En ce dernier dimanche de mars, le Libr-regard d’Éric Pessan va nous faire réfléchir sur la rêvolution à l’âge du capitalisme, tandis que le livre à la UNE est un hommage singulier de Daniel à André POZNER, avec en filigrane Vladimir également… Enfin, après nos Libr-Livres reçus, nous retrouverons avec plaisir de nouvelles aventures d’Ovaine (Tristan Felix)…
Le Libr-regard d’Éric Pessan : De la Rêvolution à l’âge du capitalisme…
On allait faire la révolution !
enfin on était prêts
et puis le bac approchait
et puis les partiels menaçaient
et puis les factures arrivaient
et puis les soldes commençaient
et puis c’était Black Friday
et puis les vacances débutaient
et puis il pleuvait
et puis Apple a sorti son nouvel I-Phone
et puis on s’est dit que si quelqu’un faisait le premier pas en avant on suivrait
et puis on avait une famille et un amour que l’on craignait de perdre
et puis on prévoyait un voyage depuis si longtemps
et puis il y avait des frites à la cantoche
et puis le boss nous a promis une augmentation
et puis il fallait bien payer le loyer
et puis on a pleuré à cause des lacrymos
et puis on a couru pour ne pas se faire choper par les CRS
et puis les médias et les réseaux sociaux se questionnaient sur le bien-fondé de ce qui nous apparaissait légitime
et puis les mots hurlés étaient retournés comme des gants
et puis c’était Noël puis Pâques puis le mois du Saoum puis l’anniversaire de maman
et puis on était en contrat précaire et on ne pouvait pas faire grève
et puis il y avait la coupe de France et le tournoi des Nations et la coupe du monde et les jeux olympiques et le Superbowl et la coupe du monde de cricket et les finales NBA et les world series
et puis le chat chouinait ses croquettes
et puis la saison trois d’une série
et puis il fallait arroser le jardin
et acheter des baskets
et sortir le chien
et puis on a réalisé que l’on n’avait rien à se mettre sur le dos pour aller faire la révolution
et puis on a repris deux boules de glace à la vanille
et puis Nintendo a sorti sa nouvelle console
et puis c’était la foire au vin chez Leclerc
et puis les glaçons fondaient au fond du verre
et puis quelqu’un a proposé que l’on décide qui aurait le droit de faire la révolution
et puis un collectif associatif a imaginé le logo de la révolution
et puis des malins ont vendu des autocollants et des posters et des tee-shirts avec ce logo pour soutenir la révolution
et puis des grandes marques ont flairé le marché
et puis des enfants ouïghours ont cousu des sweat-shirts avec le logo de la révolution
et puis Amazon Prime a produit une série sur la révolution
et puis la révolution
au lieu de la faire
on s’est endettés pour mieux la consommer

Le livre à la UNE /Fabrice Thumerel/
Daniel POZNER, Oraison funèbre pour un drôle de zèbre, Propos2 éditions, 30 pages, 10 €.
Ce n’est pas la biographie qui tient ce texte ensemble,
c’est ma tristesse, ou peut-être ce qui y échappe.
C’est un peu ridicule, un peu sinistre.
Un texte qu’il n’a pas relu. Le premier.
Le fils de Vladimir et le père de Daniel, André Pozner, n’est plus. André, le cosignataire avec Prévert des Hebdromadaires, rédacteur en chef de Zoom, admirateur de Robert Doisneau et auteur de nombreux livres pour enfants.
L’émotion est là, bien sûr, mais il ressort de cette vie bien remplie comme de cet opus « un désordre joyeux » : « Plus tard, plus tôt, je ne sais plus, je brouille les cartes, je me souviens en fouillis… » Devant à son père cet art particulier d’ « ajuster le regard », à la biographie il préfère la fable au galop pour « dire une époque » : les facettes diverses de cet homme pluriel (Lahire), le Paris populaire, l’attentat de l’OAS qui l’a d’autant plus marqué qu’il a failli le priver de son père Vladimir, écrivain engagé, les soirées entre gauchistes, l’affiche de Mai 68 « Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes » …
Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette oraison hétérodoxe nous laisse à la lecture un sentiment de langoureux vertige.

Libr-livres reçus (mars 2026)

► L’Imp(a)nsable, revue du non-savoir effectif, éditions Le Grand Souffle, n° 1 : « L’apocalypse de la pensée », 2026, 312 pages, 15 €.
[Une revue libre & critique comme on les aime, qui embrasse les avant-gardes et le totalitarisme, mène une attaque en règle contre Michel Surya et sa revue Lignes, et plus généralement les intellectuels contemporains, tente de penser le post-humain… Nous y reviendrons.]
► Julien BLAINE, 2025, albumanach bisannuel, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 336 pages, 35 €.
► Denis FERDINANDE, L’Occupation littéraire du temps (Combinaisons II), Atelier de l’agneau, coll. « Architextes », n° 40, 160 pages, 22 €.
► Sandra MOUSSEMPÈS, Chambre obscura. Anthologie augmentée, MF éditions, 272 pages, 20 €.
► Pierre de VALÉVOUX, N’est-ce pas le livre en question ?, éditions DO, s. p., 13 €.
Les nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Felix/
À la tête d’un somptueux cortège d’ovortons aux mirettes toutes vairon, Ovaine charrie sa voierie.
(Le loup grêle, couronné de dentelle, s’est aussi fait refaire les dents pour l’occasion.)
L’oreille mal rebattue et la pensée extravagante, la troupe en liesse se déverse en vrac dans l’antre de l’Ogre. Hourrah !
– Ayé, l’Ogre, on s’est sauvés de nous-mêmes et tu n’existes plus dedans nous, lui déclarent-ils sans respirer.
L’ogre… devenu soudain transparent, se met à flatuler et s’évapore par tous ses pores.
Ovaine, le loup grêle et toute la colonie poussent un soupir si puissant que les nuages décrètent : vigilance de niveau rouge.
♦♦♦♦♦
Ovaine craint le pire : l’empire des Bruts l’a dans sa ligne de mire.
Pour réagir, l’Océan se met debout et tire à l’arc toute sa collection d’oursins, de rascasses et de couteaux.
Les Bruts, abrutis par tant de rescousse, secouent leurs cervelles pour s’esquiver.
Rien n’y fait. Comme des rats ils sont faits et fermentent au soleil.
Dans une lettre houleuse où elle se confond en fervente émotion, Ovaine remercie l’Océan.
Leurs noces auront lieu en pleine mer, à marée basse, coefficient 110 C.
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