[Chronique] Lignes, n° 72 :

[Chronique] Lignes, n° 72 : « Ce qui vient… », par Fabrice Thumerel

février 22, 2024
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[Chronique] Lignes, n° 72 : « Ce qui vient… », par Fabrice Thumerel

Lignes, n° 72 : « Ce qui vient… », février 2024, 320 pages, 20 €, ISBN : 978-2-35526-214-2.

 

Il y avait déjà eu un numéro intitulé « Fini, c’est fini, ça va finir… » (n° 55, février 2018), mais la perspective était exclusivement d’ordre politique (« Abstentionnisme, populisme, dégagisme, marchisme »). Cette fois, ce qui est envisagé c’est ce qui vient après Lignes (1987-2024), dont le n° 72 est bel et bien le dernier… Ce sont d’abord ces questions cruciales : dans nos sociétés postcritiques et postpolitiques régies par le bullshit généralisé, « où passent les possibles » (Didi-Huberman, p. 115 et ss.) ? Comment réinventer des possibles ? Avec quelles armes ?

Car, pour Michel Surya, le constat est sans appel : ce dernier quart de siècle a vu s’effondrer les chiffres de ventes (et de lecture, probablement) des revues, et les revues en ligne leur survivront-elles ? Outre qu’« un clic ne fait pas une lecture » (p. 5), ajoutons qu’un texte ne fait pas un combat intellectuel et que tous les auteurs comme tous ceux qui exercent aujourd’hui une profession intellectuelle ne peuvent toujours échapper à l’individualisme, au consumérisme et aux conformismes ambiants : à quoi bon désormais la lecture et la réflexion désintéressées, à quoi bon le positionnement intellectuel, il faut avant tout savoir se faire plaisir, se placer et se faire mousser ! En ligne comme ailleurs, le vent pousse à « cracker l’époque », viser l’éclectisme et le Tout-cuculturel.

À cet égard, ce passage de Bernard Stiegler que cite Alain Jugnon dans son passionné dernier opus (Faisons un rêve Nahel, PROPOS2 éditions, 2024) est des plus éclairants :

« Tandis que la formation de l’individu, comme citoyen, comme producteur, comme concepteur, comme inventeur (artiste, responsable politique ou administratif, technicien, etc.), était posée comme priorité absolue, impérative pour toute société moderne, c’est-à-dire industrielle, et fondée sur l’idéal démocratique, la réalité du développement consumériste de cette société conduisait à une dé-formation généralisée des savoirs, c’est-à-dire : à la désindividuation et à la réification de ces savoirs qui ne pouvaient dès lors que se renverser massivement en bêtise et conduire à la déraison universelle, c’est-à-dire à la ruine de la démocratie » (États de choc. Bêtise et savoir au 21e siècle, Mille et Une nuits, 2012).

Et dans son article, Alain Jugnon met en perspective l’aventure de Lignes : « C’était la bataille du texte : la littérature et la poésie combattaient le nihilisme avec les armes de la pensée et de l’art. / C’est maintenant la guerre des idées dans le sens où le nihilisme spectaculaire ne pense ni ne crée, il tue : il couvre le réel de faux texte » (p. 211). Autrement dit, quels horizons aujourd’hui pour ces « armes de la pensée et de l’art » ? Afin d’ouvrir une brèche dans ce « faux texte », la poésie – dans son acception large –, qui recourt désormais à de multiples supports, n’a-t-elle pas un rôle fondamental à jouer ? À condition toutefois de ne pas retomber sans ses vieilles ornières et de ne pas renoncer à sa puissance d’invention : dans « Le Poète à réaction », Christian Prigent s’inquiète « de la réaction qui ne cesse d’aggraver les conséquences de la Restauration des années 80 » (p. 223). Le point de vue de l’ancien directeur de la revue avant-gardiste TXT est forcément situé, et donc partiel – d’autant que son article est très synthétique. Il n’en reste pas moins que son attaque contre la tendance actuelle de l’écopoésie et le topos « habiter le monde en poète » fait mouche : s’appuyant précisément sur Hölderlin, il fustige une « vulgate réactionnaire » (228) qui naturalise la relation parlant / nature pour renoncer à l’écriture exigeante et retomber dans une poésie sentimentale et naïve.

*****

Cette ultime livraison qui mêle à la fois homogénéité (dans les registres polémique et tragique) et hétérogénéité (dans la grande variété des angles d’approche) offre et un bilan et une ouverture. Lignes, que Jacob Rogozinski classe dans la lignée des avant-gardes, ce sont 700 contributeurs environ pour quelque 20 000 pages, avec ses lignes de résistance(Jacob Rogozinski) contre le racisme, les fascismes, les logiques capitalistes, les errances de la gauche, l’identitarisme, les dérives politiques et journalistiques, ou encore « les mots du pouvoir », et ses lignes de force (réflexions sur les mutations politiques et socioculturelles, sur l’état de la littérature comme de la critique, dossiers sur des grandes figures intellectuelles)… ses lignes de fuite également, qui ont maintenu les pensées en tension et en dissension (c’est pourquoi, dans son entretien avec Alphonse Clarou, Michel Surya parle de « dé-pensée »). Mais sans doute, inéluctablement, dans la durée ces lignes de fuite risquent-elles de se stratifier : place à une nouvelle génération, d’autres façons de faire et d’autres formes de combat…

Ce qui vient pour Michel Surya : « La situation ne sera pas, elle n’est pas et plus insurrectionnelle, elle est, elle sera surréactionnelle : nationaliste, raciste, religieuse, antisémite, etc. Ce qui s’ensuivra : une guerre de tous contre tous, en attaque, s’accusant chacun de quoi, en défense de qui, se défendant comment, confuse en tous les cas, à tous les points de vue » (7). Propos que nuance Jacob Rogozinski, pour qui l’échec de la pensée critique n’est pas advenu. En plus de la « catastrophe environnementale » et de « l’état de guerre généralisé », Étienne Balibar, quant à lui, craint la servitude volontaire à un agencement du monde humain par des nouvelles technologies que détiennent des puissances obéissant à tout autre chose que le bien commun. L’horizon d’ensemble semble sombre : avènement du « national-capitalisme » (Yves Dupeux, p. 197), « crises et multicrises » (Nicole Abravanel, p. 89), montée des totalitarismes, y compris high-tech (cf. Susanna Lindberg, « Jouer avec le feu » ; Frédéric Neyrat, « Ça sent le fascisme, non ? »)…  Pour Jean-Philippe Milet, en France, nous assistons à une alliance extraordinaire des forces conservatrices radicales afin de contrer les « forces actives porteuses d’un autre possible » (49). Le pire est que le pouvoir actuel y contribue : en témoignent les politiques migratoires en Europe, ou encore le recours à la violence d’état – des Gilets jaunes à la « gestion » des migrants et des violences urbaines (cf. Jérôme Lèbre, « La Montée des continentalismes » ; Claude Calame, « Le Rejet des personnes contraintes à l’exil qui viennent à nous : un déni d’humanité »)…

Laissons le dernier mot à Michel Surya, qui, à la dernière page, nous interroge ainsi : « Où en sommes-nous dès lors, à quoi réduits, en matière d’ »agissement » politique, à défaut d’ »action », de quel agissement, sinon de quelle action doit-on à peu près, tout un chacun se contenter ? » (298).

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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