[Chronique] Gilles Bonnet, La photophonie au musée, par Fabrice Thumerel

[Chronique] Gilles Bonnet, La photophonie au musée, par Fabrice Thumerel

décembre 28, 2023
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[Chronique] Gilles Bonnet, La photophonie au musée, par Fabrice Thumerel

Gilles BONNET, La Photophonie au musée, Editions Universitaires de Dijon, printemps 2023, 214 pages, 18 €, ISBN : 978-2-36441-473-0.

 

En 2019, à l’occasion de ses dix ans, ArtsHebdoMédias était partenaire du « Montluçon Art Mobile » (commissaire de l’exposition : Marie-Laure Desjardins) : parmi les articles de réflexion signés par la directrice du magazine en ligne, on retiendra celui-ci, « Plus liée au geste qu’à l’œil, l’image mobile triomphe », très révélateur de la véritable révolution qu’a introduite la photophonie dans le monde artistique dès la deuxième décennie du XXIe siècle – malgré les réticences de certains musées, pourtant juridiquement non fondées.

Face à l’invasion des musées par des hordes de « stupides touristes » (p. 65) armés de leurs prothèses numériques – comme en leur temps les cow-boys à la conquête de l’Ouest, leur colt au ceinturon –, la posture intellectualiste par excellence est des plus moralisatrices : sauve-qui-peut ! comment ces béotiens osent-ils s’attaquer à ces lieux sacro-saints de la Culture ? La position du chercheur spécialisé dans les interrelations entre numérique et formes artistiques est évidemment tout autre, puisque opposée aux réactions conservatrices : sans craindre de reconsidérer des notions esthétiques fondamentales, voire d’aller à l’encontre des antinomies savant / populaire ou légitime / illégitime, et s’appuyant sur d’illustres penseurs de la modernité (Barthes, Derrida, Foucault, Genette, Perec, Rancière, ou encore Ricœur), mais aussi des travaux plus récents de mobile studies et digital humanities, Gilles Bonnet adopte une démarche pragmatique pour saisir sous ses multiples facettes un phénomène qu’on peut en effet qualifier de révolutionnaire, l’irruption de la photophonie dans les musées, c’est-à-dire des pratiques nouvelles de la photographie qu’a permises l’invention du smartphone.

Il faut dire que, par la multiplication des produits dérivés et la reproduction illimitée sur le net des objets d’art, l’institution ne s’est pas facilité la tâche pour prolonger l’interdiction des photographies au-delà de la première décennie du XXIe siècle. Dans notre société de flux, l’ubiquité du smartphone s’explique par sa maniabilité, sa polyfonctionnalité et son rôle de démocratisation : accessible à tous âges et toutes catégories, il permet la captation, voire l’appropriation et la mise en scène de soi comme du monde, la « photobiographie » comme l’accès aux savoirs, l’émergence d’une identité iconique, le partage des expériences les plus diverses comme de nouvelles interactions sociales. Consubstantiel à la post-photographie, il provoque une véritable révolution dans le monde feutré des musées : la photophonie introduit l’appropriation et la décontextualisation de l’œuvre – et donc sa désacralisation –, sa transformation grâce au spectre des nouvelles possibilités techniques ; apogée de « l’ère du spectacteur », elle s’oppose au processus même d’artialisation selon lequel tout objet se métamorphose en objet d’art (le selfiegraphe comme dé-muséalisation) ; elle renouvelle le memento mori ou le cabinet de curiosités… Sans oublier que l’écranisme est un néo-réalisme à la portée de tous.

S’il balaie d’un revers de la main – celle qui tient le smartphone – le reproche simpliste de narcissisme et ne recule devant aucune audace, comme dans sa réappropriation brillante mais discutable du mythe de Persée et de la Méduse (« Perséephone » : « Ne plus regarder l’œuvre, grâce à l’écran, sauve la parole » !), l’auteur ne cherche toutefois pas à masquer les aspects critiquables de la photophonie : apanage de l’homo turisticus, elle privilégie le voir aux dépens de la contemplation ; fruit du capitalisme, elle favorise le FOMO (« Fear Of Missing Out » : « peur de rater quelque chose »), et par là même l’hyperconsommation ; ce que l’on voit désormais dans un musée, c’est, « non une œuvre, mais son kaléidoscope » (18) ; on déplore également le conformisme des parcours et des postures photographiques… Sans compter cette interrogation : « Tous les clichés d’œuvres ne s’apparentent-ils pas à cette culture de l’appropriation et du partage qui culmine très précisément dans le mème ? » (197). Et aussi ce constat quant au geste de scanner avec son portable : « ce rêve un peu fou d’une transitivité totale. Transparence illusoire des métadonnées de l’œuvre » (155)…

De « Post-photographie, post-confinement » à « Génération mème », en passant par « Rhizome muséal », « Photorrhée », « Échelles du kitsch », « Photophanie », « Hétérotopies », « Panoptique », « Stéréoscope à miroir » et « Transe-média », c’est à un captivant parcours en 50 (ex)stases que nous invite Gilles Bonnet avec talent, érudition et inventivité.

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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