[Chronique] Valérie Bah, Les Enragé.e.s, par Ahmed Slama

[Chronique] Valérie Bah, Les Enragé.e.s, par Ahmed Slama

février 22, 2022
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Valérie Bah, Les Enragé.e.s, par Ahmed Slama

Valérie Bah, Les Enragé.e.s, éditions du Remue-Ménage, coll. « Martiales », automne 2021, 216 pages, 16 €, ISBN : 978-2-89091-752-1.

 

Enragé·e·s, à n’en pas douter, est empreint d’une dimension toute politique que nombre de maisons littéraires et d’écrivain·es n’assumaient pas auparavant, mais aujourd’hui avec des structures telles qu’Abrüpt en Suisse, Al Dante (depuis quelques décennies désormais) ou Blast en France (dont nous avons parlé dans Litteralutte) les positions bougent ; à cette petite liste (non exhaustive bien sûr) nous pouvons ajouter la collection littéraire « Martiales » créée par Stéphane Martelly au sein des éditions féministes Québécoise du Remue-Ménage. Au sein de ces structures éditoriales littéraires, l’accent politique est mis avant tout sur l’écriture, il ne s’agit évidemment pas de réciter un programme fictionnalisé, narrativisé ou poétisé, comme ont pu le faire par le passé des écrivains comme Maurice Barrès ou Louis Aragon, ni même revendiquer une littérature engagée telle que prônée par un Jean-Paul Sartre. Les modalités politiques diffèrent selon les structures et les écrivain·es ; dans le cas qui nous occupe, Enragé·e·s de Valérie Bah, cette dimension politique transparaît au travers d’une saisie politique du quotidien. Tout au long des 13 récits composant le recueil, nous sommes d’abord frappé·es par la diversité des personnages ; des femmes, des non-binaires [personne ne se reconnaissant pas dans le genre qui lui a été assigné], des lesbiennes, des racisé·es… etc. ; diversité des classes sociales également, du gardien de nuit à la patronne en passant par la classe des encadrant·es. Diversité bienvenue qui permet à l’autrice de démultiplier les angles, les points de vue, d’alterner les perspectives et retranscrire tout un ensemble de situations, d’événements, par ce biais c’est un véritable kaléidoscope de violences qui est mis en exergue, celle du patriarcat, « comment il se permettait d’effleurer le bas de son dos, comme s’il la possédait » [p.69]. Valérie Bah les retranscrivant avec finesse.

Sobre et efficace, l’écriture de Valérie Bah se fait en quelque sorte reflet du quotidien, alternant au fil des récits les angles, les prises, les récits se font à la première personne, l’histoire nous étant racontée par le prisme de son narrateur-personnage, ou encore à la deuxième personne, avec ce tu qui résonne alors avec nous, lectrices et lecteurs, une interpellation, les récits plus à la troisième personne abondent également, opérant une distance, souvent critique, car l’écriture de Valérie Bah sait se faire également mordante au sujet de l’école, « au fond de chaque scénario institutionnel se trouve un miasme de discrimination », du fameux « monde du travail », de la vieille garde militante sourde et aveugle aux minorités et même concernant ces associations qui (disent-elles) promeuvent diversité et inclusion. En effet, Valérie Bah met en scène, de manière récurrente, le personnage de Katia Alcindor « animatrice d’ateliers sur la diversité et l’inclusion » qui sait « qu’une animatrice habile (…) doit se composer une posture faite d’un langage corporel non menaçant et encourageant, de bras ouverts, de gesticulations passionnées mais prévisibles. Afin d’asseoir son autorité sans aliéner son auditoire (…). Mais secrètement, sous ce rictus de cordialité, ses émotions se réfugient au niveau du plexus solaire, dans un tourbillon de fiel qu’elle ne dévoile qu’aux collègues de confiance… ».

On ne peut tracer le récit d’existences actuelles sans passer par le fil du travail, ce travail par lequel et autour duquel sont organisées nos existences. La question du travail et des violences qui lui sont inhérentes tiennent également une place importante dans la succession de ces récits, qu’il s’agisse de la narrateur·rice non binaire des Noctambules ; « Au cas où vous vous poseriez la question : je ne sais pas trop si je suis ci ou ça. » Constamment confronté·es aux regards extérieurs, « à la fin quand je lui ai demandé s’il avait des questions, après un bref regard à travers ses grosses lunettes, il m’a lancé « Toi, t’es un gars ou une fille ?  » » Sans pour autant rogner sur la fatuité même de ce travail :

« Quelque part Katia se prend pour une virtuose des intrigues de bureau, destinée à une carrière glorieuse (…). Elle n’a jamais pris la peine de faire de l’exercice, mais s’il fallait quantifier le coût personnel associé au gala, il faudrait compter : Trois stages non rémunérés. Maîtrise en sociologie. Emplois d’été. Bronchite. Nuits blanches. Chutes de cheveux. Dépendances au café. Dépression nerveuse. Anxiété non diagnostiquée. Célibat chronique. Sécheresse vaginale. Tension musculaire. Insomnie. Deux cycles de thérapie. Symptômes somatiques. Burnout. »

Au travers de ces récits, parfois courts, parfois denses, Valérie Bah parvient à capter, dans et par l’écriture, l’intersection, celle des oppressions et des violences.

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