Roman 20-50, Presses du Septentrion, n° 79, prévu pour juin 2025 mais parution dès ce début avril 2026, 20 € ; dossier de 140 pages coordonné par Aurélie Adler et Fabrice Thumerel sur Les Années, L’Autre Fille et Mémoire de fille.
Court extrait de l’introduction :
Et si la passion majeure d’Annie Ernaux était celle de l’Autre, celle d’un Nous qui, selon Alain Badiou dans À la recherche du réel perdu (Fayard, 2015), permet d’accéder au réel démocratique – de « se fondre dans une totalité indistincte », et par là même de s’ouvrir à « une sorte de vaste sensation collective » (A, p. 250) ? Au-delà de cette fusion politique fantasmatique avec une collectivité à la délimitation flottante, dont les référents s’ancrent dans les classes moyennes et populaires, c’est à la question de
l’autre dans le texte et hors du texte que s’intéresse de manière privilégiée le dossier qui suit.
Dans les trois œuvres du corpus, Je est en effet un Autre. Dans Les Années, récit du glissando généralisé dans lequel histoire et Histoire, mémoire individuelle et mémoire collective sont étroitement imbriquées l’une dans l’autre, le Je se fond constamment dans l’Autre pour constituer un « On » qui va jusqu’au « Nous ». Dans le court texte de 2011, lettre essentiellement écrite à la deuxième personne du singulier et adressée à « la petite fille invisible, dont on ne parlait jamais » (AF, p. 15), la narratrice se différencie de la sœur défunte, cette Autre fantomatique qui la hante, pour incarner l’autre fille de ses parents, leur enfant unique, transfuge de classe devenue écrivaine. Dans Mémoire de fille, on ira même jusqu’à parler d’assomption de soi par l’écriture : Ernaux se démarque de l’autre fille qu’elle a été, « fille de rien » (MF, p. 156) – Annie / Any –, contre et avec laquelle il lui a fallu se définir, cette adolescente en perdition qui, comme bien d’autres, a subi la domination masculine, en la transformant en figure littéraire dont l’humiliation est partageable par cet Autre qu’est le lecteur.
Cette écriture du passage à l’autre les huit contributions qui constituent ce dossier l’envisagent sous de multiples aspects : le passage d’une ville à l’autre, d’une fille à l’autre, du texte à ses autres – textes fantômes que permettent d’entrevoir l’étude des manuscrits, du montage, des relations intermédiales avec la photographie ou le cinéma, ou encore de ses traductions diverses. Notre dossier s’organise autour de cet imaginaire séminal du passage en l’explorant dans sa matérialité géographique, sa dimension intratextuelle ou intersémiotique, mais aussi dans toute sa dimension symbolique. /Aurélie Adler et Fabrice Thumerel/

Aurélie Adler et Fabrice Thumerel
Introduction : Annie Ernaux, une écriture du passage à l’autre
Laurent Demanze
Habiter Cergy : la mémoire intime et collective des Années
Lyn Thomas
Qui est « Annie Ernaux » ? : La mise en scène du personnage de l’auteure et de l’acte créatif dans Mémoire de fille
Élise Hugueny-Léger
« Puisque ce qui importe, c’est la recherche de la vérité » : la construction du récit de soi à la lumière de l’avant-texte de Mémoire de fille
Pierre Louis-Fort
De fille en fille, écrire à l’épreuve du deuil
François Dussart
Mémoire, histoire, événement dans Les Années : Mai 68 et la mort du père
Isabelle Roussel-Gillet
Annie Ernaux, à l’accueil d’une autre photographie
Fanny Cardin
Usages de la photo, usages du cinéma dans Les Années et Mémoire de fille d’Annie Ernaux
Licia Reggiani
Annie Ernaux en Italie : traduction et circulation
![[Revue] Roman 20-50, n° 79, dossier : Annie Ernaux, une écriture du passage à l’autre](https://t-pas-net.com/librCritN/wp-content/uploads/2026/03/band-Roman2050.jpg)