[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Lettre à Christian Bernard à propos d’Élégies anciennes

[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Lettre à Christian Bernard à propos d’Élégies anciennes

mars 18, 2026
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[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Lettre à Christian Bernard à propos d’Élégies anciennes

Lettre à Christian Bernard à propos d’Élégies anciennes

 

Paimpont, le 3 mars 2026

Cher Christian Bernard,

On le sait, l’histoire de la prosodie nous a menés de la forme « élégie », qui se dérobe à toute codification formelle stricte, au registre « élégiaque », souvent associé à la plainte lyrique quelques fois amoureuse (« qu’est-ce qu’une Elégie ? c’est un Poëme triste et plaintif »1), au ton mélancolique, au caractère naturel, tendre et délicat. C’est dans les cordes de la lyre. On a décrit l’élégie comme un genre fait d’un ton destiné à plaire, émouvoir, transporter, charmer. On attribue aux sonnets des Regrets de Du Bellay d’avoir créé le ton élégiaque. Loin de moi l’idée de laïusser sur l’élégie, mais entrant dans votre livre je revisitais l’histoire de cette (non-)forme devenue genre. Et donc, vos élégies ? Formellement, elles sont toutes semblablement composées : de longs poèmes verticaux centrés en milieu de page, rappelant les Suites slaves2 de Jude Stéfan, leur conférant une sorte de déhanché déambulatoire, aux vers tantôt amples, tantôt très courts (bi ou trisyllabiques quelques fois) ; on a l’impression que les mots ont été passés dans un sablier. Le registre, quant à lui, est surprenant et inattendu pour le genre : foin de tout ce que j’ai pu évoquer auparavant, ici, l’élégie est évocatoire (de villes comme Prague et Strasbourg, dont elle visite les ruines du passé), rhétorique (anaphores, énumérations, échos sonores, isolexismes, litanies), joueuse (des pointes d’humour qu’on ne trouve guère dans les élégies : « …la pluie/lavait la tombe/triste de lord Jim/Morrison », « ils ont le leurre et l’argent du leurre »), parfois glossolalique, et même satirique (votre élégie « Elégie Strasbourg » est féroce à l’égard de votre ville natale : « le musée Toni Ungerer qui curieusement/aimait être aimé de cette ville peu aimante »). Des prises de langue qui désossent l’élégie de son pathos intrinsèque. Et si l’élégie est généralement plutôt rythmiquement lente, la vôtre est mouvement agile et vif. Vos élégies livrent des visions parcellaires de l’Histoire des humains mais sous un angle culturel, artistique, quelque chose qui semble fragmenté dans votre histoire personnelle ; l’évocation de Strasbourg mêle cela, Histoire et histoire :

 

« (né dans un immeuble dont les appartements moyens-bourgeois

regorgeaient du mobilier des locataires juifs

partis sans déménager

[loden moustache à la Hitler / Charlot et front soucieux

donnaient au proprio allemand (on disait boche à la maison)

l’allure schwäbisch

de Heidegger) »

 

En spécialiste d’art moderne et contemporain, vous ponctuez vos élégies de reproductions d’œuvres d’art tissant un lien signifiant entre elles. Elles sont, ces élégies, des rappels contre la perte de mémoire historique (« — prenez garde : notre histoire perd la mémoire) », des rappels contre la « prose déceptive du réel réel » des « maquilleurs de signes/sous la langue endeuillée »). Cependant, si le ton est grave, assurément inquiet, il est souvent décapsulé par des pointes d’humour, rappelons-le.

À l’instar de maints poètes de notre temps, vous dégenrez pour re-genrer le genre élégie, qui se distingue aujourd’hui par sa prolifération formelle, et un peu comme les poètes que je cite en note 3 (chez lesquels la plainte lyrique est bâillonnée par la forme), l’élégie est chez vous un acte de langage avant toute chose3. On remarquera chez ces poètes comme chez vous, la présence du mot « élégie » dans le titre, comme un signe adressé au lecteur d’une volonté marquée.

Au final, vos élégies anciennes sont très modernes. Anciennes sans doute parce qu’elles ont été écrites il y a longtemps (durant le siècle précédent pour certaines), mais anciennes aussi parce qu’elles sont le fruit de déambulations mentales dans l’Histoire des humains et que les faits marquants de l’Histoire paraissent toujours appartenir à de l’Histoire ancienne et finissent par disparaître de nos consciences. Ce n’est pas un hasard si le livre commence par l’évocation du cimetière juif de Prague.

 

1 Élégies de Mr. L*. B*. c. [Leblanc], avec un Discours sur ce genre de poésie et quelques autres pièces du mesme auteur…, Paris, Chaubert, 1731.

2 Jude Stéfan, Suites slaves, Ryôan-ji, 1983.

3 Je citerais Philippe Beck, Élégies-hé (Théâtre Typographique, 2005) ; Emmanuel Hocquard, Les Élégies (POL, 1990) ; Dominique Fourcade, Outrance utterance et autres élégies (P.O.L., 1990) ; Jude Stéfan, Élégiades (Gallimard, 1993) ; Dominique Quélen, Profil élégie (Le Corridor Bleu, 2023).

 

 

Christian Bernard, Élégies anciennes, L’Atelier Contemporain, hiver 2025-26, 144 pages, 25 €.

 

Jean-Pascal Dubost

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