[Chronique] Christophe Stolowicki, IL N’Y A PAS DEUX CÉLINE (en lisant Mort à crédit)

[Chronique] Christophe Stolowicki, IL N’Y A PAS DEUX CÉLINE (en lisant Mort à crédit)

janvier 5, 2024
in Category: chronique, UNE
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[Chronique] Christophe Stolowicki, IL N’Y A PAS DEUX CÉLINE (en lisant Mort à crédit)

La force de Céline, indiscutable, tient à son déploiement, à sa transfiguration, à son raffinement du parler populaire, comme chacun sait. En cela authentique écrivain français adhérant à sa langue sans recul, comme un fusil chargé à grenaille à l’aplomb des siècles. S’est-on assez demandé si son antisémitisme virulent, d’homme né en 1894, n’est pas la même expression sans recul d’une opinion encore prévalente dans sa jeunesse, presque autant chez les lettrés que chez les incultes ? Qu’un écrivain de qualité ait sombré à ce degré zéro de la pensée en dit long sur le millénaire d’antisémitisme dont il s’est fait le hérault, bientôt collabo.     Il n’y a pas deux Céline, c’est bien le même.

Caméra à l’épaule on se meurt à crédit. Plus à crédit l’on meurt. Un an après fleuriront des bagatelles pour un massacre. Il suffit de se baisser pour ramasser un détail de la deuxième guerre mondiale.
Des bagatelles pour un murmure, de longue phrase.
Alternent les états. Chevauchant avec le fisc, chaussant avec l’ouvrier.
Cela, sur fond de graillon.
Je passe à la ligne quand Céline lance ses trois points fameux qui le lancent et l’élancent et dont Sollers s’est élancé.
Puis-je n’en pas vouloir à Sollers ?
Je m’élance et des douleurs me lancent, entre Proust et Perec, entre Proust et Sollers.

Et si Bagatelles, comme annoncé à son prélude, n’était qu’un dada littéraire ? Puis l’on se prend au jeu…

Succédanés succès damnés succès d’années.
Céline dans Mort à crédit : du marigot de son enfance rendant la vie à pleine grâce de sa crasse. Tel un envol de vers faux hors du crassier natal.

Mort à crédit (1937) : celle d’un indéniablement grand écrivain qui a tout juste atteint sa vitesse de croisière (43 ans) et dont la profusion de langue, les écarts de registres, l’étendue de sa tessiture sont un défi pour chacun. Emporté par sa marée de points de suspension il signale quand même au passage que le père fort sur l’honneur qui lui a flanqué tant de taloches était antidreyfusard.
Féerie pour une autre fois (1952), au titre d’égale puissance calqué en provocation sur Bagatelles pour un massacre (1938). En abondant dans l’odieux, Céline s’est une fois pour toutes dispensé de penser.
L’antisémitisme a deux millénaires d’Histoire, avec une très forte reprise au second. Il ne s’efface pas en un tournemain avec la création d’Israël (je ne parle pas de son retour de flamme antisioniste dans les masses de barbares) chez les écrivains qu’il imprègne : Céline, Morand – un cran en dessous Anouilh, qui après Antigone (1942), Pauvre Bitos (1958), donne encore en 1976 Le Scénario où un producteur juif est raillé de clichés désuets.

À force de grimper nous arrivâmes à une petite fontaine où elle rinça longuement ses seins généreux avant de me branler avec. (Toujours Mort à crédit dont le Narrateur dégobilleur a débarqué dans la fête populaire permanente comme moi bien plus jeune à Folkestone ou à Douvres, une petite Anglaise le prenant en charge. Ce qu’a de rassurant cette langue que l’on ne parle pas.)
À la lecture au long cours des mirobolants déboires d’argent qui se succèdent dans la digne mouise familiale et dans sa malchance personnelle, je commence à mieux comprendre le titre – et combien l’antisémitisme de Céline lui vient indubitablement de famille.
Tout ce que touche son personnage, tout ce qui touche à son personnage part en débine conjuratoire forcenée.
Fors ce né je suis pris au jeu…  

Ce n’est pas de la verve, c’est de la fureur, un roc, un pic, une cascade, dès qu’elle se fixe un objet elle le démantèle en menues spirales, déchaînement de ses vertus, alambic de ses vices, contorsions grimacières et flottantes, atteintes à la ligne de flottaison des mots jusqu’à ce qu’il sombre et remonte lesté de tout son fond de cale, embaumé de zéphyrs en haleine. À l’encontre de Bosch qui des mille détails d’innocence colossale dont les accolades conjointes de corps d’amants nus du panneau central, version de profil des pieds au mur, nous fait sombrer dans l’Enfer de son Jardin des délices, dès qu’il eut bien dégueulé Ferdinand nous fit monter au treizième ciel.

Ce n’est pas pour l’innocenter mais Bagatelles, écrit l’année suivante, m’a laissé sur la même impression – inverse. Après maints tâtonnements abondant en délicatesses sur cinquante pages, un auteur se déchaîne sur les quatre cents suivantes en vociférations prolixes comme à un tir forain, comme si tout à ses gogues en foire il avait oublié qu’elles ne sont pas chargées à blanc.
Puis la guerre est venue, tant de fois la petite escarpe des débuts de Mort à crédit revenue.
Insolite pour moi que tout ce purgatoire d’apprentissage de la dureté des temps, cet enfer de pacotille de placier en n’importe quoi, fils d’une brocanteuse de dentelles sise dans une ruelle égout de Paris, se situe principalement dans un quadrilatère que je connais comme son quartier juif, Sentier, rue des Jeûneurs, que j’abominais comme un ghetto quand je travaillais en périphérie du schmattes.
En matière d’antisémitisme Céline s’y est forgé quelque chose d’analogue – dont je suis revenu, lui s’y engouffrant à marches forcées.           

« Salade ! Gruyère ! Sapience ! Navets ! Tout ! Tu t’ébroues dans ta propre fange ! […] Tu passes à travers les étoiles … comme à travers les gouttes de mai ! … » Jubile tout ce que dans son spleen Baudelaire a ramassé en « la morne incuriosité ».
« Je m’en donnais à plein tuyau … […] la Transe … l’Hyperbole … le gigotage anathémique. C’est vraiment pas concevable à quel prodigieux paroxysme je parvenais à me hausser dans la haine absolue. » Un programme qui l’année suivante, avec une inimaginable prescience, serait exécuté pile poil.
Il existe en latin, puis en français, un superlatif relatif et un superlatif absolu. Mais pour le superlatif des superlatifs, celui de l’hébreu biblique, nul ne surpassera Céline.             

« Je me tenais comme un panaris, je n’osais plus bouger ! » « J’aurais bel et beau faire […] … » Deux vieux croquants si âgés […] … Ils se pissaient tout le temps l’un sur l’autre… »
« nos déboires stratosphériques » [spectacles donnés dans un ballon rafistolé de partout]. « Je pouvais pas croire qu’il était mort mon vieux vice-broquin… » Une langue qui vous prend à estomac. Le duc de Guermantes mêlant un ou deux mots crus à son discours aristocratique en reste tout ébaubi. Ce jeu d’accordéon, ces montagnes russes de trésors et d’immondices, nul n’avait jamais fait ça.

Ayant tout faux comme Socrate à force d’avoir raison seul contre tous. Mais haïssant Socrate quand la philosophie est en vogue chez les incultes, de là chez les lettrés. Ah que m’a fait du bien Mort à crédit dont le Narrateur éructant court d’échec en échec formateurs, d’échec en échec dont se remettent ses parents, d’autres tragiques pour ses employeurs, avec une verve, une faconde féconde (sic), un bagout de goût haut pour la beauté féminine qui caractérise sa vie, et surtout cette langue dont l’élastique tiré à se rompre entre le foutraque et le méditatif, le patois tout-terrain et l’idiome débordant de concrétude et de savoir de l’écrivain au long cours – à force de se rompre à chaque phrase ou presque en points de suspension assurant sa continuité plutôt que de passer à la ligne, parfois d’exclamation mais de simple sourdine, nous embraye, nous tient au plexus sur sept cents pages de malheurs si redondants qu’y danse un poète nous contraignant de nous y reconnaître.
Cela dit. Féerie pour une autre fois m’a horripilé à l’égal de Bagatelles, je regrette qu’on n’eût pas fusillé Céline pour parfaire son éducation et préserver son œuvre brève qui tient en deux livres. Et qu’on s’emploie encore à publier d’infects inédits.

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