[Chronique] Pierre Gauyat, Voyage au bout du roman noir (à propos de Natacha Levet, Le Roman noir, une histoire française)

[Chronique] Pierre Gauyat, Voyage au bout du roman noir (à propos de Natacha Levet, Le Roman noir, une histoire française)

mai 15, 2024
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[Chronique] Pierre Gauyat, Voyage au bout du roman noir (à propos de Natacha Levet, Le Roman noir, une histoire française)

Natacha Levet, Le Roman noir, une histoire française, Paris, Presses universitaires de France, février 2024, 416 pages, 22 €, ISBN : 978-2-13-084198-2.

 

Le roman noir est devenu un phénomène éditorial, mais aussi de société. On ne compte plus les collections dans toutes les maisons d’édition, et les salons autour du genre rencontrent un vif succès auprès du public. Toutefois, la recherche universitaire, sans le rejeter tout à fait, semble un peu plus réticente à son endroit. Toute la recherche universitaire ? Non, une faculté fait de la résistance, dans le centre de la France, à Limoges, terre de Résistance s’il en est, avec Natacha Levet qui vient de publier Le Roman noir, une histoire française, aux PUF…

Dans cet ouvrage, l’autrice remonte aux origines du genre que l’on attribue, parfois un peu hâtivement, aux Américains. En effet, dans notre pays, le noir est solidement ancré et compte de très nombreux auteurs, des collections prestigieuses, et des maisons d’édition dédiées. Cet ouvrage nous emmène jusqu’au début du 21e siècle, dans une traversée de 100 ans de création littéraire.

Il est de coutume de situer la naissance du roman noir français à l’arrivée des écrivains hard boiled américains, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Natacha Levet montre que c’est un peu plus compliqué que cela. En effet, Dashiell Hammett, Rex Stout ou Erle Stanley Gardner ont été édités en France avant-guerre, mais sans que leurs œuvres provoquent un engouement particulier. L’acte de naissance du roman noir français a lieu pendant la guerre avec la parution de 120, rue de la gare, de Léo Malet, en 1943, avec Nestor Burma en détective intrépide et malin qui dénoue l’intrigue, non sans bagarre et jeune femme troublante.

Natacha Levet montre également que le roman noir plonge ses racines dans le roman-feuilleton ou les récits du crime, mais aussi dans le roman réaliste et naturaliste de la fin du 19e siècle et, de façon plus étonnante, dans le roman prolétarien des années 1920 et 1930.

Mais c’est une collection qui va donner le coup d’envoi du roman noir en France, la Série noire, lancée par Marcel Duhamel, chez Gallimard, en 1945. Les premiers auteurs sont anglo-saxons : Peter Cheyney, James Hadley Chase, Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Don Tracy ou Horace McCoy. Les premiers Français font leur apparition, sous pseudonymes américains, Terry Stewart, pour Serge Arcouët, et John Amila, pour Jean Meckert, dès 1948 et 1950. Les collections se multiplient chez de très nombreux éditeurs proposant des textes de tous niveaux, faisant du roman noir un phénomène de société.

Cette dynamique, comme toute vague, finit par perdre de sa force et ronronner dans des sentiers battus et rebattus. Heureusement, Mai 68 passe par là et bouscule la société, mais aussi la littérature policière qui va s’en trouver toute retournée. Dans les années 1970, une nouvelle génération fait son apparition à la suite de Jean-Patrick Manchette, avec ADG ou Jean Vautrin, celle du néo-polar qui va dynamiter les codes du roman policier.

Ils seront suivis par une nouvelle génération, au début des années 1980, avec des auteurs comme Frédéric H. Fajardie, Didier Daeninckx, Thierry Jonquet, Jean-François Vilar, Jean-Bernard Pouy, qui ont en commun un passé de militants de gauche et d’extrême gauche ; désenchantés des vertus de l’action politique, ils poursuivent leur combat par le biais de la littérature.

Depuis le début du 21e siècle, le paysage du roman noir a évolué. Déjà, il s’est beaucoup féminisé avec des autrices comme Dominique Manotti, Maud Tabachnick, Sylvie Granotier, Pascale Fonteneau ou Elsa Marpeau. De nouveaux et jeunes auteurs publient des romans plus inquiets, voire inquiétants, sur fond de dégradation de l’environnement et de destructions sociales.

Natacha Levet nous offre un aperçu précis de la littérature noire en France depuis un siècle, dans un livre érudit et très agréable à lire.

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