[Dossier] Lettre de Pierre Escot, Variations autour de Jacques-Henri Michot [2/12]

[Dossier] Lettre de Pierre Escot, Variations autour de Jacques-Henri Michot [2/12]

avril 2, 2026
in Category: chronique, UNE
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[Dossier] Lettre de Pierre Escot, Variations autour de Jacques-Henri Michot [2/12]

CHER JACQUES-HENRI,

 

Cela fait déjà un certain temps que nous avons ce rituel téléphonique, quatre-cinq fois l’an pour nous donner des nouvelles, entendre la voix, important la voix. Ce contact me permet très souvent de me redonner de l’énergie quand des heurts successifs peuvent ralentir ma capacité d’écriture et de concentration. J’ai mis en commentaire sur un réseau social que j’étais une vigie mais en fait la vigie, c’est toi. Ce point-témoin des opérations en cours, celui qui garantit la sécurité des travailleurs en surveillant attentivement leurs activités, identifiant les risques et comportements dangereux, prenant des mesures pour prévenir les accidents. A moins que tu ne préfères le matelot installé à la proue du navire assurant la surveillance visuelle et auditive. Je te laisse choisir à moins que ce ne soit finalement les deux options : l’élaboration et l’anticipation d’un côté, la flèche du temps et de l’espace de l’autre.

A moins que tu ne sois un phare et son gardien, empêchant les esprits et les corps de sombrer dans des écueils invisibles et illusoires. Tu me parles souvent de ta fatigue, est-ce celle de l’homme ? (Nous savons ce qu’il en est, chacun dans son destin, des dérapages physiologiques) ou plutôt celle de l’écrivain face à la marche du monde dans l’injustice du pouvoir et des territoires. Cette fatigue, oui. Il nous reste quelques fragments pour nous aider à rester debout, des fragments d’art que l’esprit de géométrie appelle culture et que sert l’idéologie, toi qui as su dans ABC de la barbarie (Al Dante, 1998) en débusquer la langue, celle de la coercition et de l’emprise. Homme aussi des dates, de naissance et de mort, des derniers instants, des premiers jours, cette humanité peuplée de plus de morts que de vivants, ces mémoires en retour ouvrant le cercle d’une vie dans l’intervalle de mots et de phrases pour un état de fait du jour, la date de l’un faisant partie de la mémoire de tous.

Puiser, extraire, agencer, extirper, mettre en exergue, en gras, en italique, des traces, des filaments, des blocs, un paysage du témoin, choisissant le motif et l’image dans la graduation aléatoire du temps. J’aime penser à toi écrivant chaque jour le mémorandum de ta vie, ce journal des états du monde intérieur et extérieur, ce point de jonction entre le dedans et le dehors appelé littérature entre dilution et contraction du moi ; un moi-journal, des moi-éphémérides, ces accroches temporelles, points devenus cercles, cercles devenus points dans la dilution-contraction de la mémoire. Tu es passé des mots de la barbarie, des mots du pouvoir désigné dans ton ABC faisant date, à la nomination active et acéré des intervalles d’existence. A maintenant 89 ans, il ne t’importe plus que d’écrire me dis-tu, d’écrire sur toi, sur tes ami(e)s d’esprit là où la mort ravive l’essence comme jalon dans nos retours. L’écrivain comme éveilleur de mémoire, comme scribe du commerce de l’esprit, comme ces chœurs antiques précipitant l’oracle. Il reste encore des hommes pour croire en l’art, se poster devant ou de côté et regarder passer le temps, jour à jour, nous redonnant un sens à cette fuite à rebours dans des pages et des mots. J’aime penser à toi continuant inlassablement à lutter et à nous accompagner au milieu de ta bibliothèque, de tes disques, tu es un passeur, comme on pouvait être dans la mythologie passeur des âmes vers le paradis ou vers l’enfer, être une voix et une conscience (poésie-prose / matérialisme dialectique) destin proche, raison de vie. J’aime aussi penser à toi comme un parent, une sorte de père ou d’oncle, comme quelqu’un que je peux citer en exemple dans ma généalogie intérieure, ma famille mentale dans laquelle je puise assise et réconfort. Il n’y a pas deux manières d’écrire, il n’y en a qu’une, quand la nécessité fait bondir le cœur et rend les mains moites. Pourquoi écrivez-vous ? « Bon qu’à ça » répondait Beckett, alors j’y pense tous les jours comme tu y penses tous les jours, comme j’aime à y penser, comme je pense à toi.

Je me souviens d’une nouvelle dont le nom de l’auteur a disparu dans ma mémoire, où un homme passe sa vie à écrire le livre d’une vie et qui ne s’avère être tout à la fin que des pages toutes noires, des blocs de noir où l’encre a tout rempli. Il nous reste encore du temps avant ce noir, avant que quelqu’un ne vienne déchiffrer tout cela, tous ces mots accumulés afin d’en redonner tous les espaces pour que le sens revienne à l’origine, à la naissance des mots.

Alors comme ton cher Sam le dit dans Nouvelles et textes pour rien : « Et personnellement je n’ai plus de temps à perdre, je l’entends dire, et que ce sera tout, pour ce soir, que la nuit arrive et qu’il est temps de s’y mettre. »

Je t’embrasse fort

Ton ami

Pierre

Par Pierre Escot, 2024

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