[Chronique] Pascal Boulanger, Anarchie souveraine

novembre 22, 2023
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Pascal Boulanger, Anarchie souveraine

Contrelittérature, numéro 6 : « Anarchie souveraine », sous la direction de Mehdi Belhaj Kacem, automne 2023, 199 pages, 15 €, ISBN : 978-29559-8009-5. [Lire ce numéro]

Avec les contributions de Giorgio Agamben, Ferdinand Gouzon, Amel Nour, Georges Lapierre, Thibaut Rioult, Ivan Segré, Guillaume Basquin, Mehdi Belhaj Kacem, Jean-Clet Martin, Tomas Ibanez, Eric Coulon, Pierre le Coz, Valentin Husson, Alain Santacreu et Brice Bonfanti.

 

L’anarchie souveraine ne fonde-t-elle pas un contre monde ? Car enfin, depuis le temps que la fabrique tourne à vide, que le château de cartes s’écroule, que c’est la lutte de chacun contre tous, de chacun contre lui-même, on devrait être alerté. Il ne s’agit pas, pour autant, de croiser le fer avec le mal global, avec le propagandé, avec le propagandiste, avec ceux qui vendent de l’avenir et du passé, mais de tenir à distance tout ce qui fait société, communauté, promiscuité.

Le postmoderne est aux commandes d’un monde enfantin et mercantile, d’où l’inflation d’artistes-rebelles qui s’empressent de monter sur le pressoir des villes et des bourgs, le visage barbouillé de lie de vin, pour y jouer des farces. La parole scellée, qui alimente le spectacle généralisé, troque alors une subvention contre un contrat. Ainsi l’artiste et le penseur – qui devraient être, par essence, des anarchistes – ne paient plus leurs dettes, refusent d’être soumis aux lois du langage. Les voici assis, universitaires et/ou journalistes (autrement dit menteurs professionnels), progressistes ou réactionnaires, toujours insatisfaits (l’insatisfaction est devenue elle-même une marchandise, Debord). Bref, la confrérie littéraire, en temps de détresse, semble souvent préoccupée par le lien social et par sa propre trésorerie, très peu par l’anarchie et la liberté libre.

Je suis, pour ma part, issu d’une famille nombreuse : Baudelaire, Rimbaud, Bernanos, Claudel, Pasolini, Debord, Axelos, Calaferte… je cite ceux-là à dessein. Voilà des témoins qui ne se sont pas embarqués dans la nef des fous, bouche béante et langue vide. Ce ne sont pas des nourrissons en addiction qui fabriquent du même. Ils ont compris que les grands principes unificateurs étaient épuisés (pour reprendre les pertinentes analyses commentées dans ce dossier sur la pensée de Reiner Schürmann). Ils ont assumé un présent et un devenir erratiques. Ils ont pensé et vécu leur propre dépense, sans stocker le temps ni le marchander. Ils n’ont pas engraissé les simulacres, ni le scoutisme planétaire. Tous, hérétiques, ont jeté leur corps dans la lutte, traçant une sémiologie de la réalité, traquant les signes névrotiques de leur époque et opposant leur propre parole souveraine à celle de l’opinion. Insaisissables, sans tutelle, réfractaires, ils ont ferraillé contre les dieux fétiches, ceux de la technique et du libre marché. Peu de chance de les entendre brayer avec la meute. Ils ont été anarchistes, anarchistes chrétiens parfois, athées sociaux sans aucun doute. Ils se sont dégagés de la littérature et de la pensée comme supplément d’âme pour nouer un rapport charnel avec la vérité et avec la beauté. Ils m’ont appris à contempler le négatif bien en face et à me défaire de la faune des croyances et des illusions. Vivant et écrivant souverainement l’aventure du temps, n’ont-ils pas souscrit eux-mêmes à cette incise de Chateaubriand : J’ai toujours eu horreur d’obéir et de commander ?

Et c’est peut-être le reproche amical que je ferais aux contributeurs de ce numéro de Contrelittérature, qui, par ailleurs, propose des articles riches d’enjeux : ne pas avoir vraiment creuser les liens et les différences entre art, littérature et anarchie, entre parole parlée et parole parlante, entre les identifications collectives et idéologiques et l’absence de toute compromission avec le social global.

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