[Texte] Sébastien Ecorce, Principia metarmophoseos

[Texte] Sébastien Ecorce, Principia metarmophoseos

avril 5, 2026
in Category: Création, UNE
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[Texte] Sébastien Ecorce, Principia metarmophoseos

Au-delà des oppositions, il n’y a pas d’unité. Au-delà des oppositions, il n’y a que la variation.

 

 

La négation révèle les éléments constitutifs. La négation met au pluriel.

 

 

Théorie et pratique – l’objet et son ombre, l’ombre et son objet. Elles n’existent isolément que lorsque nous sommes à moitié endormis.

 

 

Les réactions immédiates du monde pratique restreignent notre sensibilité, y projetant des angles abrupts et impitoyables. C’est l’approximation contre-intuitive qui permet d’atteindre une certaine profondeur, et au sein de cette profondeur le véritable domaine de la liberté.

 

 

Si l’abstraction peut naître de la vigueur, elle trahit généralement une lassitude face aux spécificités de la vie, qui exigent des ajustements incessants. Mieux vaut la beauté d’un coucher de soleil qu’une teinte inquiétante qui nous rappelle un bouleversement imprévu.

 

 

L’enfant choisit déjà une portion du monde, tragiquement vulnérable à l’intrusion de la convivialité obligatoire et du goût attendu.

 

 

Les circonstances, par leurs refus et leurs affirmations, nourrissent la mémoire. Pour accéder à une image enfouie, il faut déstabiliser son système de dispositions.

 

 

Le présent imprégné de passé et de futur est le seul que nous assimilons, que nous tissons dans le fil fuligin de la conscience. Le présent des sens, le présent animal, est une violente défaillance qui, prolongée, réduit le dynamisme de la conscience à une simple succession de réflexes.

 

 

Envers le passé, gratitude ; vers l’avenir, curiosité. Dans le présent, attention. Envers le passé, dérision ; vers l’avenir, appréhension. Dans le présent, zèle. Modalités d’intégrité, possible et probable.

 

 

L’efficacité éphémère nous habitue aux plaisirs ponctuels. La grandeur naît quelque part entre le report et la dissipation.

 

 

En tombant dans l’excès, nous avons entrevu des vérités et leur déploiement, nous avons compris leur consubstantialité avec le temps. Il nous faut attendre.

 

 

L’ennui signale un manque de rythme, une complaisance dans un état transitoire. Il nous rappelle que nous sommes incarnés, que nous ne sommes pas un monologue.

 

 

L’impatience est une émotion profondément ancrée dans le temps. Elle cesse d’être un moteur d’action lorsqu’elle devient instantanée ; l’instantanéité la réduit à un simple motif de plainte.

 

 

Ceux qui aspirent à la discipline ne peuvent la concevoir qu’à travers le prisme émotionnel de la soumission. Quelqu’un d’autre sait toujours mieux que soi, ne nourrit aucun doute et révèle immanquablement le chemin. Leur discours sur l’autonomie a la cadence d’une rumination post-coïtale.

 

 

Nous interprétons la vie quotidienne à l’aune des vestiges de nos aspirations les plus élevées.

 

 

S’éloigner de soi-même, c’est s’orienter vers une meilleure compréhension. Se tourner vers soi-même, c’est s’orienter vers une meilleure compréhension. Se retourner contre soi-même ? C’est avancer.

 

 

Qui peut renoncer à soi-même avec un talent comparable à celui du mythologue et du plagiaire ? Eux aussi ont distillé la culture à partir des décombres des aspirants.

 

 

Le scepticisme imprègne l’esprit qui est sûr des limites de son domaine, éminemment dénombrables et classifiables ; la foi, l’esprit qui est submergé par une étendue illimitée, dénombrable et classifiable seulement entre des périodes d’extase.

 

 

Oui, une langue nous parle. Mais en l’ouvrant à des contacts inattendus, nous pouvons créer le moment, le lieu, pour enfin nous exprimer nous-mêmes.

 

 

Que pouvons-nous invoquer contre la facilité de tous les automatismes ? Le piège qui oblige à la délibération. Le piège sans pareil : l’art.

 

 

Tout élan artistique commence par la corruption des canons de la vraisemblance.

 

 

Les grandes œuvres d’art ressemblent à une colonne manubiale. La tradition est là pour être pillée.

 

 

Et une fois que chaque art se sera émancipé, qu’il recrée l’ancienne union.

 

 

L’une des grandes obsessions du baroque fut aussi l’une de ses plus grandes conquêtes artistiques : la foi dans les permutations, chacune étant poursuivie de l’incohérence à la cohérence.

 

 

Chaque époque a une forme adaptée à ses énergies. L’expérimentation est donc une nécessité.

 

 

Le sentiment d’irréalité face à une œuvre d’art est lié à une distance émotionnelle, non à un quelconque échec du réalisme. Il se dissipe dès qu’on entrevoit la vision de l’artiste. Toute identification facile frôle donc dangereusement une forme d’inertie esthétique.

 

 

Chaque relecture d’un texte nous soumet à une nouvelle cécité et à une nouvelle lucidité. Mais ne nous leurrons pas : elles sont aussi irrémédiablement perdues que le rayon de lumière qui a soudainement rompu le charme.

 

 

La consécration de l’intermédiaire transforme une vie professionnelle en un long apprentissage des subtilités de la duplicité.

 

 

Le fanatique ne cherche ni à comprendre ni à apprécier l’objet de sa dévotion. Il n’existe pour lui qu’un seul véritable plaisir : le paroxysme de la consommation.

 

 

Nulle part ailleurs l’amalgame entre plaisir et légèreté n’est aussi insidieux que dans les homélies qui prêchent le martyre de la vocation. Là, la souffrance et son poids nous laissent immobilisés, sans choix – simples avatars de l’endurance. Le plaisir est possibilité. La vocation est une aspiration autodidacte.

 

 

La nature multiforme de l’œuvre se dissimule presque toujours sous le vernis de l’érudition ou la sobriété de l’élégance. Un silence empreint de gravité est un magnifique hommage à l’amour.

 

 

Le mouvement descriptif, même en cas d’échec, révèle la concordance de la conscience.

 

 

Lire, c’est vivre. Écrire, c’est vivre. Le domaine de l’imaginaire, exploré pleinement, engage le corps par une immobilité rigoureuse et concentrée où tout se joue. Seule une conception diffuse peut suggérer l’inactivité.

 

 

La littérature est la tmèse entre les formes de connaissance.

 

 

L’art permet une profusion de formes – il offre au monde la possibilité de se renouveler.

 

 

Tous les courants de conscience ne se transforment pas en fleuves. Il y a des ruisseaux, des rigoles, des crues, des torrents. Tout dépend du contexte intellectuel, de la volonté et des émotions qui les entourent.

 

 

Philosophe et scientifique peuvent veiller à ce que la métaphore conserve sa fonction cognitive. Artiste et prêtre, quant à eux, doivent accomplir sa fonction miraculeuse.

 

 

Le savoir n’apporte la conscience de soi qu’à ceux qui croient en la maîtrise absolue. Le travailleur expérimenté est aussi ignorant que l’initié – et donc, tout aussi libre.

 

 

À travers des excursions décousues et des points de vue variés, nous pouvons retrouver l’inexpérience.

 

 

L’obstacle insurmontable se dresse au cœur du labyrinthe. Tout s’est construit autour de lui. Tout y converge. L’obstacle insurmontable confère un territoire, et donc un lieu de retour – volontaire ou involontaire.

 

Sébastien Ecorce, ancien responsable de recherche en finance,
professeur de neurobiologie à Pitié-Salpêtrière, ICM, co-responsable de la plateforme du Neurocytolab ; bricoleur de mots, créateur graphique, pianiste.

 

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