[Chronique] Faire bloc avec Sébastien Lespinasse, par Fabrice Thumerel

[Chronique] Faire bloc avec Sébastien Lespinasse, par Fabrice Thumerel

décembre 26, 2023
in Category: chronique, création sonore, livres reçus, UNE
0 1014 27
[Chronique] Faire bloc avec Sébastien Lespinasse, par Fabrice Thumerel

Pour terminer l’année libr&critiquement, mettons en regard ci-dessous FAIRE BLOC, publié il y a un peu plus d’un an, et COUAC, texte avec CD paru en 2017 – et présenté sur l’ancien site. Avec le recul, plus que jamais ce diptyque nous semble capital.

 

Sébastien LESPINASSE, FAIRE BLOC, éditions Un thé chez les fous, octobre 2022, 88 pages, 8 €, ISBN : 978-2-9583503-0-7. /Écouter no[nous]us/

Présentation éditoriale

Un petit bout mal fichu qui ne s’encastre pas : – tu tentes de lui construire un monde, la syntaxe d’un autre monde, pour l’accueillir, faire bloc, prendre corps. Le temps est une écriture qui inscrit différents déroulements. Machiner des phrases au milieu des dépêches, des commentaires, des posts, une voix à travers la langue du bruit. Construire des trous, pratiquer des guillemets, démonter quelques procédés d’écriture d’un monde. « Le réel est un film mal réalisé » (J.L Godard) : en montrer les coutures, décorseter et désaffubler le script, désynchroniser la bande-son. Dans un atelier en banlieue, avec quelques autres bricoleurs, on s’encourage.

♦♦♦♦♦

COUAC (Duo Sébastien Lespinasse et Heddy Boubaker), no[NOUS]us, CD, Paris, Trace Label / 044, hiver 2016, 10 € [acheter le CD].

1. Train-train #1
2. Solitude (publicité)
3 . Questions rhétoriques
4 .Interlude
5. Solitude (écouter l’autre)
6. Esthétique de la noyade #1
7. Esthétique de la noyade #2
8. Interlude
9. Solitude (pelote)
10. Kyrie Eleison
11. Interlude
12. Esthétique de la noyade #3
13. no(nous)us
14. Train-train #2

Heddy Boubaker : Basse électrique
Sébastien Lespinasse : Voix, textes & souffles
Enregistré les 21 et 22 avril 2016 au studio DE LA PIERRE VIVE.
enregistrement/Mixage : Rodolphe Collange.
Mastering : Patrick Müller.
Remerciements : Marie Baltazar, A.C. Hello, André Rober, Théâtre le Hangar, collectif IPN, La Poutre.

Présentation éditoriale

Duo vibratif & performatoire : Sébastien Lespinasse défait les identités, marche sur la crise, bruisse le quotidien à pleine bouche, improvise des noms d’oiseaux au bout de la langue, pendant que Heddy Boubaker maltraite sa basse électrogène avec amour et philosophie.

Note de lecture

En ce temps de régression identitariste où « le présent presse », allons-nous assister à « l’épuisement du possible » ? à notre effacement ? Que devient le NOUS dans un monde en crise systémique (jusqu’à la fin ?) ?

« Ça nous parle / à travers / en travers / nous »… Quoi ? L’absurdité… Ce n’est pourtant pas le ON qu’il faut écouter, mais l’Autre…

Nous croyons parler et agir, alors que nous sommes parlés et agis : « Sommes passifs. Sommes pacifiés. Sommes passés. Nous ne sommes pas. Nous passons. […] Nous empilons les données. Nous sommes dégroupés. Nous faisons chiffres. Sommes déchiffrés » (2022, p. 17 et 19). Dérivations et paronomases traduisent notre aliénation.

« « Réussir » = mot de l’ennemi : terme qui sépare divise coupe le sujet de sa véritable puissance d’exister : no(nous)us » (p. 24). No us clame l’individualiste ultra-libéral ; Nous proclame le poète : pour FAIRE BLOC, que chacun devienne le cri dans la crise !

Dans notre univers régi par les flux marchands et médiatiques, Sébastien Lespinasse et Heddy boubaker veulent introduire un COUAC. Le mixage et le montage de sonorités dramatiques associées à un sociotexte recyclé (sonotexte) leur permettent de déconstruire le discours dominant, de passer à la moulinette critique les mots du pouvoir : « identité », « naturalisation », « Français d’origine musulmane », « immigration », « jeune immigré »…

Souffles, bruitages, bourdonnements/bégaiements ressortissant à une « esthétique de la noyade » traduisent l’engloutissement de la subjectivité dans la masse. Contre cette aliénation, les deux compères proposent une rare écriture du NOUS : « Nous disons « nous », non pour résoudre mais pour commencer la question qui nous fonde »… Et si l’on suit Alain Badiou dans À la recherche du réel perdu, ce NOUS opère le passage au réel démocratique. Ce NOUS est donc à mettre en pratique : une écoute collective est possible sur le site de Trace label.

, , , , , , ,
Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

Autres articles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *