[NEWS] NEWS DU DIMANCHE

mars 8, 2026
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[NEWS] NEWS DU DIMANCHE

Prenez le temps de méditer le Libr-regard d’Éric Pessan, avant de découvrir les parutions de la semaine…

 

Le Libr-regard d’Éric Pessan

Adolescent, en cours d’histoire, quand on étudiait la Seconde Guerre mondiale, les choses paraissaient simples : la frustration d’un peuple, les ambitions politiques, l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933… Les choses – vues d’un manuel scolaire – étaient à la fois limpides et incompréhensibles. On voyait brièvement les mécanismes et on peinait à comprendre pourquoi un peuple entier laissait l’abjection advenir (on se consolait avec cet ultime argument : à l’époque on ne savait pas que les nazis seraient des nazis – c’est-à-dire qu’ils accompliraient jusqu’au bout la mise en œuvre de leur idéologie totalitaire, guerrière et génocidaire). Et tout se résumait à quelques dates.
La guerre, dans ma famille, n’était pas si loin : un grand-père avec un trou dans le dos causé par une balle allemande, un autre déporté pour avoir tenté de se soustraire au STO, et une poignée de photos noir et blanc aux bords dentelés venant d’une branche plus lointaine de la famille où des gens trinquaient avec des officiers allemands en uniforme. Ceux-là souriaient.
Plus tard, à force de lire les historiens ou le témoignage de citoyens (comme Histoire d’un Allemand : souvenirs, 1914-1933 de Sebastian Haffner, par exemple), j’ai vu que les choses étaient plus complexes qu’il n’y paraissait et que c’était bien plus difficile de penser que les gens ne savaient pas ce qui allait se passer.

Et aujourd’hui ? L’extrême-droite, aimée des milliardaires qui voient en elle un moyen de cupidement accroître leur pouvoir, tend un collet dans lequel nous avons tous passé le cou : les médias ont largement contribué à présenter n’importe quel programme politique social comme irréaliste, une dette est brandie pour courber nos échines tandis que les milliardaires s’enrichissent encore plus, la droite traditionnelle se déporte vers la xénophobie, les partis de gauche sont désormais qualifiés d’extrême-gauche et présentés comme dangereux, la culture est de toute part attaquée, les services publics s’érodent chaque jour…
À la différence de ce qui se passe dans les livres d’histoire, ce ne sont pas quelques événements phares ou spectaculaires qui signalent l’arrivée du fascisme, ce sont mille petites choses scandaleuses auxquelles – par lassitude, par lâcheté, par peur de perdre le peu que nous avons encore, par hébétement – nous ne réagissons pas. Nous voyons ce que cela donne dans d’autres pays, nous voyons que le mouvement est mondial, nous tremblons de colère en observant les stupéfiantes imbécillités assassines de Donald Trump, nous avons le recul historique, nous voyons que chaque jour un poids de plume s’ajoute à un poids de plume qui s’ajoute à un poids de plume et nous savons qu’à force les plumes pèsent des tonnes et nous écrasent aussi lourdement que le plomb. Nous n’aurons pas – nous non plus – l’excuse de notre ignorance.

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À force d’entendre les médias répéter en boucle que les manifestations des fachos se passent super bien tandis que celles de la gauche dégénèrent toujours, je repense à ce jour (c’était une manif contre la réforme des retraites) où, avant même que le cortège ne démarre et sans aucune provocation des manifestants, une grenade lacrymo a roulé entre mes pieds.
Personne pour rappeler que le vote des policiers et gendarmes se tourne majoritairement vers l’extrême-droite ? et que ceci (on ne va pas charger les copains) peut expliquer cela ?
Par ailleurs, plusieurs groupuscules interdits par la loi et plusieurs emblèmes ou gestes nazis ont été tolérés sans que les forces de l’ordre réagissent. Ce calme-là m’effraie encore plus que les habituels débordements.

 

Parutions de la semaine /Éric Pessan, Jean-Claude Pinson et Fabrice Thumerel/

C’est le 12 mars prochain que paraîtront les quatorzième, quinzième et seizième volumes de la collection « Perec 53 » (53 livres de 53 pages dédiés à Georges Perec – l’auteur du récit inachevé « 53 jours » – par 53 auteurs différents, publiés par L’œil ébloui).

 

♦ Sereine Berlottier, Ce qui passe, passe : voix de Georges Perec, 12 €.

® Au gré de ses pérégrinations d’auditrice, en fermant les yeux et en ouvrant l’oreille, Sereine Berlottier dresse un très subtil audioportrait de Georges Perec. /FT/

Je ne sais presque rien du rapport personnel de Georges Perec à la parole, à la phrase
prononcée dans l’air, à la voix, à la parole publique, son plaisir, ou sa gêne, une difficulté qu’il ne nomme pas, qui peut-être se transforme à mesure que les années passent, que sa place s’affirme,
se définit. Je ne sais pas non plus s’il aimait lire ses livres en public, s’il les mettait à l’épreuve,
lisant, comme d’autres, des versions provisoires (p. 8).

D’enregistrements radios en émissions télé (Apostrophes, de Bernard Pivot, par exemple) ou captations de rencontres publiques, c’est à la voix de Perec que s’intéresse Sereine Berlottier, « une voix qui s’accorde parfaitement au corps de l’écrivain (…) À sa pudeur », où l’autrice n’est pas certaine d’y percevoir « un très léger zézaiement ». Au fur et à mesure de son enquête, d’archive en archive, surgissent forcément les thématiques de l’œuvre perecquienne (lorsque Perec est interrogé avec plus ou moins de ménagement par Jacques Chancel), des réflexions sur le corps de l’écrivain (celui à qui appartient cette voix), sur le jeu médiatique auquel se prêtent (ou non) les auteurs (et une belle digression sur la vie secrète des bibliothèques). Ce qui se dit n’est pas la même chose que ce qui s’écrit, c’est une évidence, ce grand petit livre offre un refuge aux phrases non écrites de Perec, un refuge sensible et fragile, comme les veilleuses d’une salle de lecture sur lesquelles l’autrice vient clore ce très beau texte. /E. Pessan/

 

♦ Kim Nguyen, Parce que Perec, 12 €.

8

Parce que chaque livre de Perec est toujours différent du précédent. Chaque livre est une nouvelle fête.

14

Parce que, allergique aux conventions, il évita dans ses romans les dialogues, toujours si ampoulés et artificiels.

62

Parce que dans ses livres il a mêlé la littérature expérimentale et la littérature classique dans des proportions idéales, obtenant une saveur que nous reconnaissons sans pourtant l’avoir jamais goûtée auparavant.

105

Parce que Perec fut le grand rénovateur de l’ « écriture citationnelle », revendiquant l’usage de citations d’autrui comme moteur de création.

176

Parce qu’il avait l’ambition de parcourir toute la littérature de son temps. « Écrire tout ce qui est possible à un homme d’aujourd’hui d’écrire : des livres gros et des livres courts, des romans et des poèmes, des drames, des livrets d’opéra, des romans policiers, des romans d’aventures, des romans de science-fiction, des feuilletons, des livres pour enfants… »

L’essayiste espagnol Kim Nguyen brosse en 237 fragments anaphoriques (chaque fragment commençant par « parce que ») un portrait sensible, personnel et éclaté de Perec.
Je me suis amusé ci-dessus à isoler quelques extraits qui correspondent à des choses que j’ai également pu dire de mes propres ouvrages (piocher chez autrui des choses personnelles nous rappellera toujours la fonction universelle de la littérature), ce qui n’est pas le moindre mérite de ce petit livre fabuleux : me rappeler à quel point Perec m’est important.
Demeure une question que je laisse aux spécialistes : pourquoi 237 fragments ? /E. Pessan/

 

♦ Marcelline Delbecq, D’Ellis Island, 12 €.

La singularité d’Ellis Island tient au fait que l’île permet au livre d’échapper à l’enfermement des catégories : ce n’est ni un poème ni un roman ni un essai, mais le dépôt imprimé d’une voix initialement enregistrée pour se superposer à des images dont le texte fait abstraction. Comme on se débarrasse d’un vêtement devenu superflu. (p. 31).

Le point de départ de Marcelline Delbecq est un texte inachevé de 2007 qui, moins d’une vingtaine d’années plus tard, entre en résonance avec la venue de Perec à New York pour tourner un film avec Robert Bober, Récits d’Ellis Island. Commence alors une exploration qui la conduira du « Dossier n° 42 » au posthume Ellis Island (P.O.L, 1995). /FT/

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Michel Jullien, Le Format d’un livre, Verdier, en librairie le 12 mars également, 160 pages, 18 €.

Une prose d’exception, magnifique, pour un éloge (mais sans emphase aucune) de ce que nous avons encore à cœur, sa majesté, par l’époque trop souvent découronnée, le livre.

Le titre pourrait laisser croire qu’il va s’agir d’un livre austère, ingrat. Il n’en est rien ; c’est au contraire un livre constamment captivant et d’une drôlerie avérée. La narration autobiographique (les péripéties de divers déménagements par exemple) se mêle à des passages plus descriptifs (d’une grande acuité phénoménologique) et d’autres plus réflexifs (comment le codex succède au volumen).

Toujours superbe, la prose de l’auteur est surexacte dans son lexique et son recours aux métaphores. Jamais la langue n’est surécrite et la syntaxe ouverte aux allures capricantes.
Un art du récit dont les livres précédents de l’auteur nous ont toujours davantage convaincu, au fil des parutions, qu’il en est passé maître. Un exemple (on ne pourra pas penser à l’incipit du Stendhal du Rouge et le Noir) :
« J’entrai à quinze ans comme apprenti dans une usine d’Argenteuil où coule la Seine. […] J’appris le tour et la fraise, une année dont il ne reste rien, des images évanouies (l’acier crissant, les copeaux de métal décolletés sous l’outil, partout l’odeur du lubrifiant, les lavabos communs, le savon en poudre, mes ongles indécrottés toute une année), des souvenirs apeurés (une jactance mâle, la spiritualité des vestiaires, l’inlassable chapitre des filles évoquées sous le bruit des machines, les mastications bravaches devant les assiettes en Pyrex), rien sinon l’essentiel […] Contre l’usine, je cherchais niaisement secours dans le patronage des livres comme si j’attendais d’eux une vertu magique qui jusqu’alors m’était refusée, une providence illusoire, l’intermédiaire totémique dressé contre une réalité dont je ne mesurais rien. Je croyais voir dans l’objet en papier l’arme d’une conscience sociale – j’en étais loin – et le moyen d’adopter une contenance face à la collégiale des tourneurs-fraiseurs Car je ne m’en cachais pas. Ça se sut, « y lit… », comme une curiosité rigolarde, une tare, rien de bon, à mes heures ouvrières?. des coups de coude entre les vétérans du bleu » (p. 16-17).
Une scène semblable fait pendant à celle-ci dans le dernier chapitre du livre Un dimanche au Val d’Oise). Le récit de l’anecdote pourrait conduire au peu réjouissant diagnostic que nous sommes entrés « dans l’âge inimaginable où lire à la barbe des autres, désormais, [n’irait] pas sans indécence, si les livres n’étaient pas ces « petits blocs d’éternité  » qu’ils sont.
« Petit bloc d’éternité », tels sont en effet les derniers mots du livre. /Jean-Claude Pinson/
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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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