[Chronique] Christophe Esnault, Hilarité confite, par Guillaume Basquin

[Chronique] Christophe Esnault, Hilarité confite, par Guillaume Basquin

mars 26, 2023
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Christophe Esnault, Hilarité confite, par Guillaume Basquin

Christophe ESNAULT, Hilarité confite, Cactus inébranlable éditions, printemps 2023, 68 pages, 8€, ISBN : 978-2-39049-076-0.

 

Enfin nous tenons le premier livre littéraire à traiter la crise politique du Covid-19 par l’humour, c’est-à-dire, comme il se doit, par l’absurde. N’avons-nous pas entendu même les Allemands qualifier notre beau pays d’Absurdistan, au plus fort de la crise, sous le gouvernement de l’inénarrable Jean Castex ? Un cinéaste, Laurent Firode, s’y est déjà essayé, avec Le Monde d’après ; mais son esthétique entièrement télévisuelle (Netflix, pour résumer) n’est pas du tout parvenue à dire l’état de notre monde, faute de forme adéquate. Car, comme l’écrivait André Suarès dans son Voyage du Condottière, « l’esprit d’une époque ou d’une ère trouve sa matière et en fixe la forme ». La pensée doit former, et la forme penser. En son temps, la poésie trine de Dante en sa Divine Comédie fit l’esprit de son époque ; comme plus tard le cinéma de Jean-Luc Godard le ferait avec À bout de souffle ; nous attendons toujours le film qui fera(it) ce travail salutaire de dégagement. Il faudra(it) un cinéaste très méchant, pour montrer le côté totalement zombi de la chose, genre Quentin Tarantino (qui régla déjà très bien ses comptes avec les zombis 70’s de la consommation de séries sur canapé, dans Once Upon a Time… in Hollywood) ; mais nous sommes probablement encore trop près, dans le temps, de « la chose »…

Mais revenons à notre livre, c’est-à-dire à Christophe Esnault ; sur les traces du théâtre dit de l’absurde, le poète décortique au scalpel les plus folles mesures et croyances de l’époque. Ainsi, dès la première page, la sanctification des soignants en prend pour son grade : « Ai fracturé la voiture d’un médecin pour lui piquer son caducée. Suis désormais VIP dans les commerces encore ouverts. La file s’ouvre immédiatement pour me laisser place dès que je sors ma carte. Je vais faire mes courses tranquillou et un crétin se précipite pour payer à ma place et sans contact. » Tout l’humour grinçant de ce passage réside, n’est-ce pas, dans l’expression « sans contact ».

Dès la page suivante, la criminalisation souhaitée à l’époque des postillonneurs est tournée en ridicule : « Depuis dix jours, la majeure partie de la journée, je m’entraîne devant la glace de ma salle de bains. Je travaille la précision des projections. Avant, j’avais ma licence pour le tir, et puis on me l’a retirée quand j’ai braqué mon arme sous le nez d’un conseiller Pôle emploi… » La chute est du même acabit : « Je m’entraîne et je veux, je dois, être le meilleur. Mon postillon devra toucher sa cible au millimètre près. » (On se souvient qu’un dictateur fou comme celui qui dirige les Philippines appela à arrêter, puis éliminer les « contaminateurs »…) D’une pierre, deux coups : l’absurdité totale des auto-attestations est ici mise à nu : « Dès que je suis totalement au point, je pars zoner dans la rue jusqu’à être contrôlé. »

Plus loin, c’est la déshumanisation d’un monde sans toucher qui est révélée : « Avant, j’étais gilet jaune. Le samedi, j’étais gazé. On me plaquait au sol. On me traînait sur dix mètres. On me donnait quelques savoureux coups dans les côtes. J’avais un corps. » Et puis l’idéologie Covid-19 arriva : « Aujourd’hui, je suis puni. Plus d’approche tactile. Aucune. Vous savez qu’un nourrisson meurt si personne ne le touche ? » Foin d’humour noir, combien de nos anciens sont morts seuls dans d’atroces EHPAD, sans chaleur humaine aucune ? On dit souvent que la poésie doit tout dire ; c’est plus vrai et nécessaire que jamais ! « J’atteste que je suis attesté et le prouve en scotchant mon attestation sur ma veste, par deux fois, devant et derrière. Que puis-je faire de plus ? Peut-être faire clignoter des diodes, la nuit, autour de l’attestation… » Mais attention au retour de manivelle du Réel : « Je travaille ma visibilité d’attesté adorable, pleinement responsable et soucieux de chacun et de chacune. Les gens ne se méfieront absolument pas avant que je leur file un coup de coupe-choux. » L’homme, un agneau pour l’homme ? vous plaisantez, j’espère ?…

Et puis, le coup de grâce : « La traque aux cas contacts de cas social [sous-titre du livre, il est bon de le préciser ici] s’intensifie. Leurs droits civiques leur seront retirés. On n’attend pas une récidive, ils sont immédiatement déchus de la nationalité française. » Tout ceci écrit semble-t-il avant toute la cochonnerie politique du pass sanitaire et autres annonces catastrophiques pour la nation de l’actuel locataire de l’Élysée.

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Guillaume Basquin

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