[Chronique] Pascal Boulanger, Face à quelques œuvres de Marc Simon ou regardant ce qui me regarde

[Chronique] Pascal Boulanger, Face à quelques œuvres de Marc Simon ou regardant ce qui me regarde

avril 11, 2024
in Category: chronique, UNE
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[Chronique] Pascal Boulanger, Face à quelques œuvres de Marc Simon ou regardant ce qui me regarde

La rencontre avec une œuvre, quand celle-ci suscite en nous une vive émotion, nous oblige et nous encourage à vivre une présence. Vivre une présence dépasse le seul espace de la représentation, car ce qui se fixe en présentation reste muet. A l’inverse, une présence parle. Et cette parole – même silencieuse – se justifie par une sensation immédiate, une donation sensible. Sait-on vraiment qui voit et qui est vu ? Les choses nous regardent a écrit Merleau-Ponty, qui cite dans son livre L’œil et l’esprit, ces phrases d’André Marchand :

Dans une forêt, j’ai senti à plusieurs reprises que ce n’était pas moi qui regardais la forêt. J’ai senti, certains jours, que c’étaient les arbres qui me regardaient, qui me parlaient (…) J’attends d’être intérieurement submergé, enseveli. Je peins peut-être pour surgir.

Rimbaud aussi avait suggéré à son professeur de Lettres que non seulement nous sommes pensés – avant d’émettre la moindre pensée – mais aussi pansés (soignés) par quelque chose de plus grand que nous. L’échange intuitif s’opère, avant tout, dans l’étonnement, comme dans toute rencontre amoureuse, et dans une sortie hors de soi. L’œuvre aussi sort d’elle-même, et s’offre à la vue. C’est le regard, plongé dans l’espace d’une galerie ou d’un musée, qui se fixe et s’attarde sur l’œuvre exposée. Il s’y fixe en sachant que la matière-œuvre a eu le droit à une seconde vie, une vie posée et en mouvement, dans un face à face où elle agit en mode sensible, poétique et est, elle-même, agit par la présence et l’insistance de notre regard.

Une rencontre est toujours une révélation, je l’ai vécue en visitant quelques variations de Bois brûlés de Marc Simon. Ecrivain, je m’accorde tous ces moments privilégiés de regarder ce qui me regarde, de suivre le geste de retournement d’un sculpteur et d’un peintre, de saisir son travail d’écartement, de débridage, de profiter de ces fragments de matière morcelés, démultipliés. Sans déplacement, mais par rayonnement, une œuvre agit et elle agit en beauté (le beau est un moment du vrai). Mieux, la vision est un moyen qui m’est donné d’être absent de moi-même, de ma fade subjectivité encombrée (et encombrée par l’image spectaculaire et marchande qui domine tout l’espace social).

Une œuvre est parfaite, dans son achèvement, quand elle a été créée dans une volonté de puissance avec laquelle une cérémonie rituelle l’élève en chef-d’œuvre. Pour recréer le monde, le réordonner, il faut acquérir un savoir-faire, qui ouvre un nouveau champ où tout ce qui a pu s’exprimer auparavant est à refaire autrement. L’exigence de Marc Simon – sa force créatrice qui pense sa dépense – est l’inverse exacte de la pulsion de mort. Elle offre la plus haute intensité dans une profondeur formant densité. Elle ajoute de la vie (du faire rattaché à l’enthousiasme) à la vie de la pierre, du bois, de la matière. L’art, et singulièrement celui de Marc Simon, est toujours le reflet abouti d’un excès dans lequel corps et esprit, acte et pensée, rendent la vie admirable. Si la perfection n’existait pas, on ajouterait un coup de ciseau et de marteau à la Pietà de Michel-Ange, ou, pourquoi pas, une nouvelle couche de couleur à une toile de Cézanne. Or la perfection dans l’art existe, elle exerce une pression aussi forte que celle qui nous est infligée par toutes les sociétés. Et c’est parce qu’elle existe qu’on a la chance de ne pas périr de dégoût et de nausée devant l’immonde du monde. Marc Simon nous dit, sans nous le dire, qu’il y a sans doute une perfection de la nature, mais surtout une perfection surnaturelle. Il se peut même qu’il y ait une déficience de la nature et la nécessité de la grâce, autrement dit, nécessité d’une perfection hors-nature, comme en témoignent ses propres œuvres.

Penser est un travail de la main (Heidegger), la main offre et reçoit, elle trace des signes et ceux qui apparaissent sur les bois brûlés de Marc Simon relèvent d’une délicate précision, dans le souci des détails, accentué par des stries et des crêtes lumineuses jusqu’au brûlage sombre qui s’élève et suinte. Toutes interprétations symboliques me semblent réduire le pouvoir de fascination d’une œuvre. Donner un sens précis et littéraire réduit le polymorphisme de la matière qui est travaillée, transcendée. Une œuvre peut être parfaite et impure, impure donc parfaite, dans le sens où, monumentale, elle agit par répétitions, rejets, augmentations, à travers prises, reprises et sur-prises, qui mêlent des strates et composent avec des dimensions et des couleurs multiples, formant des séries en appelant d’autres, et cela, dans un jeu infini où maitrise, hypothèse de l’inconscient et hasard relancent les dés. L’art ici comme conscience et sensation multipliées.

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J’ai découvert une infime partie de l’œuvre de Marc Simon, dans La Galerie (collectif du printemps des arts) à Bazouges la Pérouse (Ile et Vilaine), village dans lequel je vis.

Diplômé en Histoire de l’Art, sculpteur spécialisé dans la pierre, dessinateur, peintre, graveur et enseignant… Marc Simon a un parcours éclectique qui donne la prééminence aux formes et aux volumes. Ce sont essentiellement ses bois brûlés et ses sculptures sur pierre qui m’ont révélé l’importance de cet artiste dont l’œuvre dans sa totalité est encore à découvrir.

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