On se souvient de la fameuse phrase de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : « Assez les images ». Cette injonction, Valère Novarina l’a toujours entendue et c’est pourquoi – paradoxalement peut-être, mais afin de venir à bout des images – il a fait fondre la langue en l’entraînant dans une course folle, décomplexée.

Celui qui ne se laisse ficeler par aucun scénario évite ainsi tout langage didactique. Il se laisse aller loin des couches asphyxiantes du sens afin de trouer la langue. Il la libère en lui inoculant tous les virus possibles par glissements de sens, par séries de bubons. Pour autant au sein de cette prolifération, « la maladie de la langue » (Duras) ouvre non des plaies mais des béances sanitaires qui laissent sortir les pus et autres liquides pourris de significations prévisibles, pré-formatées.
Chez Novarina on ne sait qui parle vraiment de l’inconscient, du conscient ou du sur moi. Demeure un gargouillis, un bruit d’évier, un bourdonnement par proliférations, scansions, attaques, excès de paroles. Écrire devient une relance à perpétuité dans une opérette, un opéra, une opération – entendons ouverture. Écrire devient la manière de nier surtout les évidences.
Il faut que « ça » sorte par les trous de la langue, dans l’avalanche d’une pensée qui échappe au moment même où elle naît. Chaque texte reste un abîme du sens, la sodomie du Père et de tous les re-pères. « La chair de l’homme » (pour reprendre un de ses titres) est à ce prix. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le verbe se fait chair. Tout le contraire même : il ne présente que l’abîme où se déverse et se révulse une histoire qui nous bouleverse.

Novarina, Cabane de David – dormition
En un nécessaire transfuge de la « matière » un glissement a lieu loin des mots poussiéreux soudainement et volontairement salis, baveux, merdeux au besoin. Le lecteur pris de panique dans cette montagne de mots ne capitalise plus rien. Il se laisse aller au pur plaisir d’un corpus qui ne répond pas à la simple curiosité du visible, du lisible mais au désir de voir ce qui est absence, manque, ombre. L’énumération, la répétition, la scansion ouvrent à une danse qui fait sauter les verrous du monde.
Une telle écriture offre une expérience intense de notre dedans et de sa confusion mentale. À l’épreuve d’une telle masse tonitruante, d’une telle danse, d’un flot d’images nous voyons mieux notre obscurité. Novarina est le géomètre comique du corps par excellence impalpable : celui de ses profondeurs et de ses gargouillis.

![[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, VALÈRE NOVARINA, SCULPTEUR DU LANGAGE (1942-2026)](https://t-pas-net.com/librCritN/wp-content/uploads/2026/01/band-Cabane-de-David-Dormition.jpg)