Felix Macherez, L’épitaphe, Gallimard / L’Arpenteur, mars 2026, 154 pages, 14 €, ISBN : 978-2-07-315312-8.
L’épitaphe est le 4e livre de Felix Macherez, qui codirige désormais le cahier « Livres » de la revue Artpress, le 2e dans la collection « L’arpenteur » chez Gallimard. Les premières pages sont les plus lautréamontesques de la littérature contemporaine que l’on connaisse. Son héros, Cid Sabacqs, apparaît très vite comme un lointain cousin de Maldoror. Son inadaptation au monde apparaît tout de suite : il naît dans « un cri d’ange blessé » : « un cri plus grand que sa bouche, énorme, hyperbolique ». Sa détestation des Grandes Têtes molles de notre époque n’est pas en reste du double littéraire de Lautréamont, Isidore Ducasse :
« Au lycée, il apprit à haïr les livres, et plus encore leurs auteurs, ces cancres admiratifs d’eux-mêmes, surpeupleurs d’étagères qui accumulent dans leur chair les idées de tout le monde et qui en font des pages sans danger, sans pensée, sans la récompense de la grâce d’écrire : il piétinait volontairement le beau visage de leurs chères phrases appliquées. “Au diable les éternels engrossés de la petite histoire bien faite, lançait-il tel quel ou à peu près. Ils chient tous la même merde.” »
Mieux vaut ne pas citer de noms… Cid, comme Maldoror, se prend pour Dieu (d’ailleurs, comme le Christ, il a 33 ans), un dieu nouveau et négatif : « Je suis Tout. » Ce début princier va très vite se doubler d’un envers négatif : « On avait du mal à discerner à quel moment avait commencé sa chute. » On l’a déjà dit, le héros de ce livre est à la fois négation et négation d’une négation : Lautréamont allé avec Ducasse sur une table de dissection du Grand Jeu (d’où, bien sûr, l’exergue – autre forme d’épitaphe – emprunté à Roger Gilbert-Lecomte, « Nous avalerons Dieu pour en devenir transparents jusqu’à disparaître ») : « Quelque chose en lui s’était brisé. Du succès qui s’érode naît une sculpture cruelle » ; « J’établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c’est fait. Il s’aperçut ensuite qu’il était né méchant : fatalité extraordinaire ! » Raison pour laquelle Cid refuse la vie bien réglée qui lui était promise, et se jette résolument dans la carrière du mal absolu pour un chrétien : la tentation du suicide. Macherez va alors s’évertuer à faire servir son « génie » à peindre les délices de la tentation d’en finir : « Peut-être cherchait-il une déchéance à la mesure de sa vanité » ?
« Au commencement était la chute » : « l’humanité ne vient qu’après », et s’achève bien souvent dans le dégoût, raison de plus de tenter d’en finir : « À trop penser, on effleure la possibilité du suicide, qui est toujours la fin de toute pensée, et entre toute la plus exquise » : liberté fondamentale et dernière – « se laver au feu [Cid s’est procuré un Colt Python 357]… étrange baptême ! » : qui pourrait donner tort au héros de L’Épitaphe de n’avoir pas défendu au suicide de guérir sa cicatrice ?…
Aux pages de l’auguste Comte qui consacrèrent la « sainteté du crime », Macherez oppose des pages qui consacrent la « sainteté » du suicide : plus sûr et rapide moyen d’accéder à la postérité avec une bonne et définitive épitaphe, mais aussi de se maintenir « au niveau supérieur de la vie ». On n’en finirait pas de citer les emprunts, conscients ou pas, de Macherez aux Chants de Maldoror : « si mes calculs sont bons » / « d’après les calculs de mon esprit » ; « et cela pour des raisons évidentes qui apparaîtront en temps voulu » / « chaque truc à effet paraîtra dans son lieu, lorsque la trame de cette fiction n’y verra point d’inconvénient ». Etc., etc. Toute la seconde moitié du livre sera consacrée à la recherche de cette épitaphe parfaite sur la tombe future du héros du livre. « Mort, où sera ta victoire ? » Eh bien, dans l’inscription tombale parfaite ! Du genre de celle de Paul Claudel, la plus folle que nous connaissions (et qui n’est pas pour rien citée dans ce livre) : « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel ». Plus dadaïste, tu meurs !… On sait, et le héros du livre le croit aussi, que seuls les écrits restent. Pourtant, de tout ce qui s’écrit, et Macherez y insiste, ce sont les épitaphes qui nous bouleversent le plus, car ils sont forcément écrits comme dernière phrase : « À quoi bon écrire, sinon ? »

Salvador Dali, Les Chants de Maldoror (1934)
Ci-gît l’auteur (dédicace personnelle dudit auteur à votre serviteur, soit dit en passant) : « J’ai toujours pensé qu’un texte devait s’écrire comme si chaque phrase était la dernière, comme si on pouvait refermer le livre après chacune. » « Pourquoi transposer la vie… quand on peut la transgresser ? » Phrase vertigineuse s’il en est. Pour un chrétien, la vie, donnée par Dieu, ne nous appartient pas ; le suicide est donc l’une des plus grandes transgressions qui soient : « L’acte d’écrire n’a précisément d’attrait que s’il est transgression de la chair par le langage. » Mais quelle phrase définitive trouvera donc notre jeune héros Cid ? Réussira-t-il son suicide sans cesse remis pour trouver une encore plus parfaite dernière phrase au milieu de ces sortes d’éditeurs que sont les entrepreneurs de pompes funèbres ? Le cimetière des martyrs de la Révolution, celui de Picpus, sera-t-il un lieu plus propice à son inspiration que celui des professionnels de la profession ? Nous laissons à la dilection et à la curiosité du lecteur le soin d’y aller voir par lui-même en se procurant ce livre étincelant comme un très noir diamant.
Ces deux vers de Mallarmé, Stéphane, pour (presque) clore cet article : « Victorieusement fui le suicide beau / Tison de gloire, sang par écume, or, tempête ! » Macherez, on peut l’affirmer, aura parfaitement tenu cette promesse dans cet éloge littéraire du suicide-sutra.
![[Chronique] Guillaume Basquin, Nom de code : L’épitaphe (à propos de Felix Macherez, L’Épitaphe)](https://t-pas-net.com/librCritN/wp-content/uploads/2026/04/band-Dali_Maldoror.jpg)