[Chronique] jean-luc caizergues, poétique de la

[Chronique] jean-luc caizergues, poétique de la « poésie-fiction »

février 12, 2026
in Category: chronique, UNE
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[Chronique] jean-luc caizergues, poétique de la « poésie-fiction »

Bonjour mes amis, mes pauvres amis de la poésie contemporaine !

 

Il y a quelques mois déjà, peut-être un an, j’ai adressé à un poète de bel avenir une réponse à la question qu’il me posait, très précise, concernant un poème de mon premier livre de poésie-fiction (La plus grande civilisation de tous les temps, publié naguère dans la collection Poésie/Flammarion dirigée par Yves di Manno).

Ma réponse à la question du poète de bel avenir m’aura amené, fortuitement, à présenter la « poésie-fiction » comme théorie, d’autant que tous les grands poètes ont une poétique si j’en crois Christian Prigent, grand poète lui-même. Donc j’en ai une.

Si vous pensez que cela peut intéresser vos fidèles, j’aimerais que vous postiez sur le site ces « explications ». Vous pouvez bien sûr les réduire, selon l’espace dont vous disposez, car je n’ai aucune fierté d’écrivain. Je suis d’abord un machiniste (plus beau métier du monde, que j’ai exercé à l’Opéra de Montpellier de 1979 à 2018).

En cas de publication du texte ci-dessous, veuillez retenir également cet avant-propos (qui rend plus intelligible le reste).

Vous remerciant,

Jean-Luc Caizergues

 

La plus grande civilisation de tous les temps (Poésie/Flammarion, 2004)

Mon suicide (Poésie/Flammarion, 2008)

Bébé rose (Poésie/Flammarion, 2024)

 

 

POÉTIQUE DE LA « POÉSIE-FICTION »

(à l’adresse d’un poète de bel avenir m’ayant posé une question portant sur
un de mes poèmes-fictifs, Condamné à mort, extrait de La Fin du noir,
La plus grande civilisation de tous les temps)

 

Lorsque j’ai débuté en poésie au début des années 2000 – à quarante-cinq ans ! – j’avais l’impression d’écrire à la fois contre le poétisme et contre le formalisme (les Grandes-Têtes-Molles). Le fait qu’Yves di Manno m’ait édité dans sa prestigieuse collection (après cent cinquante refus ailleurs) a tenu du miracle.

Je n’ai écrit de la poésie que de 1999 (On va tuer Adams dans La plus grande civilisation de tous les temps) à 2010 (Bébé rose, qui demeura treize ans dans un tiroir, et fut corrigé en 2023 – Maison d’édition = Maison de correction – pour rendre la chose publiable, à savoir moins choquante). Après 2010 je n’ai fait que pondre, comme depuis les années quatre-vingt, des lettres syndicales et des règlements de travail pour les techniciens de scène de l’Opéra de Montpellier, vous voyez le genre.

En 1999 je voulais écrire un roman des coulisses, Cage de scène (la scène comme dernier point de chute de notre civilisation, peuchère). Je ne savais trop comment m’y prendre, d’autant que Michel Houellebecq venait de publier Les Particules élémentaires (indépassable en ce temps-là). Je me suis alors rabattu sur la poésie, cela me semblait facile (ça l’était en effet). Mais je souhaitais quand même écrire des « histoires », pas seulement jeter sur le papier des sentiments poétiques, des sensations poétiques, des jeux de mots poétiques. D’où l’idée de « poésie-fiction ».

Un roman c’est un début et une fin, le reste n’est que remplissage. Idem un poème, fictif ou pas, sauf que le remplissage est bref – donc lisible (l’auteur doit écrire en pensant au lecteur, ce qui est rare vous le savez en poésie contemporaine).

Le poème-fictif est structuré 1-2-3. Il est une idée (1) avant d’être formellement un début et une fin (2), et on le déploie de façon ternaire pour garder l’attention du lecteur : introduction, développement, conclusion (3). Idée + début/fin + trois temps d’exécution avec (si possible) un point d’orgue au milieu. En ce sens, dans le spectre du roman (et pour imager) : L’Étranger est une œuvre réussie tandis que Le Procès, Voyage au bout de la nuit, Ulysse, À la recherche du temps perdu sont des œuvres ratées.

Poésie-fiction ? Le trait d’union entre poésie et fiction = le chemin qui relie l’Occident au reste du monde : le Bien au Mal. L’Occident, en rayonnant dans le monde, a éclairé les routes menant sur son territoire des humains que l’on conduit à l’abattoir comme des mots sur la page blanche. La littérature est démographique. Ma grand-mère mettra bas 12 enfants, ma mère 6, moi 1, mon fils 0 tandis qu’une ligne de prose écrasera le vers. Sur la page comme sur le territoire, la messe est dite. La poésie peut s’éteindre dans le roman universel, sa fiction, et retourner à sa nuit éternelle. Amen.

Un poème-fictif est composé de trois parties. Les poèmes vont par trois aussi, et s’inscrivent dans un tout : le recueil. Si dans le livre plusieurs recueils : trois encore. Quand plusieurs livres : trois toujours. Sainte-Trinité de la divine Poésie. Un poète qui est l’auteur de dix ou cent livres ne croit pas en Dieu.

Le titre est partie prenante du poème-fictif. Son alignement avec le poème fait gagner un vers qui se veut court, très court pour aller à l’essentiel : le point final (l’impossible rêve serait d’arriver au dernier mot dès le premier). Ce titre permet de dire un peu plus (comme un vers en plus) dans le peu d’espace et avec le peu de mots dont on veut user pour intéresser de bout en bout le lecteur en chute libre (chute de l’Homme sur la terre, du Poète sur la page). La marotte des trois parties est essentielle pour garder l’attention. Et il y a trois phrases. Il peut n’y en avoir qu’une ou deux (jamais quatre, on s’endormirait). La trinité du poème s’inscrit dans l’esprit du lecteur. L’intérêt advient avant lecture, pendant lecture, après lecture.

Le titre est généralement un anti-titre qui permet d’égarer, et de créer du suspens. LE PRISONNIER est le gardien, puis LE GARDIEN est le prisonnier.  En s’y perdant, le lecteur s’y retrouve. Un poème-fictif n’est pas un poème, mais un leurre. Il est une fiction costumée poème. Il inocule le mal en présentant bien.

Mon premier recueil de poésie, On va tuer Adams, écrit en 1999 et paru au sein d’un ensemble en 2004 (La plus grande civilisation de tous les temps), est constitué de prélèvements dans des œuvres de fiction. Une civilisation, la plus grande de tous les temps (l’occidentale) a disparu. Un chercheur retrouve, ensevelies sous les ruines, des bribes de prose qu’il essaie de reconstituer par lambeaux (des vers). Le chercheur tâtonne, et reconstitue erronément La Chèvre de M. Seguin : la chèvre veut fuir dans la montagne non pour être libre mais parce qu’elle a peur du loup se tenant derrière une fenêtre de la maison de M. Seguin. Cette vision pessimiste du monde sur la page découlerait, selon Yves di Manno, de ma difficulté d’être originelle (cf. Mourad, le père de l’auteur dans une prose éponyme de Mon suicide – où est tué effrontément un petit Arabe, qu’on me pardonne).

La question du poète de bel avenir portait sur Condamné à mort, poème-fictif tiré de La Fin du noir (recueil inclus dans La plus grande civilisation de tous les temps) : « Usage du vers. Comment pensez-vous vos renvois à la ligne ? Quelle est votre poétique à ce sujet ? Exemple (au hasard) p. 149 : qu’est-ce qui dicte que conduisent soit renvoyé en son milieu ? »

D’abord, qu’est-ce que la fin du noir ? La fin du noir est ce moment historique où l’Occident éclaire le monde, et que choisit Mallarmé (poète assassin de la poésie, de la France, de la langue française) pour commettre son crime. La fin du noir, c’est la fin du blanc – car « Si le noir est symbole d’obscurité, ceux qui écrivent pour être clair ont tort » (Jacques Scherer, Le « Livre » de Mallarmé). Ainsi, lorsque vous écrivez un poème (le Bien) par prélèvements dans un roman noir (le Mal), vous continuez de noircir la page. Le poème = la fiction = le mal.

CONDAMNÉ À MORT est un titre noir qui pourrait être celui d’un roman noir. Il égare le lecteur dès le premier vers : « Ma victime loge ». Je ne suis donc pas le condamné à mort, je suis le tueur, surtout si l’on en croit le poème précédent. Mais qui est ce condamné ? Mystère de roman noir. J’entre dans la chambre. « Nos regards se croisent dans une glace ». La victime est cette personne dont je croise le regard dans cette glace. Puis tout bascule : ce n’est que mon reflet : le canon du revolver est dirigé sur ma tempe : je vais me suicider : je suis moi le condamné à mort. Je suis le commanditaire, le tueur et la victime.

Les coupes de fin de vers ? Elles sont prosaïques pour faire prose/mal (prose tapée à la machine mécanique que j’employais à l’époque, et qu’employaient les auteurs de romans noirs américains). Elles n’enlèvent rien à la structure poétique implantée dans la rétine du lecteur. Ce n’est qu’une question de dosage. Condamné à mort pourrait, avec les mêmes mots, le même nombre de vers répartis en trois groupes et en trois phrases, être découpé de bien d’autres façons. Cela dit, en ce qui concerne « Mes pas me condui-/sent jusqu’à//la chambre », je ne vois pas d’autre solution, c’est du parfait : la coupe après « condui- »  donne l’idée de passage, de franchissement, de saut dans l’inconnu, et la fin du paragraphe « jusqu’à » retient le souffle avant la découverte du lieu : « la chambre. » Sans compter le « Nos » qui suit, magistral (excusez du peu), puisqu’il va entraîner l’apparition du double dans le « je » (jeu) de la glace (qui elle-même est brisée en deux : « une gla-/ce »). Tout cela (ce peu de mots pour en dire tant) n’est pas écrit et découpé de la sorte pour des prunes, vous l’imaginez bien. Ce sont des « vers », oui. Mais des vers de terre.

Je suis un poète concret, réfléchi, besogneux. Un machiniste.

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