pictural, moment du chaos », d’où sortira l’armature du tableau (ou de la peinture) ; un second moment comme « acte de peindre comme catastrophe », d’où sortira la couleur) ; deux moments que chaque peintre qui compte s’appropriera en trois temps : « la lutte contre le fantôme ou contre les données » (c’est-à-dire contre les clichés), « l’instauration du diagramme ou du chaos-catastrophe et, ce qui en sort : le fait pictural ». Arrêtons-nous un instant sur ce concept de « diagramme » : qu’est-ce qu’un diagramme en peinture ? Déjà, pour Deleuze, c’est un concept-clé qui serait le fin mot de la grande peinture ; et il l’a trouvé en observant les célèbres peintures de Francis Bacon dans lesquelles le diagramme est directement donné à voir, comme ici dans ce très célèbre tableau.

Francis Bacon, Le Cri

« Le diagramme, c’est cette zone de nettoyage qui fait catastrophe sur le tableau, c’est-à-dire efface tous les clichés préalables, fussent-ils des clichés virtuels. » Le philosophe précise, car c’est encore un peu trop abstrait : le diagramme « emporte tout dans une catastrophe, et c’est du diagramme, c’est-à-dire de l’instauration de ce Sahara dans le tableau, que va sortir ce que Bacon appelle la Figure ». « Appelons diagramme, à la suite de Bacon, cette double notion… de catastrophe-germe ou chaos-germe. » Deleuze retrouve des diagrammes ou chaos-germes, chez tous ses grands peintres préférés : Turner, Cézanne, Van Gogh, Klee, etc. Pour lui, sans catastrophe dans l’acte de peindre, pas de (« vraie ») peinture…

Autre concept : « Le fait pictural, c’est la forme déformée. » Vous aimez les atroces natures mortes hollandaises du 18esiècle ? Ces cours ne sont pas pour vous… Précisons : « La déformation comme concept pictural, c’est la forme en tant que s’exerce sur elle une force. » Et puis « C’est donc la déformation de la forme qui doit rendre visible la force… S’il n’y a pas de force dans un tableau, il n’y a pas de tableau. » Vous aimez encore Gérôme ? Bouguereau ? Mon dieu… On ne peut plus rien pour vous… On ne peut pas y échapper, et il faut insister : « L’acte de peinture, le fait pictural, c’est lorsque la forme est mise en rapport avec une force. » Or les forces, « ce n’est pas visible » : autre rapprochement possible avec le grand cinéma (montrer ce que l’on ne voit pas à l’œil nu), que Deleuze a si bien analysé dans L’image-mouvement et L’image-temps (Minuit). En quelque sorte « le fait pictural », c’est « le troisième œil » du cinématographe : 1+1>2=3 (« théorie du montage = Dionysos », disait Eisenstein). « L’instauration d’un ordre propre à l’abîme, ça, c’est l’affaire du peintre. » Voyez Goya ! voyez Bacon ! voyez Gauguin ! Deleuze distingue la représentation du figuratif on ne peut pas appeler la grande peinture non abstraite figurative car « il s’agit bien d’instaurer un chaos », et « que du chaos sorte quelque chose qui serait la Figure ».

Vincent Van Gogh, Autoportrait

Plus avant dans ses cours, Deleuze accomplit l’exploit théorique d’établir une taxinomie des genres picturaux : il s’agit de trois positions diagrammatiques ; « première position : le diagramme frôle le chaos » : vous avez la peinture figurale ; « deuxième position : le diagramme tend vers le code, et, à la limite, est remplacé par un code » : vous avez la peinture abstraite ; « troisième position : le diagramme agit comme diagramme » : et voilà la peinture expressionniste. C’est alors, aux 3/5e de ses cours, que Deleuze trouve sa définition nécessaire et suffisante de la peinture : « Je dirais : peindre c’est moduler la lumière ou la couleur ou la lumière et la couleur — en fonction de la surface plan […] ou plutôt en fonction d’un signal-espace. » Ou bien : « L’activité de peindre consiste à inventer la matière moléculaire de la peinture. »

Je crois qu’on peut s’arrêter là : nous avons assisté à la naissance d’une parole en tant que parole.

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Guillaume Basquin

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3 comments

  1. François CROSNIER
    Reply

    Belle chronique.
    Permettez-moi cependant de ne pas être d’accord avec le terme de « ratage » appliqué aux Leçons sur la langue française de Guyotat, que j’ai trouvé passionnantes.

  2. Gonnet Christophe
    Reply

    Pas sûr que cela vous importe, mais il me semble que vous avez inversé la première et la 3ème dans ce paragraphe :
    « il s’agit de trois positions diagrammatiques ; « première position : le diagramme frôle le chaos » : vous avez la peinture figurale ; « deuxième position : le diagramme tend vers le code, et, à la limite, est remplacé par un code » : vous avez la peinture abstraite ; « troisième position : le diagramme agit comme diagramme » : et voilà la peinture expressionniste. »

    L’expressionnisme abstrait étant la position qui frôle le chaos, et la peinture figurale où le diagramme agit comme diagramme…

    Vous semblez très critique de ces philosophes qui parlent de ce qu’ils ne pratiquent pas… Serait-il possible d’en discuter un jour avec vous de vive voix ? Pour info, je vis à Paris….
    Merci à vous

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