Sur fond de guerre, de crise économique et de techno-fascisme, voici un aperçu d’une autre Rentrée que celle du tout-sur-ma-mère – avec aussi des hauts et des bas… Mais auparavant une nouvelle salve d’Ovaine (Tristan Felix) et quelques Libr-événements…
Nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Felix/
La nuit vient de tomber dans un épouvantable fracas.
Soudain prise d’une crise de démangeaison, Ovaine se met à gratter la terre à toute vitesse pour sauver ce qui reste d’aurore.
Elle finit par déterrer un petit doigt rose et si fort gratte que c’est toute une fleur de doigts qu’elle exhume.
Ovaine s’empresse de les frotter pour les ranimer.
Ils s’enflamment aussi sec comme des allumettes et mettent le feu aux poudres de la nuit – qui s’enfuit toute nue dans le noir.
Le loup grêle profite de cet embrasement pour mater son derrière.
♦♦♦♦♦
Tandis que le loup grêle fait le gai pour amuser la galerie, Ovaine, en douce, poste ses yeux dans les angles morts pour enquêter sur tout ce qui bouge.
Elle filme des archivres de massacres, des gigognes de vergognes, des ventres emplis de ventres, des canons canonisés, des rebuts d’Ubus, des abus d’obus, des abats d’ibis, des ubercuts – et même un petit spectre, venu se rafraîchir la mémoire, qui vomit tout sur la pellicule.
– C’est quoi ce dégueulis ? explose Ovaine. Et mon reportage alors ?
– J’ai pas pu me retenir mais ça pourra faire un rendu d’enfer, qu’il argue, piteux, tout en s’essuyant la transparence.
Le loup grêle s’empresse d’étaler le vomi sur la bobine d’Ovaine pour coloriser le tout.
(Le film d’Ovaine recevra trois escarres au Festival de Carne et sera distribué en version horriginale sous-titrée en braille.)
Libr-événements
Libr-10 /Fabrice Thumerel/
Emmanuel ADELY, Trois et quelques contes, éditions VROUM, à paraître en octobre 2025, 100 pages, 22 €.
Recontextualisation de sept contes célèbres (Peau d’âne devient Oil skin, Le Petit Chaperon rouge Lou, La Barbe bleue Serial Lover, Le Petit Poucet On dit, Cendrillon Sale, La Belle au bois dormant Seringue, Blanche-Neige Chanelle), cette mise à jour doxique, lexicale et narrative ne manque pas d’humour – ni de facilités, hélas.
Juan Gómez BÁRCENA, Même les morts, éditions MF, en librairie depuis le 21 août, 528 pages, 24 €.
Ce prodigieux roman picaresque – ou road movie, c’est comme on voudra – nous conduit du XVIe siècle aztèque à l’avènement de l’Amérique comme puissance nucléaire, avec pour protagonistes Juan l’ancien Conquistador et Juan l’Indien, le premier à la poursuite du second.
Julien BLAINE, BiMOT, éditions AIOU, coll. « Intemporelles », été 2025, 64 pages, 9 €.
Ce « Livre de mutations » se présente sous la forme d’une série de fractions qui constituent autant de miroirs à deux faces, de poèmes à regarder et à penser : « Poëme métaphysique », « Poëme sonore et visuel », « Poëme archéologique »… (L’invention de ces bimots, sortes d’épiphanies modernes, remonte à 1986).
Matthieu CORPATAUX, Emma au jardin, éditions de la Contre Allée, à paraître le 5 septembre 2025, format poche, 112 pages, 8 €.
En VIL (Vers International Libre), le portrait d’une grand-mère qui se bat contre le « diable-diabète » et qui régit un « jardin-État » dans lequel « Elle a nommé le bourdon / Ministre de la Mélancolie » (p. 84)…
Franz GRIERS, Lésion suspecte au niveau de l’ego, Cactus Inébranlable éditions, été 2025, 76 pages, 12 €.
L’intérêt de cette « tirade fragmentée » s’arrête au titre. On aurait voulu s’y piquer… Mais on ne fait que piquer du nez devant cet humour et cette oralité branchés.
Claudie LENZI, PV d’audition, Lanskine éditions, été 2025, 184 pages, 14 €.
Inouïe cette approche à qui perd gagne, qui commence par un parcours historique : « Joachim DU BELLAY, Le doute permanent », « Pierre de RONSARD, La parole et la plume », « Francisco GOYA, Le noir d’encre », « Ludwig van BEETHOVEN, L’anxiété au diapason », « Vincent VAN GOGH, La couleur casse-oreille », « Mabel BELL, Les lèvres et les livres ». Et dans l’introduction comme la conclusion, l’autrice défend une poésie du défaut, dans le corps comme dans la langue.
Camille RÉVOL, Bricolage [S], rhapsodie, éditions Louise Bottu, à paraître le 15 septembre 2025, 260 pages, 19 €.
« Tout redire pour tout renouveler » (p. 102)… Autant dire que ce stimulant texte transgénérique peut être considéré comme un porte-étendard de la modernité, vu son esthétique du fragment, ses références et réflexions les plus diverses, ses paradoxes, ou encore ses répétitions-variations.
Bernard LAHIRE, Savoir ou périr, Seuil, coll. « Libelle », paru le 29 août 2025, 92 pages, 6,90 €.
En ce temps de « capitalisme de survie » (cf. Frédéric Neyrat) où triomphent les IA, l’éminent sociologue rappelle que « le savoir, c’est la survie », proposant d’attiser dès le plus jeune âge un désir enfoui : la libido sciendi !
Frédéric NEYRAT, Traumachine. Intelligence artificielle et techno-fascisme, MF éditions, en librairie depuis le 21 août, 240 pages, 18 €.
Le « capitalisme de survie » tourne le dos à l’humain pour imposer un monde terrifiant dans lequel nous ne serons plus les éléments moteurs. Le traumatisme de la machine est sa désincarnation : comment exister sans corps ni expérience sensible ? Quelle conscience ? Quel inconscient ? Telle est la seconde partie du livre : une étonnante exploration spéculative !
Michel WIEVIORKA, Où va la France : métamorphose ou déchéance ?, éditions de l’Aube, été 2025, 382 pages, 13,90 €.
Avant d’en arriver au 6e chapitre qui traite la question du titre – de façon un peu décevante, hélas –, le sociologue recourt à « la forme d’une double spirale, d’en haut et d’en bas » afin de comprendre la crise politique actuelle qui s’explique également par un contexte international inquiétant.